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Le patrimoine chrétien, témoignage irremplaçable de la diversité des cultures au Proche et Moyen-Orient

Sous la férule de l’Institut national du patrimoine, une formation de haut niveau dédiée à la restauration et à la conservation du patrimoine prendra ses quartiers à l’ALBA. Rencontre avec son directeur Charles Personnaz et le doyen de l’ALBA, André Bekhazi.

Le patrimoine chrétien, témoignage irremplaçable de la diversité des cultures au Proche et Moyen-Orient

Des connaissances en histoire de l’art, en chimie et en physique pour agir sur la matière même des œuvres. Photo fournie par l’ALBA

Au regard des conflits au Proche et Moyen-Orient qui ont fait prendre conscience de la fragilité de l’héritage culturel et de la nécessité de le protéger, une des stratégies proposées par l’historien Charles Personnaz en 2018 au président français Emmanuel Macron consistait en la création d’un centre au Liban, axé sur la formation de restaurateurs du patrimoine à un haut niveau, « qui irriguerait toute la région ». L’idée a fait son chemin. Le 23 juin, André Bekhazi, doyen de l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA), a annoncé le lancement d’une licence professionnelle « conservation et restauration du patrimoine ». « Le concept est la création d’une formation initiale de restaurateurs de patrimoine : des personnes qui sont à la fois des praticiens avec des connaissances en histoire de l’art, en chimie et en physique vont agir sur la matière même des œuvres », explique Charles Personnaz, directeur de l’Institut national du patrimoine (INP) depuis 2019. Ce spécialiste de l’histoire byzantine avait piloté, à titre bénévole, des projets en faveur du patrimoine du christianisme oriental au sein de l’association l’Œuvre d’Orient. Dans ce cadre, il a notamment participé en 2017 à la création de l’exposition « Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire », organisée à l’Institut du monde arabe (IMA). Et c’est à la suite de cet événement que le président Emmanuel Macron lui a commandé un rapport sur les moyens de renforcer l’action de la France dans la protection du patrimoine et du réseau éducatif chrétien au Moyen-Orient.

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Lors de son passage à Beyrouth il y a quelques jours, Charles Personnaz a précisé à L’Orient- Le Jour ce qui a motivé le choix de l’ALBA pour accueillir cette formation. « L’ALBA est un partenaire naturel car ses étudiants et ses professeurs peuvent être sensibles à la question de la restauration des œuvres et des décors. Nous nous sommes donc accordés avec le doyen André Bekhazi pour créer cette spécialisation. Ce sera d’abord une licence, puis dans une deuxième étape, un master », précise le directeur de l’INP, pour qui cette formation à l’ALBA s’inscrit dans un programme plus large, « celui de participer au renforcement des compétences des professionnels du patrimoine au Liban pour l’ensemble du Proche-Orient ». « Il s’agit donc là d’un partenariat dans la durée qui peut s’accompagner d’actions ponctuelles comme l’a été l’envoi de restaurateurs après l’explosion du 4 août qui ont travaillé sur les collections des musées Sursock et de l’AUB endommagées par la déflagration, explique Charles Personnaz, qui ajoute que cette action a été rendue possible grâce au soutien du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères ». « Cette formation viendra en complément de ce qui existe ailleurs au Liban, notamment la formation des architectes du patrimoine par l’Université libanaise à Tripoli, grâce à un partenariat initial avec l’École de Chaillot, qui a donné au Liban d’excellentes compétences dans ce domaine et dont on a pu percevoir l’utilité immédiate après l’explosion du 4 août quand tous ces architectes se sont mobilisés pour sauvegarder le patrimoine des quartiers détruits. »

Initiatives publiques et privées

Auteur de L’Empereur Nicéphore Phocas. Byzance face à l’islam (éditions Belin, 2013), la sensibilité de Charles Personnaz au patrimoine des chrétiens remonte à de nombreuses années. « J’ai étudié l’histoire byzantine à la Sorbonne et lors de mes études de sciences politiques, explique-t-il. Je me suis intéressé à l’histoire politique des coptes du XIXe et XXe siècles en Égypte. Cela a été le point de départ de mon intérêt pour les communautés chrétiennes orientales. Leur patrimoine constitue un témoignage irremplaçable de la diversité des cultures au Proche et Moyen-Orient et de leur enracinement dans la région toute entière. » Outre les communautés chrétiennes, le rapport remis par l’historien au président français en 2018 mentionne également les yézidis, principalement établis en Irak et durement éprouvés par Daech, « à tel point que le mot de génocide s’applique au traitement qu’ils ont subi (massacres, enlèvement et esclavage des femmes, éradication des lieux symboliques de la communauté) », relève Charles Personnaz.

