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Culture - Portrait

Tony Maalouf, tendre et (im)pertinent fils de son environnement...

Il est l’un des six artistes de la région MENA choisis par l’Unesco pour participer à une campagne visuelle destinée à mettre en lumière les valeurs créatives de la langue et la culture arabes. Sa particularité ? Raconter des histoires typiquement libanaises par le biais de personnages caricaturaux qu’il dessine et intègre dans des photographies qu’il prend lui-même.

Tony Maalouf, tendre et (im)pertinent fils de son environnement...

« The Mermaid and the City », tristement poétique... Photo DR

« Tony est celui qui sait dessiner », disait-on en famille. D’aussi loin qu’il se souvienne, ces mots l’ont accompagné. À Zahlé, où Toni Maalouf a grandi, son talent inné est remarqué par ses professeurs qui le chargent tout au long de sa scolarité de la réalisation des panneaux décoratifs des événements annuels. De là à se diriger vers l’architecture d’intérieur à l’heure du choix professionnel, il n’y avait qu’un pas que le jeune homme a franchi… par défaut. Car il aurait voulu être un artiste, un vrai : peintre, photographe, plasticien visuel… Sauf qu’au Liban, encore plus qu’ailleurs, la précarité de la vie requiert des choix professionnels plus raisonnés. « Comme je ne me voyais pas dans un emploi de bureau, j’ai opté pour cette branche des beaux-arts de l’Université Libanaise où je pouvais quand même dessiner. »

À partir de là, il s’installe à Beyrouth et, ses études bouclées, s’engage dans une carrière classique d’architecte d’intérieur tout en continuant à dessiner pour le plaisir.

Mary Poppins à Paris

C’est une photo de vacances à Paris en 2017 qui va ouvrir une brèche artistique dans son parcours tout tracé. « En photographiant les fameux toits de zinc parisiens au crépuscule, j’ai imaginé que Mary Poppins s’y promenait. Une fois la photo prise, j’ai tracé dessus la célèbre silhouette de la Nanny au parapluie et je l’ai postée sur Instagram. L’image a eu beaucoup de succès. Les gens ont aimé ce mélange de réalisme et de fantaisie. Et c’est à partir de là que j’ai commencé à mixer photos et illustrations », indique-t-il.

Très vite, il abandonne les personnages fictifs pour croquer des caractères typiquement libanais, faisant ainsi de ses techniques mixtes numériques un amusant répertoire illustré d’histoires de voisinage, de commérages et de liens familiaux qu’il poste sur son fil Instagram baptisé « elmaalouf ». En parallèle, il s’attelle aussi à y dessiner la liste de ses envies…patriotiques. Le jeune homme, qui a fait sienne la fameuse phrase de Gibran « Ils ont leur Liban, j’ai le mien », met aussi dans ses illustrations numériques ses rêves en couleurs d’un pays sorti de la crise. « Et doté d’un système de transport public urbain, voire même maritime, avec des bateaux desservant les villes côtières, de routes asphaltées, de rues propres, de maisons éclairées et de gens heureux… »

Tony Maalouf, alias @elmaaouf, représente le Liban dans la campagne en ligne de l’Unesco.Photo DR

Défis à la pelle…

« On est toujours le fils de son environnement. Je n’ai pas inventé cette technique. Je m’en sers en utilisant mon langage “à la libanaise” », explique, en toute sincérité, le jeune homme de 36 ans.

C’est sans doute cela qui a capté l’attention de l’Unesco. L’organisation des Nations unies l’a contacté pour représenter le Liban dans la campagne « Youth and Creativity in the Arab Region »* qu’elle vient de lancer sur les réseaux sociaux. « Je n’étais pas au courant de ce projet. Je n’ai pas postulé. Ce sont eux qui m’ont sollicité. Et ça a été pour moi une agréable surprise », confie-t-il. L’ONG, qui veut mettre en lumière les valeurs créatives de la langue arabe, a demandé à six jeunes artistes (trois femmes et trois hommes, parité oblige) de six pays de la région de choisir chacun(e) un mot qui correspond à sa vision de leur environnement et de le traduire en œuvre visuelle.

