Le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, à Baabda, le 2 juin 2021. Photo Dalati et Nohra
Dans une tentative de pousser vers le déblocage de la crise gouvernementale, le patriarche maronite, Béchara Raï, a suggéré mercredi que soit formé un cabinet composé de "chefs politiques", qui serait à même de sauver le pays enfoncé dans une grave crise socio-économique et financière. Le prélat maronite a lancé cette proposition à l'issue d'un entretien avec le président Michel Aoun à Baabda. Dans une déclaration à la presse, Mgr Raï s'est offusqué des "insultes" échangées entre les différents protagonistes, à savoir le tandem Baabda-Courant patriotique libre (CPL) d'un côté et le courant du Futur et son chef, le Premier ministre désigné, Saad Hariri, de l'autre.
Il faisait référence à la guerre de communiqués qui a repris de plus belle mardi entre les deux camps, malgré le fait que que le retour de Saad Hariri à Beyrouth, lundi, et sa réunion avec le président du Parlement, Nabih Berry, avait laissé présager d'une reprise des tractations et d'un possible compromis. L'initiative du chef du législatif consiste en la formation d'un cabinet de 24 ministres sans tiers de blocage. Il et a été soutenu dans ses efforts par le Hezbollah ainsi que par le patriarche Raï qui s'était activé ces derniers jours pour une médiation entre les différents protagonistes. Sauf que les tractations butaient sur la partie qui devraient nommer les deux ministres chrétiens flottants dans un cabinet de 24, le camp Aoun accusant le Premier ministre désigné de vouloir les nommer pour obtenir la majorité plus un au sein du gouvernement, et le camp Hariri accusant la présidence de vouloir les nommer pour obtenir le tiers de blocage.
"La formation du gouvernement doit passer au-dessus de toute autre considération et rien ne justifie que le cabinet n'ait pas encore vu le jour", a déclaré le patriarche de Baabda. "Nous pouvons en tant que Libanais ne pas être d'accord sur nos projets ou nos points de vue, mais nous ne pouvons pas nous insulter", a-t-il ajouté. "Il est inacceptable qu'une partie insulte une autre. Cela nous blesse", a-t-il insisté. Il a critiqué le fait que les protagonistes "se disputent sur le nombre de ministres et la partie qui doit les nommer" alors que ce qu'il faut former c'est un "cabinet de sauvetage". "Le pays se meurt, le peuple se meurt et nous continuons à discuter de la nomination de deux ministres", s'est-il indigné, en référence aux deux postes chrétiens. Et de rappeler qu'après la révolution de 58, le président Fouad Chéhab a édifié un Etat et bâti des institutions avec un cabinet de quatre ministres. "Pourquoi ne formez-vous pas un gouvernement composé uniquement de chefs politiques, a-t-il lancé. Nous voulons un cabinet qui sauve le peuple, l'Etat n'est pas des personnes".
Le patriarche a refusé qu'il soit la partie qui nomme les ministres chrétiens comme cela avait été proposé lors de la réunion Berry-Hariri lundi, rappelant qu'il s'était toujours dit favorable à une équipe composée de personnalités non-partisanes.
Une conférence de dialogue "pas nécessaire"
Une conférence de "dialogue" élargie n'est pas nécessaire, a par ailleurs souligné le dignitaire maronite, estimant qu'une réunion "en face à face" entre MM. Aoun et Hariri devrait suffire pour trouver des solutions à la crise politique. L'idée d'un dialogue sous l'égide de Baabda avait été suggérée à plusieurs reprises par Gebran Bassil. Mardi, le chef du CPL s’est en effet évertué à donner l’impression de celui qui continue de tendre la main en laissant la porte ouverte à une solution. C’est ainsi qu’il a de nouveau évoqué la possibilité d’une conférence de dialogue à Baabda, si M. Hariri ne se décidait pas à consentir un compromis d’ici à la fin de la semaine. Si ce dernier devait s’abstenir de prendre part au dialogue, au moins les responsabilités du blocage seront clairement pointées du doigt, a-t-il laissé entendre. Dans ce cas de figure, il n’hésiterait pas à avoir recours à d’autres "moyens de pression" ou à lancer une "nouvelle initiative", a ajouté le chef du CPL. S’octroyant le beau rôle, il a indiqué qu’il ferait tout pour "faciliter" la formation du cabinet, tout en martelant l’idée que son camp a déjà fait beaucoup de concessions. Comprendre : ce n’est pas le cas de Saad Hariri. Sa formation, a-t-il assuré, continuera à "démentir tous les prétextes" empêchant la formation du gouvernement, comme celui d’une réclamation du tiers de blocage, soulignant que de telles excuses étaient "fabriquées" pour ne pas avoir à mettre sur pied la nouvelle équipe ministérielle.
