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Culture - Livres

Gemmayzé dans sa gloire et sa tragédie,sous la plume de Carlo Akatchérian

Cinquième opus en langue française du pédiatre et écrivain qui, depuis plus d’une décennie, diagnostique la société libanaise. Son roman « Gemmayzé mon amour » (éditions Stephan) brosse les jours fastes et néfastes de ce quartier emblématique.

Gemmayzé dans sa gloire et sa tragédie,sous la plume de Carlo Akatchérian

Un livre analyse, témoignage et critique. Photo DR

L’analogie du titre n’échappe à personne. Gemmayzé mon amour fait bien entendu écho au film Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, d’après un scénario de Marguerite Duras. Avec ce cinquième récit, Carlo Akatchérian, plume alerte et regard d’épervier à déjà 82 ans, continue sur sa lancée de fouiller le passé, explorant sa double appartenance (libano-arménienne), les coulisses d’un métier de guérisseur ou les travers sociaux du Liban.

Ce roman tumultueux prend place à Gemmayzé, racontant l’histoire de deux sœurs aux vies diamétralement opposées et appartenant à des classes différentes. Dans le temps, Gemmayzé, c’était d’abord les bougainvilliers, les échoppes, la jeunesse, encore si sage, sans tous les pubs, restos branchés et frénésie moderne. Carlo Akatchérian restitue l’âge d’or du quartier avec ses deux façons de vivre : la sophistication des milieux d’en haut et la simplicité de la rue en bas. À chaque étape, Gemmayzé a sa spécificité, sa sérénité, ses particularités. « Gemmayzé est exigeante et il faut réapprendre à l’aimer », dit Hortense à sa sœur (les deux personnages-clefs de cette fiction) qui y revient après l’avoir désertée pour la rue d’en haut et pour Paris…

Avec des signes avant-coureurs parfaitement perceptibles, le fracas de la guerre craquelle le masque si fragile et illusoire d’une dolce vita tant vantée. Il y a ceux qui se considéraient intouchables et que la guerre n’a touché que de loin. Et ceux qui ont fait et subi cette guerre. Apparaissent dès lors la dislocation de l’État et l’arrogance des nouveaux caïds, ces seigneurs aux mains éclaboussées de sang…

Carlo Akatchérian revient sur cette période nommée « après-guerre » en s’interrogeant sur cette appellation. Car si les armes se sont relativement tues, la fracture est restée béante avec une reconstruction factice. Ni les routes, ni les infrastructures, ni les mentalités n’ont été vraiment ravalées ou traitées d’une manière solide ou profonde. Quant aux seigneurs de la guerre, ils se sont travestis en faiseurs de paix.

À travers le ballet de quelques personnages attachants qui animent cette bouleversante fresque sociale, la déception reste le lot de ceux qui sont restés tout aussi bien que de ceux qui sont revenus… Pour l’auteur de Hayrig, mon père, Je les ai tant aimés et Un banc sous le noyer, la résilience est loin de s’apparenter à un compliment.

Miroir à facettes multiples

Pour Carlo Akatchérian, la résilience n’est en fait qu’une obéissance aveugle, absurde et stupide. Ce n’est pas que l’écrivain tire à boulets rouges sur une collectivité qui n’a jamais su trouver sa vraie unité, mais c’est surtout sa révolte face à une situation qui ne pouvait qu’exploser… Cette inadmissible explosion au port de Beyrouth qui balaie tout sur son passage, ramenant les gens du Gemmayzé d’en haut à la même enseigne que ceux de la rue d’en bas.

Écrit dans un style fluide, ponctué d’une certaine poésie mêlant pointe d’humour et réflexions (im)pertinentes, ce roman dans la veine et tradition des narrations balzaciennes bénéficie d’une trame bien nouée, de personnages hauts en couleur, croqués avec tendresse et lucidité, de dialogues vifs entre commentaires acerbes et répliques qui font mouche.

À travers un énorme travelling et un zoom sur Gemmayzé, Beyrouth tend ses miroirs à facettes multiples et fuyantes pour tenter d’expliquer l’inexplicable d’une ville autrefois port d’attache du monde arabe, sacrée sultane des médines et capiteuse capitale d’opulence, de luxe et de luxure…

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En exergue, cette superbe citation de Gebran Khalil Gebran : « Vous avez votre Liban et j’ai le mien. Vous avez votre Liban, prenez-le tel qu’il est. J’ai mon Liban et je n’en accepte que l’absolu. »

Dans un bel élan de générosité et de patriotisme, alors qu’il ignorait le drame à venir de Gemmayzé quand il a commencé l’écriture de ce roman il y a trois ans, Carlo Akatchérian offre ici un hommage à ce quartier emblématique, tout en reversant les bénéfices de son livre à la Croix-Rouge libanaise. « À tous ceux qui à Gemmayzé et à Mar Mikhaël ont payé de leur sang et de leur vie, le prix de la corruption, de l’ignorance, de l’insouciance et de l’arrogance », écrit le médecin écrivain dans une phrase lapidaire, onze mois après la catastrophe du port, marquée par l’assourdissant silence des responsables au pouvoir.

Son livre revisite le passé sans épargner ni le présent ni le futur. Et reflète parfaitement ces propos d’un auteur inconnu cité et pris à témoin au verso de la couverture : « C’est notre pays, mais plus personne ne le reconnaît, ni ceux qui sont partis, ni ceux qui sont restés, ni ceux qui sont revenus. Rendez-nous notre Liban. »

*Le Dr Carlo Akatchérian signe son livre « Gemmayzé mon amour » (éditions Stephan, 295 pages) à la Librairie Stephan à Achrafieh, le vendredi 16 juillet de 17h à 20h.

Pour les lecteurs de l’étranger qui souhaiteraient acheter cet ouvrage : consulter www.librairiestephan.com

ou par mail à : [email protected]


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