Rechercher
Rechercher

Moyen-Orient - Éclairage

En Assadistan, au nom du père et du fils...

À l’occasion de la réélection attendue du président syrien Bachar el-Assad, au pouvoir depuis l’an 2000, « L’Orient-Le Jour » revient sur l’histoire du culte de la personnalité construite par le clan depuis 50 ans.

En Assadistan, au nom du père et du fils...

Des Syriens font leurs courses à Souk al-Hamidiyé décoré de bannières représentant le président syrien Bachar el-Assad avant l’élection présidentielle du 26 mai, à Damas le 22 mai 2021.Yamam al Shaar/Reuters

Dans le quartier huppé de Abou Remmané, situé dans l’ouest de Damas, les portraits du président syrien Bachar el-Assad trônant sur l’avenue éponyme n’ont jamais semblé aussi nombreux. Sur une vidéo publiée il y a quelques jours sur les réseaux sociaux, on voit des dizaines d’affiches en couleur de différentes tailles du président, le drapeau syrien en fond, espacées de quelques mètres à peine. Des slogans habillent la plupart d’entre elles. « Avec toi jusqu’au bout du monde », lit-on par exemple. « D’après les vidéos que je vois sur les réseaux sociaux, ces portraits sont beaucoup plus nombreux qu’à mon époque », raconte Ala’*, 27 ans, qui a quitté sa ville natale de Deir ez-Zor (Nord-Est) en 2012 pour s’installer à Beyrouth.

Alors que l’économie du pays est dévastée par dix ans de guerre, plusieurs internautes s’interrogent sur le coût de cette campagne dans le cadre d’une élection jouée d’avance. Arrivé au pouvoir en 2000 après avoir succédé à son père, Hafez el-Assad, qui a dirigé la Syrie d’une main de fer trois décennies durant à la suite d’un coup d’État en 1970, Bachar, qui avait remporté le scrutin de 2014 avec 88 % des suffrages, se prépare de nouveau à se proclamer vainqueur de cette mascarade électorale vieille de 21 ans.

Comme à chaque élection, le culte de la personnalité du chef de l’État est particulièrement visible : immenses posters à son effigie, slogans, chants et clips vidéo à sa gloire, émissions de propagande, tout indique que l’œuvre de son père, Hafez el-Assad, perdure toujours, plus de cinquante ans après sa prise de pouvoir. « Le culte de la personnalité a été établi sous Hafez el-Assad, mais il y a des désaccords sur sa date exacte. Les points d’origine suggérés s’étendent sur plus d’une décennie, depuis le début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980 », observe Lisa Wedeen, professeure de sciences politiques à l’Université de Chicago. Si des sources gouvernementales à Damas, rappelle la politologue américaine, rapportent que Hafez el-Assad a lancé le culte lui-même quelques années après son accession au pouvoir, d’autres estiment que des membres du gouvernement l’ont instauré afin de faire diversion sur les réalités préoccupantes de l’époque. « Le biographe d’Assad, Patrick Seale, a affirmé qu’Ahmad Iskandar Ahmad, ministre de l’Information de 1974 jusqu’à sa mort en 1982, a inventé le culte d’Assad pour détourner l’attention des Syriens de l’angoisse économique, et de la violence entre les forces gouvernementales et les Frères musulmans syriens qui a culminé avec le massacre de Hama en février 1982 », expose Lisa Wedeen, alors qu’il pourrait également être une réponse à « la chute brutale des prix du pétrole et l’invasion israélienne du Liban le 4 juin 1982, qui menaçait d’éroder le soutien interne d’Assad et a contesté son rôle auto-assigné en tant que leader au Moyen-Orient ».

« La bibliothèque Assad, le lac Assad… »

Après l’invasion israélienne du Liban en 1982 ayant pour but de chasser l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), l’armée syrienne, présente dans le pays du Cèdre depuis 1976, est attaquée par les Israéliens dans le Chouf et à Beyrouth, et se replie dans la Békaa. À la fin de l’été, alors que les combattants palestiniens quittent Beyrouth, le thème de l’évacuation de toutes les forces étrangères du Liban – israéliennes comme syriennes – prend de l’importance dans le pays et affaiblit un temps Hafez el-Assad.

