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Politique - Focus

Joseph Aoun et la tentation de Baabda

Le commandant en chef de l’armée se défend de vouloir entrer en politique. Mais son parcours sans faute en fait un candidat naturel à la succession de Michel Aoun.

Joseph Aoun et la tentation de Baabda

Le général Joseph Aoun sur une base aérienne, en 2018. Photo AFP

Au sein de l’institution militaire, peut-être encore plus qu’ailleurs, on connaît le poids des symboles. En passant en revue les troupes aux côtés du chef d’état-major des Armées françaises François Lecointre dans la cour de l’Académie militaire à Paris le 26 mai, Joseph Aoun a sans doute réalisé qu’il avait pris une nouvelle dimension. Pour la première fois de l’histoire, le commandant en chef de l’armée libanaise était reçu le même jour à l’Élysée par le président de la République Emmanuel Macron, comme pour souligner l’importance acquise par cet homme considéré par les Occidentaux comme le dernier représentant crédible des institutions libanaises. Alors que l’armée est en état de déliquescence en raison de la crise économique et financière qui frappe le pays, les Occidentaux ont décidé de la maintenir sous perfusion, en renforçant leurs aides à son profit afin d’éviter que la situation ne se dégrade davantage. Une conférence en soutien à la troupe pourrait se tenir dans les prochaines semaines tandis que son commandant en chef va se rendre au mois de juin aux États-Unis. En devenant de facto l’interlocuteur privilégié de Washington et de Paris tout en continuant d’entretenir de bonnes relations avec toutes les composantes de la société et de la classe politique libanaise, Joseph Aoun devient un candidat sérieux à la prochaine présidentielle, alors que les trois derniers pensionnaires de Baabda sont tous issus, dans des contextes toutefois très différents, de la grande muette. De nature prudente, il assure, selon ses proches, ne pas envisager cette option et vouloir se concentrer uniquement sur sa tâche actuelle. Mais son parcours ressemble pour l’instant à un sans-faute qui lui permet d’être perçu par tous comme un gage de stabilité sans pour autant céder à la tentation de l’homme fort.

« Les Américains lui ont dit... »

Joseph Aoun commence sa carrière dans le régiment des commandos et fait ses premières armes au moment de la guerre d’élimination lancée par Michel Aoun en 1990 contre les Forces libanaises (FL). Il se construit une réputation en refusant la reddition malgré le siège mené contre la caserne d’Adma à laquelle il était rattaché. Proche de Michel Aoun, il entretient tout au long de sa carrière de bonnes relations avec toutes les forces politiques, en particulier avec le Hezbollah, avec qui il était en constante coordination pendant son service au Sud, à Marjeyoun.

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Il est nommé à la tête de la troupe en mars 2017 par le chef de l’État qui le considère comme l’un de ses fidèles, malgré le fait que Gebran Bassil lui préférait un autre candidat. Commandant de la 9e brigade à Ersal, il se démarque dans les batailles qui opposent l’armée libanaise à l’Etat islamique (EI) et au Front al-Nosra en 2015. En 2016, il est au cœur des pourparlers bilatéraux entre Michel Aoun et Saad Hariri à quelques jours de l’élection présidentielle. Le président veut alors remplacer le commandant de l’armée Jean Kahwagi, avec qui les relations ne sont pas bonnes, par un homme de son camp. Joseph Aoun a en plus l’avantage d’être bien vu des États-Unis avec qui il a coopéré de près dans le cadre de la lutte antiterroriste.

En mai 2019, il se rend à Washington, pour une visite qui semble a posteriori marquer un tournant dans sa carrière. Et pour cause : elle en fait pour la première fois un candidat potentiel à la présidence, ce qui lui vaut critiques et jalousies, particulièrement dans l’entourage de Baabda. Cette visite complique également sa relation avec le Hezbollah, d’autant que les Américains abordent avec lui les dossiers de la contrebande d’armes et du renforcement des capacités de l’armée dans le sud du Liban. « Les Américains ont dit à Joseph Aoun qu’il pourrait être le prochain président de la République », assure un proche du parti chiite. Le gendre du président prend alors la mouche et le considère jusqu’à aujourd’hui comme son adversaire le plus sérieux dans sa course vers Baabda. « Il fait tout pour rester à l’écart de la politique, car cela se fera au détriment de l’armée », affirme un proche de Joseph Aoun qui reconnaît tout de même qu’il pourrait accéder à la présidence à la suite d’un compromis international et local.

Un mois après sa visite aux États-Unis, il est chaleureusement accueilli en Arabie saoudite. Les Saoudiens le reçoivent comme un chef d’État, malgré leurs mauvaises relations avec Michel Aoun et leur volonté de se désengager du Liban. Un signe que Riyad est sur la même ligne que Washington et considère que l’armée peut permettre de limiter l’espace du Hezbollah.