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Le rapport évoque également le patrimoine juif dans la région, ainsi que de nombreux projets de préservation de patrimoine qui ont pu être menés grâce à des initiatives publiques ou privées. Citons à titre d’exemple la restauration de la splendide mosaïque du monastère de Mar Gabriel à l’évêché de Tur Abdin (Turquie), la protection des manuscrits du nord de l’Irak, la restauration d’églises détruites ou endommagées par Daech dans la plaine de Ninive et à Mossoul, la réfection de certaines des cathédrales d’Alep dont la cathédrale maronite ou encore la fouille et la mise en valeur du site de Saint-Hilarion à Gaza. « La promotion de tous ces trésors peut également contribuer au développement d’un tourisme respectueux de l’environnement et favoriser le maintien des populations sur ces territoires en leur assurant un moyen de subsistance », souligne le directeur de l’INP.

Des connaissances en histoire de l’art, en chimie et en physique pour agir sur la matière même des œuvres. Photo fournie par l’ALBA

Protéger ce patrimoine dans une région en ébullition

Pour mener à terme cette mission, il cite trois volets : la connaissance, la formation et la restauration. « D’abord, il faut connaître ce patrimoine. Dans bien des cas, aucun inventaire ni travail scientifique n’avaient été conduits sur ce qui a été détruit. Ensuite, il y a un travail de formation, ce que nous entreprendrons avec l’ALBA ou les liens étroits que nous entretenons au Liban avec la Direction générale des antiquités (DGA). Avec elle, des échanges entre professionnels français et libanais sont organisés sur différents sujets, comme les réserves des musées, l’inventaire et l’informatisation des collections, la mise en exposition. Enfin, nous devons restaurer ce qui est endommagé. Pour cela, il faut de l’argent et des compétences. Sur le plan financier, de nombreux acteurs interviennent à leur tour, des associations comme l’Œuvre d’Orient mais aussi une organisation internationale d’un nouveau type, ALIPH, spécialisée dans la protection du patrimoine dans les zones de conflit et qui agit avec une grande souplesse, y compris au Liban où elle s’est montrée très réactive après la double explosion du port de Beyrouth. »

Quid du chantier à Beyrouth

Dans le grand chantier de reconstruction des quartiers détruits le 4 août, la priorité de l’aide française a porté sur les structures de santé et les écoles. « En ce qui concerne ces dernières, qui sont des éléments essentiels de l’histoire et de l’urbanisme de Beyrouth, l’aide est venue directement de l’État français pour les écoles homologuées et, pour celles qui ne le sont pas, d’associations comme l’Œuvre d’Orient, soutenues dans certains dossiers par ALIPH », précise Charles Personnaz. « Le contrôle scientifique et technique de ces opérations a été assuré par la DGA afin que les travaux soient entrepris selon les bonnes règles, même dans cette situation d’urgence. Dans le domaine culturel, le ministère français de la Culture a, quant à lui, apporté son aide soutien aux travaux du musée Sursock. L’ambassade de France et l’Institut français du Proche-Orient coordonnent toutes ces actions. Le fait de pouvoir s’appuyer à Beyrouth sur les compétences de l’IFPO (Institut français du Proche-Orient) constitue une chance irremplaçable pour les institutions françaises actives dans les domaines de la recherche, de la culture et du patrimoine », ajoute-t-il.

Le centre de formation de restaurateurs du patrimoine à un haut niveau «  irriguerait toute la région », déclare le directeur de l’INP Charles Personnaz. Photo DR

Relation exceptionnelle avec l’ALBA

De son côté, l’Académie libanaise des beaux-arts a développé une stratégie de partenariat avec des institutions d’enseignement supérieur du monde entier, notamment avec les écoles nationales supérieures d’art et d’architecture en France. Aujourd’hui, une nouvelle convention de coopération professionnelle dans les domaines de la conservation et de la restauration du patrimoine renforce sa collaboration avec l’INP. « C’est une page importante pour nous, car cette licence professionnelle donne à nos étudiants l’opportunité de se former dans des branches innovantes qui n’existe dans aucune autre université au Liban », commente le doyen de l’ALBA, André Bekhazi. « Notre coopération avec la grande école qu’est l’INP est totale. Elle a émis le programme à suivre et nommé les professeurs. Le diplôme sera agréé tout à la fois par l’INP et par nous. La reconnaissance est mutuelle », dit-il. Cette discipline sera intégrée au sein du département d’architecture. « La première année, les étudiants suivront la même formation que les architectes. Soit ils continuent dans ce domaine et se spécialisent ensuite en master plus licence de conservation du patrimoine, soit ils choisissent de quitter l’architecture pour effectuer leur licence en conservation », explique M. Bekhazi, qui aimerait instituer un cycle de master. Mais avec la crise actuelle au Liban, il est encore trop tôt pour faire des prévisions. « La France est auprès du Liban, et nos partenaires français appuient totalement l’ALBA qui est une école de la francophonie depuis 78 ans. Notre relation est remarquable, et j’en suis fier », se félicite le doyen de l’université.


Au regard des conflits au Proche et Moyen-Orient qui ont fait prendre conscience de la fragilité de l’héritage culturel et de la nécessité de le protéger, une des stratégies proposées par l’historien Charles Personnaz en 2018 au président français Emmanuel Macron consistait en la création d’un centre au Liban, axé sur la formation de restaurateurs du patrimoine à un haut...

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