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Tony Maalouf s’est emparé sans hésiter du mot « tahaddi » (défi ou challenge). « C’est le terme qui définit le mieux le contexte actuel du pays du Cèdre », estime l’illustrateur très attaché à sa vision d’un peuple bravant le mauvais sort, les crises et les tragédies qu’il subit sans répit. Cette idée (un idéal plutôt ?) de non-résignation, il l’avait déjà évoquée dans une série de planches numériques représentant les vieux habitants des quartiers touchés par l’explosion du 4 août déblayant eux-mêmes les gravats de leurs maisons, ou encore allumant des sapins à Noël dans des immeubles éventrés et en plein chantier de reconstruction. Il l’avait surtout traduite dans un dessin, doux-amer, réalisé à l’occasion de la fête de l’Indépendance de 2020, montrant un Libanais, tête bandée, bras plâtré et masque sanitaire sur le visage, posté sur le balcon de sa maison patrimoniale démolie et tenant mollement, de sa main valide, un petit drapeau... Une œuvre rassemblant tous les défis qu’aura affronté le Libanais en 2020 qu’il a choisi d’inclure dans la campagne de l’Unesco. Pour offrir ainsi un petit éclairage à sa façon, avec finesse et sensibilité, sur les épreuves que traverse son pays.

… Et histoires beyrouthines

Vous l’aurez deviné, tout l’art de Tony Maalouf s’inspire du quotidien de ses compatriotes. De la réalité sociale et collective dans ce pays débordant de crises qu’il représente dans des sketches tendres et (im)pertinents.

Souvent remuantes, chaleureuses et colorées, les scènes qu’il compose avec ce mélange de réalisme photographique et de fantasque illustration sont aussi généralement empreintes d’une douce nostalgie. Celle d’un Beyrouth d’avant, aux vieux quartiers et bâtiments patrimoniaux habités par des compatriotes cultivant le lien social et la douceur de vivre…

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Un Beyrouth dont il rêve. Et dans le dessin duquel il se réfugie lorsqu’au dehors, les déchets s’accumulent sur les trottoirs, l’obscurité envahit les rues, les files d’attentes se forment devant les stations d’essence et les pénuries plombent l’humeur et la vie… Une ville dans laquelle il imagine alors, à nouveau, le passage du tramway à Mar Mikhaël et l’insouciance joyeuse des femmes à leurs balcons reluquant le beau gosse d’à côté, ou encore les grands-mères donnant sereinement des leçons de tricot via Zoom… Des scènes teintées d’humour et de fraîcheur qu’il s’était amusé à croquer durant le premier confinement, avant l’explosion du 4 août. Avant la tragédie de trop. Depuis, si son coup de crayon reste toujours enlevé, le ton est moins à la légèreté. Et ses sketches deviennent, de jour en jour, plus dénonciateurs et dans une veine de caricaturiste engagé. Maintenant, c’est par une sirène consolatrice enlaçant le rocher de Raouché accompagné de ces mots « Atfaat Madinati Kandilaha » (Ma ville a éteint ses réverbères) tirés d’une chanson de Feyrouz, qu’il résume le destin de ce pays qui s’écroule. C’est aussi dans cet autre dessin représentant le Libanais roupillant dans la carcasse de sa belle demeure ancienne tandis que des mains lui soutirent, l’un après l’autre, son argent et ses droits (électricité, essence, services de santé…), qu’il exprime sa vision clairement critique d’un étonnant fatalisme libanais.

Quand Tony Maalouf caricature les Beyrouthins au temps du coronavirus...Photo DR

Un espace de respiration

Certes, depuis ses premiers posts en 2017 jusqu’à aujourdhui, ce talentueux illustrateur a fait du chemin. Ses 11 000 followers « non achetés » en témoignent. Et même s’il a répondu par l’affirmative à certaines sollicitations d’organisations non gouvernementales (à l’instar du PNUD pour illustrer le supplément publié en collaboration avec L’Orient-Le Jour sur la Consolidation de la paix, ou du Danish Refugee Council) et d’entreprises libanaises, Tony Maalouf reste attaché à sa liberté dans ce domaine. « Je considère cette activité comme un hobby, comme un espace de respiration », soutient-il. Ses illustrations numériques de la vie beyrouthine au temps du coronavirus, de la tragédie et de la grande débâcle le sont aussi pour ses nombreux fans.

*https ://fr.unesco.org/news/culture-langue-creativite-region-arabe

**Instagram : @elmaalouf


« Tony est celui qui sait dessiner », disait-on en famille. D’aussi loin qu’il se souvienne, ces mots l’ont accompagné. À Zahlé, où Toni Maalouf a grandi, son talent inné est remarqué par ses professeurs qui le chargent tout au long de sa scolarité de la réalisation des panneaux décoratifs des événements annuels. De là à se diriger vers l’architecture...

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