Critiques littéraires Essai

Napoléon et la concordance des temps

Napoléon et la concordance des temps

Le Général Bonaparte et son état-major en Égypte, Jean-Léon Gérôme, 1867.

Pour Napoléon de Thierry Lentz, Perrin, 2021, 200 p.

Le bicentenaire de la mort de Napoléon ce 5 mai a donné lieu à un cortège de polémiques lamentables. L'essai Pour Napoléon de Thierry Lentz, historien renommé de la période et par ailleurs directeur de la Fondation Napoléon, est une bouffée d'air frais en ces temps où l'ignorance semble gagner du terrain, même dans les soi-disant élites.

L'intérêt du livre est double. Ce n'est pas seulement une belle synthèse de ce que doit la France à Napoléon, mais aussi un exposé, assez angoissant, sur l'avenir de la science historique en France du fait des agissements d'associations et de médias intolérants et incapables de replacer les faits dans leur contexte. Pour le juger, et même le condamner, ceux-ci accusent Napoléon des pires maux. On le dit avoir été un conquérant sanguinaire, en oubliant que les conflits incessants de l'Empire n'ont été au bout du compte que la continuation des guerres de la Révolution, avec une Angleterre et des royaumes rétrogrades qui ne voulaient pas d'une France rénovée. On le compare parfois à Hitler. « Inepte controverse » de Café du Commerce, rétorque Thierry Lentz, en rappelant que l'œuvre de Napoléon a inspiré l'Europe entière en lui léguant le Code civil, et continue de susciter dans le monde entier un engouement incroyable (plus qu'en France !). Comment, alors, oser le comparer à Hitler qui n'a rien laissé de son passage sur Terre, sinon la haine inextinguible du monde ?

Il ne s'agit pas, dans ce livre, de contester les aspects négatifs du règne de Napoléon. L'homme pouvait être impérieux, colérique : « Ses grands actes et décisions furent parfois suivis d'une réflexion vaniteuse – la modestie n'était pas son fort – ou d'une petitesse désespérément humaine. » Mais qui peut se targuer d'être parfait ? Et par ailleurs, faut-il le rappeler, sous son règne, on compte largement moins de prisonniers que sous la Révolution. Il a pu être impitoyable, mais toujours, pourrait-on dire, avec une certaine mesure.

Il a effectivement rétabli l'esclavage et il n'est pas question de le nier. Mais là encore, comme le rappelle Pour Napoléon, il convient de se reporter à l'époque où cette décision fut prise, et ne pas oublier que l'abolition ne fut proclamée aux États-Unis qu'en 1865, en Turquie en 1876, la Mauritanie... en 1980 (on oublie d'ailleurs souvent l'esclavage intra-africain ou arabo-musulman). Par ailleurs, en décidant son rétablissement, Napoléon obéissait à des motifs géopolitiques et économiques qu'un homme de son temps (pas le nôtre !) pouvait comprendre, nullement par « racisme ». Rien ne lui était plus étranger que le racisme ou l'antisémitisme (c'est lui qui inséra les juifs dans la communauté française). Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon regrettera d'ailleurs d'avoir rétabli l'esclavage. On passera sur « le génocide des noirs », dont il se serait rendu coupable, c'est tellement absurde qu'il n'est pas utile d'en parler ici.

En fait, comme le dit Thierry Lentz, qu'on le veuille ou non, « Napoléon est en nous (...) parce qu'il influence ce que nous sommes, ce que nous pensons et la façon dont nous agissons dans de nombreux domaines ». Son œuvre a forgé la France moderne, par le Code civil, l'administration, l'organisation de la justice, la caisse de retraite des fonctionnaires, etc.

Défendre Napoléon, c'est aussi défendre indirectement la science historique menacée, affirme l'auteur qui avoue rencontrer des difficultés croissantes à faire son métier parce qu'il met en lumière des faits contraires à l'opinion de certains. « Même si l'horloge tourne et que les épurateurs de notre histoire marquent chaque jour des points (effrayant constat, si l'on y songe), je revendique pour ma part de pouvoir continuer à transmettre librement. » On ne saurait mieux dire. Merci à M. Lentz pour cette revigorante et consolante lecture.


Pour Napoléon de Thierry Lentz, Perrin, 2021, 200 p.Le bicentenaire de la mort de Napoléon ce 5 mai a donné lieu à un cortège de polémiques lamentables. L'essai Pour Napoléon de Thierry Lentz, historien renommé de la période et par ailleurs directeur de la Fondation Napoléon, est une bouffée d'air frais en ces temps où l'ignorance semble gagner du terrain, même dans les soi-disant...

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