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Culture - Disparitions

Jabbour Douaihy : l’écriture à l’image des paysages escarpés du Liban...

Son combat pour la vie était acharné, mais la maladie, incurable, l’a emporté. Décédé le 23 juillet à l’âge de 72 ans, les grandes affaires de la vie de cet ardent fils de Zghorta auront été les livres, l’enseignement, l’écriture et un fervent amour, en toute lucidité et sans complaisance, pour sa terre natale.

Jabbour Douaihy : l’écriture à l’image des paysages escarpés du Liban...

Jabbour Douaihy, « le romancier de la vie libanaise »... Photo d’archives de « L’Orient Littéraire »

Ses études primaires et secondaires avec son frère l’écrivain Antoine Douaihy au collège des Frères Saint-Jean-Baptiste de La Salle à Tripoli seront d’une certaine manière omniprésentes dans sa fiction romanesque à visages multiples. Comme la mosaïque libanaise… S’ensuivront au rendez-vous de la littérature avec un grand « L », des diplômes à l’Université libanaise puis à la Sorbonne nouvelle.

Jabbour Douaihy aura été l’un des plus brillants intellectuels libanais. Maîtrisant avec brio la double culture franco-libanaise, sa plume passait en toute virtuosité d’une langue à l’autre. À travers plus de sept romans en langue arabe (traduits pour certains aussi bien en français chez Actes Sud qu’en anglais, italien et allemand), ainsi qu’une multitude d’articles critiques et de subtiles analyses littéraires (en français), son mot et sa pensée avaient un puissant pouvoir sur les lecteurs. Il était l’un des piliers de L’Orient-Express et surtout de L’Orient Littéraire qu’il a contribué à fonder.

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Né dans une famille modeste, Jabbour Douaihy avait la noblesse du cœur et la grandeur de l’abnégation au travail pour se hisser aux meilleures places de l’intelligentsia libanaise. Et c’est par son seul mérite qu’il s’est taillé une place au soleil dans la presse, la traduction, l’enseignement supérieur et l’écriture.

Ses innombrables élèves, sur plus d’une génération, ne jurent que par ce professeur de littérature française au verbe franc et souvent emporté, respecté et aimé qui leur parlait si bien de la vie, de la société et de cette politique pourrie qui a pris en otage leurs concitoyens aujourd’hui désemparés, piétinés et dénudés de tout droit.

Une figure de proue…

Tous ses romans sont un cri, une caresse violente et un témoignage sur un pays déchiré par la guerre civile, rongé par les vendettas pires qu’en Corse (Zghorta en connaît quelque chose, tout comme l’esprit de clan dans le Sud, le Akkar ou le Chouf), miné par le communautarisme et le faux vivre-ensemble, gangrené par un isolationnisme de tous poils, porté par un étroit et chatouilleux sens de la religion.

De la distorsion de ces mentalités et comportements est née une œuvre fictionnelle puisée au plus profond de la contradictoire réalité, comme un vibrant et impitoyable témoignage à variantes à peine voilées… Tout comme ces descriptions d’une nature escarpée et imprévisible, passionnément aimée, avec ses montagnes majestueuses, ses vallées solitaires, silencieuses et nimbées de sainteté… Mais où le danger guette toujours comme un feu sous la cendre au risque de s’embraser à tout moment.

Dans ce bouquet de romans publiés en près d’un tiers de siècle (Rose Fountain Motel, Équinoxe d’automne, Le Manuscrit de Beyrouth...), sortent du rang deux ouvrages majeurs et intenses, absolument magistraux, qui ont transcendé le ronron des romans locaux. Et ce sont Matar houzaïran (Pluie de juin) et Sarid al-manazel (traduit par Saint Georges regardait ailleurs) auréolé du prix de la Jeune littérature arabe.

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Peu importe que Jabbour Douaihy n’ait pas emporté le tant convoité International Booker Arab Prize et qu’il n’en soit que le finaliste. On sait comment fonctionnent les faveurs, les pistons et les mondanités pour briguer les prix. Et l’auteur de Hay el-Amerkane (Le quartier américain) était loin de toutes ces magouilles et tractations….

De par son talent, sa sincérité, son détachement des servitudes humaines, sa farouche indépendance, sa gouaille, il s’est hissé plus haut en devenant la figure de proue des romanciers libanais. Et un maître à penser, dont les écrits, sans le besoin d’aucune mondanité, sont devenus une véritable référence pour le public, les lecteurs, la presse et la critique.