À l’échelle domestique, le président syrien est contesté en février 1982 à Hama – ville du centre du pays –, alors que près de 200 membres des Frères musulmans tentent de lancer une insurrection pour libérer la ville contre les « infidèles » du parti Baas. Le pouvoir brandit le drapeau de la menace islamiste pour se débarrasser de l’opposition et montre qu’il est prêt à tout pour assurer sa survie. La répression aurait fait entre 10 000 et 40 000 morts, selon les estimations.

Lire aussi

A voté... Bachar el-Assad

Ainsi, la mise en place et l’évolution du culte de la personnalité autour de la figure du président semblent répondre à des crises. « Le culte d’Assad est progressivement apparu comme un élément constitutif de la vie politique en Syrie contemporaine. Il a évolué et, même sous Bachar, continue de croître et de décroître », explique Lisa Wedeen. Protéiforme, ce dernier a rapidement envahi tous les pans de la société syrienne. Omniprésent sur les écrans de télévision où ses moindres faits sont décrits avec précision ainsi que dans les colonnes de l’unique presse officielle, le général Hafez el-Assad est représenté dans tous les lieux publics. « Il y a la bibliothèque Assad à Damas, place des Omeyyades, le lac Assad en amont du barrage al-Thaoura, des places Assad par centaines, des rues Assad par milliers, des timbres à son effigie par millions. Il y eut même des pièces de monnaie, ce qui provoqua un beau scandale car il ne s’agissait ni d’une tradition syrienne ni d’une tradition arabe », écrit le journaliste Daniel Le Gac, auteur du livre La Syrie du général Assad. Saddam Hussein est le seul leader du monde arabe à avoir mis en place un culte de la personnalité comparable à ce qui existe en Syrie et également calqué sur le modèle soviétique. Un totalitarisme à la stalinienne en apparence seulement dans lequel les Syriens agissent « comme si » leurs dirigeants avaient accompli les faits dont ils se vantent. « Les affirmations flagrantes et fictives du culte n’étaient pas crédibles, mais elles étaient efficaces. Elles ont produit une politique de dissimulation publique dans laquelle les citoyens agissaient “comme si” ils révéraient le chef. En inondant la vie quotidienne d’un symbolisme fatigué, le régime a exercé une forme de pouvoir subtile mais efficace. Le culte a fonctionné comme un mécanisme de contrôle social pour imposer l’obéissance, induire la complicité, produire des lignes directrices pour le discours et l’action publics, et isoler les Syriens les uns des autres », explique Lisa Wedeen.

« Qui est votre leader pour toujours ? »

À l’école, ce matraquage est particulièrement visible. « Hafez était partout : sur l’écharpe que nous portions, sur notre bloc scolaire, au-dessus du tableau, dans la cour de récréation, dans les couloirs », raconte Mohammad el-Nesser, activiste syrien pour les droits de l’homme basé en Allemagne depuis 2015. « Nous avions l’habitude de commencer notre journée en louant son nom. “Notre chef pour toujours, le secrétaire Hafez el-Assad”, répétions-nous chaque jour d’école pendant 12 ans. Nous mémorisions les citations de ses discours par cœur davantage que nos devoirs scolaires », poursuit-il. « Tous les matins, un enseignant prenait le micro et nous demandait : “Qui est votre leader pour toujours ? ” Tous les élèves répondaient : “L’honnête Hafez el-Assad” puis, plus tard, Bachar el-Assad », se souvient de son côté Esra*, la trentaine, partie de Homs pour la Turquie. « Il y avait un livre sur la gloire des missions de guerre de Hafez et plus tard de Bachar el-Assad. Les professeurs ne disaient rien de mal à propos du président, il était notre idéal selon leur discours », poursuit la jeune femme.