La réaction du courant du Futur ne s’est pas fait attendre. "À écouter les propos de Gebran Bassil, on devine sans peine les esquisses de cette danse dangereuse qu’il exécute au bord du gouffre", note un communiqué au vitriol publié par la formation haririenne. Le texte évoque un "marécage politique" géré par M. Bassil, "le président de l’ombre", et parrainé par son beau-père, dans lequel sont jetés les Libanais.
Guerre de communiqués
Une guerre de communiqués qui s'est poursuivie mercredi avec une longue réponse du bureau de presse de la présidence au camp de Saad Hariri. Baabda y dénonce une "campagne" lancée contre Michel Aoun, critiquant le "bas niveau" des déclarations du parti haririen. Au cours des dernières semaines, la présidence "n'est pas entrée dans des polémiques" avec le Futur "afin de laisser la place aux initiatives lancées pour trouver des solutions" à la crise gouvernementale, et à plus forte raison "après la prise de position exprimée par le Parlement" et les efforts du chef du législatif Nabih Berry. La Chambre s'était réunie après l'envoi par Baabda d'une lettre aux députés dans laquelle il dénonçait "l'incapacité" de Hariri à former le cabinet. A l'issue de la séance, au cours de laquelle Gebran Bassil et Saad Hariri s'étaient exprimés, la Chambre s'était dite favorable à une constitution rapide de l'équipe ministérielle par le leader sunnite, "en coopération" avec le président Aoun. Dans son communiqué, Baabda critique à nouveau le fait que le leader du Futur "continue d'échapper à sa responsabilité de former un gouvernement équilibré", ce qui constitue "une violation de la Constitution et du pacte d'entente nationale" et montre sa "volonté claire de faire obstruction". Le texte dément encore toute velléité de la présidence de "détourner" l'accord de Taëf, dénonçant des "mensonges".
"Le Premier ministre désigné s'obstine à tenter de s'emparer des prérogatives du président de la République" et a recours à des "pratiques qui portent atteinte aux us et coutumes afin d'inventer de nouvelles règles", dénonce le bureau de presse de Baabda. En rejetant à l'avance tout appel à une "conférence de dialogue" à Baabda qui devrait permettre de "tenter de trouver une solution à la crise gouvernementale", tel que le souhaite Gebran Bassil, le courant du Futur "veut couper la voie à toute tentative de sauvetage" du processus de formation du cabinet et de mise en œuvre des réformes, poursuit le texte. La présidence refuse toutefois de "s'abaisser au niveau" observé par le Futur afin de laisser "une fois de plus" la place à des solutions à la crise "qu'a provoquée et continue d'attiser" Saad Hariri, dans l'espoir que "ces efforts connaîtront un dénouement heureux" avec la formation la plus rapide possible du cabinet.
Le courant du Futur n'a pas manqué de répondre, accusant de nouveau la présidence d'être "prisonnière des ambitions personnelles de Gebran Bassil" et le chef de l'Etat de n'être que "la façade du projet de réinsertion du chef du CPL dans l'équation interne". Selon le parti haririen, M. Bassil et "son équipe" insultent la présidence et l'utilisent à des fins partisanes pour attiser des conflits politiques tous azimuts". Il a encore pointé du doigt le fait qu'une "poignée de conseillers" ont "brisé le prestige" de la présidence.




Incroyable !
15 h 45, le 03 juin 2021