Et comme un malheur et un deuil ne viennent jamais seuls, en moins de 24 heures, triste et incroyable coïncidence, son ami et collègue Farès Sassine l’a rejoint dans la mort. Le pays du Cèdre semble déserté par ses brillants esprits…

Quelques témoignages

- Rasha Slim, éditrice, écrivaine connue en littérature sous le pseudonyme de Rasha al-Ameer : « Aimer la plume du grand Jabbour Douaihy, c’est aimer ce Liban altier et tourmenté qu’il a si bien décrit dans tous ses romans. L’histoire et cette montagne sacrée avec ses monastères et sa nature austère surplombant Tripoli, la deuxième capitale du Liban, lui étaient chers. Ils vivront à jamais dans tous ses livres. Jabbour aimait à se décrire comme un auteur habité par au moins deux langages : l’arabe et le français. J’ajouterais que sa troisième langue est celle de la passion du beau mot et un dévouement sans faille à son œuvre. Aimer la plume de Jabbour, c’est aimer un Liban blessé à lire dans ses livres, ses traductions et articles qui éclairent le chemin de tout jeune écrivain. »

- Akl Awit, chroniqueur au quotidien an-Nahar, journaliste, professeur d’université et poète :

« Je suis en deuil. Et atterré par cette nouvelle. Je suis blessé, incapable de parler tant ma douleur est immense. Il est le romancier de la vie au Liban jusqu’au plus profond des os. Il est entré dans tous les viscères de la réalité libanaise avec les conflits des Zghortiotes, des Tripolitains, des Beyrouthins, du sang, des familles, des morts, de la guerre, de la jeunesse, des universités, des rues, des lieux... Il est entré dans la matière grise de cet ensemble. Et ce n’est que justice quand, il y a trois mois, l’Université Antonine l’a honoré avec une monographie le sacrant «le romancier de la vie libanaise». »

- Fifi Abou Dib, journaliste, chroniqueuse à L’Orient-Le Jour et traductrice : « Je l’ai connu il y a quarante ans. Je venais de rentrer de Paris. Il dirigeait une répétition de L’Émigré de Brisbane

de Georges Schéhadé qu’il avait traduite en « zghortiote ». Il était

bourru avec ceux qu’il aimait. C’était sa manière d’être affectueux. Il

aimait écrire dans les cafés. Ses personnages étaient ses amis, et il se

créait, de livre en livre, de nouvelles familles dans la fiction. Je

pense qu’il écrivait les livres qu’il aurait aimé lire. »

- Abdo Wazen, journaliste, romancier et poète : « Il est impossible de résumer l’univers de Jabbour Douaihy, si vaste et multiple, débordant d’histoires, d’affaires, de personnages, de techniques et de styles. Cet univers unique qui caractérise le romancier, il l’a construit livre après livre. Mais il est clair que l’univers de Douaihy repose sur des bases précises et qui lui sont propres. Dans cet univers, il y a les lieux qui apparaissent dans toute leur spécificité (un café au bord du fleuve, la demeure d’une famille ancestrale, un quartier pauvre, une ville, une imprimerie). Et à travers cela, se croisent et se décroisent les personnages. Ce sont ses enfants. Ils l’abandonnent, émigrent puis lui reviennent… Se nouent alors des histoires vraies et imaginaires irriguées par les conflits, la fraternité, la fidélité, la haine. Émotions et sentiments qui conduisent parfois au crime et à la tuerie. Et Douaihy a réussi à transcender ces rapports en un univers romanesque rare selon la vision des grands auteurs. Tout en étant influencé par Gabriel Garcia Marquez (Chroniques d’une mort annoncée), ainsi que par Leonardo Sciascia, Georges Schehadé (L’Émigré de Brisbane) et bien d’autres… »


Ses études primaires et secondaires avec son frère l’écrivain Antoine Douaihy au collège des Frères Saint-Jean-Baptiste de La Salle à Tripoli seront d’une certaine manière omniprésentes dans sa fiction romanesque à visages multiples. Comme la mosaïque libanaise… S’ensuivront au rendez-vous de la littérature avec un grand « L », des diplômes à l’Université...

commentaires (1)

ouf....on perd a tous les plans,ces temps ci...

Marie Claude

07 h 23, le 26 juillet 2021

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Commentaires (1)

  • ouf....on perd a tous les plans,ces temps ci...

    Marie Claude

    07 h 23, le 26 juillet 2021

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