La peur gagne rapidement les écoliers. « Nous sentions qu’un régime dictatorial militaire gérait le pays. À l’école, nous commencions à suivre des cours donnés par des militaires, durant lesquels nous apprenions notamment des leçons sur le parti Baas », raconte Mazen*, 65 ans, qui a quitté la ville de Homs en 1985 pour s’installer en France. Le culte de la personnalité s’accompagne de la suppression des espaces de liberté. « Nous n’avions pas le droit de parler en mal du régime, la peur était partout, même entre élèves », se souvient-il. « Les murs ont des oreilles » devient une phrase que de nombreux Syriens répètent. Devant les abus du régime, Mazen se souvient de rares moments durant lesquels il arrivait à se moquer de la situation avec quelques amis. « Tous les matins avant d’entrer en classe, nous devions chanter l’hymne national syrien et, depuis l’arrivée de Hafez el-Assad au pouvoir, énoncer ensuite la nouvelle devise du pays : “Unité, liberté, socialisme”. Avec quelques amis, nous rigolions à voix basse derrière le rang en citant à la place les noms de nos desserts syriens favoris : “Barazek, maamoul, ghraybé”. »

Assad divin

À la faculté, le contrôle du régime est encore plus étroit. « Tout le monde devait être prorégime : les étudiants, les syndicats, les professeurs », explique Mazen. « Tous les étudiants devaient s’engager auprès du parti Baas. Si ce n’était pas fait après l’obtention du diplôme, impossible d’être employé par le gouvernement », dit Esra. Afin de contrôler les universités, Hafez el-Assad nomme son frère Rifaat à la tête du bureau pour l’éducation supérieure au commandement régional du parti, qui fait de lui le patron des universités syriennes. Les services de renseignements pénètrent les campus et en expulsent les éléments douteux.

En 1984, ce dernier profite de la santé fragile de son frère, placé en soins intensifs en novembre 1983 pour insuffisance cardiaque, afin de tenter de prendre le pouvoir. Le culte de la personnalité change de nature.

« L’introduction de l’imagerie sacrée dans le culte jusque-là séculier a suivi la maladie d’Assad et la tentative du frère Rifaat de prendre le pouvoir en 1984, introduisant ainsi la symbolique d’un Assad immortel au moment où le leader physique l’était le moins. Lors du référendum de l’année suivante, il émerge comme une figure sacrée qui régnera “pour toujours” (ilal abad) », observe Lisa Wedeen. Le culte s’étend à des manifestations de loyauté empreintes de sacré : monuments, serments de loyauté prétendument signés dans le sang, utilisation courante du terme islamique “bayaa”, explique la politologue. « Une fois qu’Assad avait été établi comme divin, les limites d’excès rhétorique semblent avoir été atteintes, et les changements dans le culte sont moins prononcés après 1985 », poursuit-elle.

Lire aussi

Syrie : pourquoi la Russie continue de miser sur Assad

Alors que Hafez el-Assad avait préparé son fils aîné Bassel, de formation militaire, à prendre sa succession, ce dernier meurt dans un accident de voiture en 1994. Bachar, étudiant en ophtalmologie à Londres, est rappelé à Damas afin de suivre une formation à l’académie militaire de Homs. Les photographies du père aux côtés de son fils aîné, à droite, et de son fils cadet, à gauche, se multiplient après la mort de Bassel. « Pendant un an, il était interdit d’organiser des fêtes chez soi. Tout le peuple devait pleurer la mort de Bassel el-Assad », raconte Mazen.

Comparer à son père

À l’arrivée au pouvoir en 2000 de Bachar el-Assad, âgé de 34 ans, le pays croit ouvrir une nouvelle page de son histoire. Le président et sa femme cultivent l’image d’un couple moderne, érudit et ouvert sur le monde. « Les magazines sur papier glacé, l’esthétique à la Madison Avenue, le glamour et le scintillement de la première famille faisaient tous partie de ce que moi et d’autres appelons l’“autocratie néolibérale” », observe Lisa Wedeen. Si Bachar el-Assad promet la mise en place d’une économie sociale de marché ainsi qu’une libéralisation politique, ces espoirs sont vite enterrés. En septembre 2000, une centaine d’intellectuels appellent à des réformes, à l’instar de la levée de l’état d’urgence et de la mise en place d’un pluralisme politique dans le cadre de ce qui a été surnommé le « printemps de Damas ». À l’été 2001, le président réprime ce mouvement. La répression de masse du soulèvement populaire dix ans plus tard contredit ceux qui voyaient en Bachar el-Assad un homme beaucoup plus modéré que son père. « Les Syriens, même les assadistes, continuent de comparer Bachar à son père, et conviennent que ce dernier est beaucoup plus intelligent et aurait été meilleur pour faire face à la situation actuelle. Certains ont souhaité qu’il soit encore en vie “pour sauver le pays”. Cette comparaison, je pense, fait peur à Bachar, et le rend plus brutal et déterminé à avoir plus de pouvoir et à opprimer davantage », estime Mohammad el-Nesser.

