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Cendres

Ce 4 août, une année entière aura passé sur le plus grand traumatisme que les Libanais, les habitants de Beyrouth en particulier, aient connu de toute leur existence et peut-être de l’histoire de ce pauvre pays. L’arbre que, devant mes yeux ahuris, le souffle maléfique de la doublement monstrueuse explosion avait secoué jusqu’à le faire disparaître de ma fenêtre, a survécu. Depuis quelques jours, il se couvre de feuilles rousses, comme s’il se souvenait. Comme si, à l’approche du sinistre anniversaire, sa sève se retenait de remonter vers les branches. Comme lui notre sang se fige, nous qui n’avons été épargnés que parce que la mort était débordée ce jour-là. Et depuis ce jour une question nous hante : que faire du surplus de vie qui nous a été donné, à part le gaspiller à tenter de vivre ?

Dans un Liban démantelé par un processus de destruction systématique, où la population toute entière sert de gage au jeu de qui perd gagne auquel se livrent ses infâmes dirigeants, nous avons fait le serment de n’avoir de cesse que d’obtenir justice. Il y a quelque chose de tragi-comique à voir la classe politique se dérober à l’interrogatoire, s’unir comme un seul homme par-delà ses divisions pour empêcher la levée des immunités parlementaires, chercher des exutoires, gratter les fonds de tiroir de la Constitution pour en sortir un chiffon les autorisant à comparaître devant une haute cour spéciale pour les ministres et les présidents, un machin qui n’a jamais servi. Tout, mais pas ce juge Bitar qui ratisse un peu trop large et refuse de divulguer ses arguments (de quel droit ?). Finalement, glorieusement baptisés « Députés du Nitrate », ces plaisantins se sont aperçus qu’on les regardait. Voyant leurs administrés horrifiés aux fenêtres de leur tour d’ivoire qui s’embourbe, ils ont prétendu retirer leurs signatures de la pétition dans laquelle, tenez-vous bien, ils s’estimaient victimes avant même d’avoir été jugés. Trop peu, trop tard, ce cri d’orfraie si choral, si synchrone, les a mis à nu. Tous ont peur. Tous ont donc trempé dans la sale affaire à des degrés divers. Ils en portent la marque, ils l’emporteront au diable quand ils y seront conduits, mais avant cela, ils n’échapperont pas à nos yeux qui les scrutent, à notre persévérance qui va leur pourrir la vie.

Privés de tout, nous pouvons enfin rêver en grand d’un pays qui nous ressemble. Les aspirants roitelets qui se fantasment régnant sur leur carré communautaire peuvent aller se rhabiller. Nous n’avons pas subi tout ce que nous avons subi pour que ce pays redevienne une constellation de tribus haineuses et mesquines s’épuisant en de vains combats – ce qu’en termes qui se veulent modernes certains appellent « fédération » en retournant le mot d’une joue à l’autre comme un bonbon. Le Liban n’est pas une vue de l’esprit. C’est un État à part entière qui a gagné sa place dans le concert des nations, avant que des apprentis sorciers ne le traitent tour à tour en satellite de tel ou tel pays tuteur, en société foncière ou financière et autre serpillière, en base arrière pour toutes sortes d’activités mafieuses sous couvert d’efforts de guerre. Et qu’on ne nous dise pas que le peuple est coupable. Si les responsables n’avaient pas laissé la corruption gangrener à leur propre profit tous les rouages de l’administration, si l’effort nécessaire avait été fourni pour établir des mécanismes cohérents à même de faire respecter la loi par tous et sur tout le territoire, il n’y aurait pas eu un tel niveau de clientélisme pour miner le concept même de l’État.

Déjà, face au port, se dresse, déchirante, une sculpture de Nadim Karam baptisée « Géant de cendres ». Quelques barres d’acier tordu lui font un corps bancal, une tête informe et un bras tendu au bout duquel frémit une forme d’oiseau. Le Géant nous a précédés aux barricades du 4 août où nous irons affronter nos mauvais souvenirs et nos pires démons. Comme lui, nos têtes sont en désordre, nos corps déglingués, et nous portons au bout de nos bras un oiseau qui ne sait pas encore voler. Qu’on ne nous parle pas de Phénix, ce drôle de volatile qui passe son temps à brûler et renaître de ses cendres. Nous n’avons rien à voir avec cette bête-là. Il n’y a aucune gloire à épuiser son temps terrestre à crever et se relever. Face à cet acharnement qui nous y condamne, nous n’aspirons qu’à une chose : avancer.



Ce 4 août, une année entière aura passé sur le plus grand traumatisme que les Libanais, les habitants de Beyrouth en particulier, aient connu de toute leur existence et peut-être de l’histoire de ce pauvre pays. L’arbre que, devant mes yeux ahuris, le souffle maléfique de la doublement monstrueuse explosion avait secoué jusqu’à le faire disparaître de ma fenêtre, a survécu....

commentaires (3)

Bouleversant. Mais pour avancer chère Fifi il faut se battre et les libanais ont déclaré forfait alors qu’ils savent que ça fait l’affaire de leurs tortionnaires qui ont tout fait pour qu’ils arrivent à ce stade de lassitude et de soumission. On ne peut pas leur jeter la pierre en disant qu’ils auraient dû le faire hier avant cet épuisement mais on peut les encourager à le faire aujourd’hui car chaque jour qui passe les enterrera plus profondément et malheureusement le pire n’est pas derrière nous. Ne pas agir c’est les encourager dans leur besogne criminelle et leur faciliter la tâche.

Sissi zayyat

16 h 25, le 29 juillet 2021

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Commentaires (3)

  • Bouleversant. Mais pour avancer chère Fifi il faut se battre et les libanais ont déclaré forfait alors qu’ils savent que ça fait l’affaire de leurs tortionnaires qui ont tout fait pour qu’ils arrivent à ce stade de lassitude et de soumission. On ne peut pas leur jeter la pierre en disant qu’ils auraient dû le faire hier avant cet épuisement mais on peut les encourager à le faire aujourd’hui car chaque jour qui passe les enterrera plus profondément et malheureusement le pire n’est pas derrière nous. Ne pas agir c’est les encourager dans leur besogne criminelle et leur faciliter la tâche.

    Sissi zayyat

    16 h 25, le 29 juillet 2021

  • Bouleversant. Mais pour avancer chère Fifi il faut se battre et les libanais ont déclaré forfait alors qu’ils savent que ça fait l’affaire de leurs tortionnaires qui ont tout fait pour qu’ils arrivent à ce stade de lassitude et de soumission. On ne peut pas leur jeter la pierre en disant qu’ils auraient dû le faire hier avant cet épuisement mais on peut les encourager à le faire aujourd’hui car chaque jour qui passe les enterrera plus profondément et malheureusement le pire n’est pas derrière nous. Ne pas agir c’est les encourager dans leur besogne criminelle et leur faciliter la tâche.

    Sissi zayyat

    16 h 25, le 29 juillet 2021

  • Magnifiquement vrai, triste et porteur d'espoir en dépit de notre quotidien

    Walid Tabet

    11 h 35, le 29 juillet 2021

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