La rivalité avec Bassil

La relation avec Gebran Bassil se dégrade davantage avec le début de la révolution du 17 octobre. Alors que Joseph Aoun refuse de mater les manifestants, le gendre du président réclame sa tête. En vain. L’attitude du chef de l’armée lui vaut le soutien renforcé de la communauté internationale. La troupe s’interpose sur le Ring pour protéger les révolutionnaires face aux provocations de jeunes affiliés au Hezbollah et au mouvement Amal. Mais le moment est tendu, et l’escalade peut avoir de lourdes conséquences. Pour calmer le jeu, une réunion est organisée entre Joseph Aoun et Wafic Safa, responsable du comité de coordination au sein du Hezbollah. Le commandant en chef de l’armée maintient sa position sur sa détermination à protéger les manifestants. Mais pour répondre aux angoisses du parti chiite, qui vit très mal la fermeture des axes routiers, notamment dans le Sud et dans la Békaa, il accepte de faire rouvrir les routes.

Pour mémoire

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Durant cette période compliquée, il réussit à maintenir l’institution militaire à l’écart des conflits politiques. « Il a réformé l’académie militaire, qui était considérée comme un laboratoire du clientélisme politique, et tient à garder l’image d’un homme simple et intègre », affirme un général de l’armée, sous couvert d’anonymat.

Un nouveau bras de fer éclate avec le chef du CPL en novembre 2020, alors qu’un nouveau directeur du renseignement doit être nommé. Le commandant de l’armée souhaite proroger le mandat du général de brigade Tony Mansour, mais Gebran Bassil insiste auprès du président pour la nomination de Tony Kahwagi. « Joseph Aoun a très mal vécu cette décision alors qu’il travaillait en étroite coopération avec Tony Mansour », révèle une source politique qui a suivi le dossier de près. La concurrence entre Joseph Aoun et Gebran Bassil est aussi perceptible dans le dossier des négociations des frontières maritimes, que le chef du CPL veut récupérer. L’armée est chargée des négociations, mais obéit aux recommandations du président, qui est accusé par ses détracteurs d’utiliser cette carte comme un moyen d’améliorer ses relations avec les États-Unis. Un accord rapide renforcerait la position de l’armée, et de son chef, ce qui ne serait pas pour plaire à Gebran Bassil. « Tout va bien entre le commandant en chef et le président », assure le proche de Joseph Aoun. Même son de cloche du côté de Baabda.

Le chef de l’armée n’a clairement pas le tempérament d’un putschiste. Il a calmé les ardeurs de tous ceux qui l’appelaient à prendre le pouvoir par la force, ayant conscience du danger d’une telle opération, encore plus dans un contexte aussi tendu. Son coup de gueule contre la classe politique le 8 mars dernier, où il a pris le parti de la rue et mis en garde les dirigeants contre une situation explosive, n’est toutefois pas passé inaperçu. « Si l’élection devait avoir lieu demain, ce serait certainement le favori », admet le proche du Hezbollah.


Au sein de l’institution militaire, peut-être encore plus qu’ailleurs, on connaît le poids des symboles. En passant en revue les troupes aux côtés du chef d’état-major des Armées françaises François Lecointre dans la cour de l’Académie militaire à Paris le 26 mai, Joseph Aoun a sans doute réalisé qu’il avait pris une nouvelle dimension. Pour la première fois de...

commentaires (15)

Un Aoun part un autre vient , ha ha ha ???

Eleni Caridopoulou

16 h 33, le 31 mai 2021

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Commentaires (15)

  • Un Aoun part un autre vient , ha ha ha ???

    Eleni Caridopoulou

    16 h 33, le 31 mai 2021

  • Excusez ma maladresse j’ai soumis le post avant d’avoir finit ... pour autant je préfère voir le général Joseph Aoun à la présidence que n’importe quel autre énergumène!!!

    Bery tus

    15 h 01, le 31 mai 2021

  • Pour ma part si le général a fait le tour des décideurs, ce n’est pas en vue seulement de la future présidentiel ... je pense qu’il y ai aller pour l’armée à mon avis demander des aides et des soutiens car si on continue vers cette direction même l’arme ne sera plus unifiée à Dieu ne plaise !! Puis bien sûr ils ont parler de la succession à Aoun !! Mais si le général a su zigzaguer et avoir la bénédiction des moumana3iste (cela veut dire qu’il leur a fai des promesses) alors je pense que rien ne pourra changer

    Bery tus

    14 h 32, le 31 mai 2021

  • Le Liban, toujours a la pointe de l'innovation, invente un nouveau grade militaire. Les commandants en chef de l'armee sont PROMUS presidents de la republique (au lieu d'aller vers une retraite bien meritee). Et qu'on ne me cite pas Fouad Chehab. Sa principale qualite n'etait pas d'etre militaire mais d'etre un Emir.