Dans le sillage des manifestations hostiles au régime, des protestataires s’en prennent aux symboles du culte des Assad en détruisant notamment des statues à l’effigie du père. Ainsi, en mars 2011, plusieurs manifestants à Deraa (Sud) parviennent à déboulonner une statue de Hafez el-Assad avant d’être visés par des tirs des forces de l’ordre. Près de 300 jeunes se rassemblent le lendemain sur les restes de la statue en martelant des slogans antirégime. Mais en 2019, alors que la ville est reprise par Damas aux mains des rebelles, le pouvoir réinstalle la statue de l’ancien président face à l’opposition de dizaines de personnes. « Les statues de Hafez el-Assad ne signifient pas seulement la brutalité concrète du régime, mais soulignent les aspirations de Bachar el-Assad à la permanence, de sorte que le culte dont il bénéficie commence à ressembler de plus en plus à celui dont jouissait son père », dit Lisa Wedeen. Aujourd’hui, à Deraa, une photo publiée sur les réseaux sociaux montre le drapeau révolutionnaire flottant dans la cour de la mosquée al-Omari – berceau de la révolution – au-dessus d’une bannière sur laquelle on peut lire : « Il n’y a pas d’avenir pour les Syriens avec le tueur. »

* Les prénoms ont été changés


Dans le quartier huppé de Abou Remmané, situé dans l’ouest de Damas, les portraits du président syrien Bachar el-Assad trônant sur l’avenue éponyme n’ont jamais semblé aussi nombreux. Sur une vidéo publiée il y a quelques jours sur les réseaux sociaux, on voit des dizaines d’affiches en couleur de différentes tailles du président, le drapeau syrien en fond, espacées de...

commentaires (6)

... et des simples d'esprit

Khalil S.

13 h 38, le 27 mai 2021

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • ... et des simples d'esprit

    Khalil S.

    13 h 38, le 27 mai 2021

  • AU NOM DU PERE ET DU FILS ET DU DEMONIAQUE ESPRIT.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    13 h 03, le 27 mai 2021

  • Hérité du père, le fils gère la boucherie "Sanzos". Il a fait même mieux puisqu'il en a dépecé plus de 400.000 en moins de temps. Un record !

    Pierre Hadjigeorgiou

    12 h 30, le 27 mai 2021

  • Le WeeK- End , promenade à AKKAR ( NORD LIBAN ), passage obligatoire par TRIPOLI ( NORD LIBAN ) la FIANCÉE DE LA RÉVOLUTION DE NOVEMBRE 2019 : SURPRISE – non pas du tout - à la rentrée de la ville une série de GRANDS PORTRAITS DES ÉMIRS – au choix - et des slogans débiles de reconnaissance ??? Sans oublier comme on aime cette appellation , dans les quartiers HUPPES du centre-ville , PORTRAITS DE PAPI ET FISTON SAOUDIENS + SLOGANS. CETTE ÂNERIE des Kilomètres et Kilomètres ( autant chez les Chrétiens que les Musulmans : Puisqu’on paye !! ) - Comme le vent tourne : LE BON LIBANAIS APPELLE CELA DU NATIONALISME /PATRIOTISME . ou CULTE DE LA PERSONNALITÉ ??

    aliosha

    11 h 53, le 27 mai 2021

  • LES BOUCHERS DE DAMAS...

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 41, le 27 mai 2021

  • "... En Assadistan, au nom du père et du fils ..." - chez nous c’est plutôt au nom du beau-père, du beau-fils, et du saint-bénéfice, amène...

    Gros Gnon

    05 h 42, le 27 mai 2021

Retour en haut