Critiques littéraires Roman

Impossibilité Inceste

La tentative de créer un récit, à partir de l’inceste vécu, dote le texte de Monia Ben Jémia d’une forme atypique : son ouvrage, en plus de dénoncer l’interdit de dire l’inceste, incarne l’impossibilité de le raconter. 

Impossibilité Inceste

D.R.

Les Siestes du grand-père, récit d’inceste de Monia Ben Jémia, Cérès éditions, 2021, 104 p.

Les Siestes du grand-père, récit d’inceste est un ouvrage intéressant. D’emblée, son auteure ose prendre la parole, énoncer ce qui aurait pu rester condamné à un éternel silence, à la demeure de l’invisible, de l’insoupçonnable, de l’amnésique, car indicible. L’inceste existe, universellement. Tout comme le pacte implicite du silence et de l’oubli qu’il scelle entre et autour de celles et ceux dont il infiltre la vie, directement ou indirectement. Cela, le récit de Monia Ben Jémia, figure contemporaine de proue des luttes féministes en Tunisie et grande universitaire, le signifie bien.

Une dimension troublante de ce récit réside dans la progression de son style : l’écriture s’y métamorphose. « Nédra avait deux grands-pères, comme tout le monde. Un grand-père paternel, un grand-père maternel. » Ces premières lignes qui introduisent le récit portent la promesse d’une belle plume romanesque qui s’épanouit, esquisse singulièrement son univers. Puis insidieusement, et délicatement, le roman s’estompe, sa verve s’assèche et s’intellectualise. Les grains fondants et généreux, réconfortants et nombreux qui reposent entre les bras du couscoussier s’effacent. Ne restent que quelques perles, tantôt ternes tantôt éblouissantes, vestiges d’un collier brisé ou cailloux précieux rendant esthétique une assiette vide.

Le rythme rond, riche, fluide se modifie, et chemine vers le factuel, le sociologique, avec une sorte de staccato rituel camouflé dans un pseudo-rapport anesthésié. La prose romanesque se compartimente, s’ordonne en de plus courts paragraphes qui relatent certes. De courts paragraphes qui se suivent comme des jets d’encre issus de l’oubli ou des rationnements de quelque chose qui reste absent, même lorsque dit, car il pourrait tout emporter s’il devenait tout à coup présent.

Inceste. Écrit, décrit. Peine à se raconter. Soustrait l’auteure à elle-même à mesure qu’elle rédige. Inceste de plus en plus présent jusqu’à la fin du livre. Au point de démultiplier les zones aveugles. Monia Ben Jémia clame pour conclure, qu’il ne faut plus se taire, que l’inceste doit être dit. Et il l’est dans ce récit. Mais de plus en plus théorique, abordé par la complexité de ses impacts directs et transgénérationnels. Inceste traité aussi en un concept dont les neurosciences, la psychologie, la médecine, la culture, le sociopolitique, se saisissent progressivement. Les éclairages donnés dans ce sens sont pertinents et seront essentiels pour celles et ceux qui y rencontreront leur douleur. Comme si neurosciences, psychologie, médecine, culture, sociopolitique, viennent en renfort, seconder l’impossibilité de raconter. De penser l’inceste. Mais permettent de relever le défi d’aller jusqu’au bout. De faire livre.

Les Siestes du grand-père est écrit à la troisième personne du singulier pour parler de l’histoire de la jeune Nédra. Vers la fin de l’ouvrage, la narration bascule vers la première personne du singulier et se rapprochant de son sujet, le narrateur s’en sépare. Discrètement. Tout au long de ce récit persiste l’impression que la voix du narrateur est en quelque sorte une voix off qui témoigne en attendant que ce qui doit arriver advienne. La voix off est là pour rappeler que quelque chose est sur le point de commencer, ou que l’action a déjà commencé quelque part dans l’histoire écrite. Cependant. Le roman ne sera pas terminé. Il deviendra autre au cours de l’écriture. Le récit est construit ainsi et accentue jusqu’à la dernière page cette impression à la fois d’inabouti et d’hybride. Le récit de Monia Ben Jémia transgresse l’omerta tout en la respectant. Récit devenu métaphore de la dissociation au cœur de la narration.



Les Siestes du grand-père, récit d’inceste de Monia Ben Jémia, Cérès éditions, 2021, 104 p.Les Siestes du grand-père, récit d’inceste est un ouvrage intéressant. D’emblée, son auteure ose prendre la parole, énoncer ce qui aurait pu rester condamné à un éternel silence, à la demeure de l’invisible, de l’insoupçonnable, de l’amnésique, car indicible. L’inceste...

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