    Michel Trad

    11 h 26, le 31 mai 2021

  • Parviendrait il à maintenir sa position de patriote malgré les pressions qu’il va subir des à présent et surtout des alliances qui se feront contre lui comme pour la nomination de Kawagi que Imbassil a réussi à imposé malgré tout ou la réouverture des routes par la force pour ne pas froisser Hezbollah? Si pour parvenir à être nommé président puisque ce sont jusqu’à nouvel ordre les vendus qui décideront de son sort il est disposé à faire des concessions et des compromissions comme le président actuel, nous ne pouvons que pleurer notre Liban à l’avance car ce sera une copie conforme de ce que nous avons actuellement mais avec juste le prénom de la girouette qui changera dans le même fauteuil.

    Sissi zayyat

    11 h 04, le 31 mai 2021

  • Il faut retenir que les 3 derniers présidents étaient des généraux, commandants en chef de l’armée....Une règle non-écrire a vu le jour.. Espérons que celui-ci libérera le Liban des ennemis de l’intérieur !

    LeRougeEtLeNoir

    10 h 26, le 31 mai 2021

  • Merci Mounir Rabih! Toujours égale à lui-même, Mounir Rabih décrypte et analyse parfaitement la situation Geo Politique de la région, et a fortiori du Liban. Un éclairage parfait sans parti pris. Je ne connaissais pas le parcours ni la personnalité du général Joseph Aoun, l’article de Mounir Rabih nous a affranchis sur ce général qui aime son pays et son peuple, j’avoue que je le mettais dans le même sac que ses prédécesseurs et, des dirigeants depuis quelques décennies. Il a réussi à garder l’unité de l’armée, sans pour autant se mettre à dos les politiques et le Hezbollah. Chapeau ! Il y a que Bassil qui veut l’écarter, mais Bassil n’est qu’une quantité négligeable. Etant prudent de nature, j’attends pour confirmer la bonne impression que l’éclairage de cet article m’a donnée. Espérons que les bâtons dans les roues, ne vont pas se multiplier pour arrêter l’envol de cet OVNI, dans l’espace des politicards en tous genres. D’après ce que j’ai compris par cet excellent article, le Général Joseph Aoun est l’ouverture inespérée vers un avenir meilleur du Liban et de son peuple. Vive le Liban Libre !

    Le Point du Jour.

    10 h 05, le 31 mai 2021

  • Mais que va-t-il aller donc faire dans cette galère, le pauvre? S'il a un tant soit peu de jugeotte, il fuira cette position comme la peste...

    Georges MELKI

    09 h 21, le 31 mai 2021

  • JE NE VEUX PAS COMMENTER. POUR MOI LE PAYS DOIT ETRE MIS PAR L,ONU SOUS TUTELLE, FRANCAISE DE PREFERENCE.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 18, le 31 mai 2021

  • Un parcours sans fautes? Pas quand il dit qu il tire son inspiration de Michel Aoun car pour le bilan de ce dernier il n y a pas de quoi etre fier et si c est pour nous mener plus loin que l enfer present; non merci !

    diala yafi

    08 h 58, le 31 mai 2021

  • Sauf qu'avant l'élection présidentielle il est prévu des élections législatives et les 21 sièges détenus actuellement par le CPL pourraient assez facilement basculer aux FL ce qui serait un séisme politique qui remettrait tous les calculs présidentiels. Mais très probablement le pouvoir a un plan B pas trop difficile à deviner.

    Citoyen libanais

    08 h 11, le 31 mai 2021

  • Pour porter à la tête de l'Etat le commandant en chef de l'armée, il faudra violer la Constitution, mais qui s'en soucie? Cela ne fera que la 1000ème fois!

    Yves Prevost

    07 h 31, le 31 mai 2021

  • We need to reform the system and allow the President to be directly elected by the people and not by parliament. The candidate for President and Primer Minister should campaign together as a duo on a clear agenda. This reform could help us transition out of the confessional system. As well, the Presidency should be opened for all Christians as a start and not be limited to the Maronites.

    Mireille Kang

    02 h 07, le 31 mai 2021

  • Ecore faudra-t-il qu'il ait des élections présidentielles , et qu'il soit encore une fois admis que la première magistrature du pays revienne à un chrétien ; Car depuis la grande et magnifique révolution du 17 Octobre 2019 , il semble que tout ce système devra être mis au feu ! Wait and see , le chemin du Liban est , à partir de cette date , semé de plus d'une embûche , hélas !

    Chucri Abboud

    01 h 48, le 31 mai 2021

  • C'est ou Joseph ou pas de président maronite. Que ce soit clair. L'homme a fait montre d'un grand tact, et d'une responsabilité souveraine. Désintéressé du pouvoir, mais, les circonstances vont l'obliger à l'accepter. Quant à un favoritisme pour les militaires, il a fait montre d'un sérieux exemplaire, pour mettre la personne adéquate, à sa place. Les nouveaux admis à l'école militaire ont été choisi selon compétences, et rien d'autre. A la place de Aoun, je lègue dès à présent, démocratiquement, Baabda à Joseph, en avançant de 9 ou 12 mois mon départ. Et le pays lui serait, malgré tout, reconnaissant.

    Esber

    00 h 54, le 31 mai 2021

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