Nabih Berry annonçant l’ouverture de la séance parlementaire, hier, au palais de l’Unesco. Hassan Ibrahim/Parlement libanais
Malgré tous les efforts du président de la Chambre, Nabih Berry, pour éviter la confrontation, l’épreuve de force entre le camp présidentiel et celui du Premier ministre désigné, Saad Hariri, semble se diriger vers une nouvelle phase d’escalade, le leader du courant du Futur étant, selon les informations recueillies hier, déterminé à passer à la vitesse supérieure, loin de tout compromis. En face, le président de la République, Michel Aoun, s’acharne à enregistrer une victoire politique, un an et demi avant la fin de son mandat en octobre 2022. Il a donc tenté de marquer un but dans les filets de Saad Hariri, en l’accusant, dans une lettre adressée en début de semaine au Parlement, de « prendre en otage » le processus gouvernemental. M. Aoun a même été jusqu’à juger que le leader du Futur est « incapable » de mettre sur pied une nouvelle équipe ministérielle.
C’est pour une lecture de la missive du chef de l’État, s’articulant principalement autour de ces deux points, que la Chambre s’est réunie hier au palais de l’Unesco à Beyrouth. La séance a été ouverte à 14h, en présence notamment du Premier ministre désigné rentré la veille des Émirats arabes unis et de son principal rival politique Gebran Bassil, gendre du président Aoun et chef du Courant patriotique libre. Une fois la lecture de la lettre achevée, le chef du législatif a levé la séance et a fixé une nouvelle réunion pour cet après-midi à 14 heures. Dans la forme, Nabih Berry a donné l’impression de respecter les dispositions du règlement intérieur de la Chambre, en levant la séance juste après la lecture du message de Michel Aoun. Considérant que la lettre avait été adressée au Parlement, M. Berry s’est référé à l’article 145 du règlement intérieur pour justifier sa décision. Un constitutionnaliste qui a requis l’anonymat explique à L’Orient-Le Jour que, selon cet article, lorsque le président de la République adresse une lettre directement à l’hémicycle, le président du Parlement doit convoquer les députés à une séance plénière dans un délai de trois jours. Après la lecture du message du chef de l’État, le président de la Chambre lève la séance pour 24 heures. La séance se poursuit le lendemain pour discuter du message et prendre la décision ou les mesures qui s’imposent. Toujours selon le même article, lorsque le message est adressé à la Chambre via son président, comme c’est le cas actuellement avec la missive de M. Aoun, le chef du législatif doit convoquer une séance plénière dans un délai de trois jours pour discuter du message et prendre la décision ou les mesures qui s’imposent. Il semble toutefois que le président du Parlement, Nabih Berry, a considéré que le message du président Aoun a été envoyé directement à l’hémicycle. Car dans le fond, il s’agit d’une démarche éminemment politique. Au vu du contexte tendu, Nabih Berry pensait pouvoir calmer les esprits et entendait mettre à profit ces 24 heures pour essayer de rapprocher les points de vue entre Saad Hariri et Gebran Bassil, dont les rapports sont gelés. Au point qu’ils ne se sont même pas salués à leur entrée à la réunion d’hier...
L’idée du chef du législatif, selon notre chroniqueur politique Mounir Rabih, consistait à rassembler les chefs des blocs parlementaires avant la séance de cet après-midi, dans une tentative de réunir les deux adversaires loin du cadre d’un tête-à-tête que Saad Hariri refuse jusqu’ici catégoriquement. « Les tentatives de M. Berry sont tombées à l’eau, les deux leaders politiques ne voulant pas se rencontrer », confie un proche de M. Berry à L’Orient-Le Jour. Selon lui, la prise de position du Premier ministre désigné s’explique par le fait qu’il voit dans la démarche du président de la République un empiétement sur ses prérogatives constitutionnelles, et une tentative de le pousser à se récuser. Quant à Gebran Bassil, il ne semble pas vouloir lâcher du lest de façon à accélérer la formation du gouvernement.
Guerre de prérogatives
A priori donc, et à moins que Nabih Berry ne réussisse demain avant 14h à sortir un lapin de son chapeau, Saad Hariri et Gebran Bassil se préparent pour un nouveau round de leur querelle. Du côté de la Maison du Centre, ce qui est sûr, c’est que le Premier ministre désigné se battra jusqu’au bout. « Lors de la séance parlementaire, Saad Hariri répondra à tous les points évoqués dans la lettre présidentielle », souligne Moustapha Allouche, vice-président du Futur, à L’OLJ. Le chef du gouvernement désigné ne paraît donc pas près de répondre favorablement aux appels de son ancien allié, le leader du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, d’opter pour le compromis, voire même pour le « sacrifice » (voir par ailleurs). Commentant la polémique suscitée autour d’une atteinte aux prérogatives du PM désigné, M. Allouche déclare : « Il y a un chef du gouvernement désigné qui a dressé une mouture gouvernementale. Mais il y a un président de la République et son gendre qui ne veulent pas accepter cette réalité. » Et le numéro deux du parti haririen de préciser qu’il ne s’agit pas d’une prise de position à connotation communautaire. « Nous voulons que le gouvernement soit formé conformément à la Constitution », précise-t-il, prédisant une nouvelle escalade politique à l’issue de la séance d’aujourd’hui.
De leur côté, les aounistes tentent de réduire la portée politique de la lettre de Michel Aoun, mais semblent déterminés à maintenir la pression politique sur Saad Hariri. « Nous savons que la lettre présidentielle ne conduira pas à désister M. Hariri du mandat qui lui a été accordé par les députés. Mais il doit nous expliquer ce qu’il entend faire dans la prochaine phase », souligne Eddy Maalouf, député CPL du Metn, affirmant qu’il « n’est pas question de réduire le rôle du président de la République à un chef d’État qui ne fait que signer une mouture gouvernementale sur laquelle il n’exprime aucun avis ». « Ces temps sont révolus », lance M. Maalouf. Prié de définir les grandes lignes de l’intervention de Gebran Bassil à l’hémicycle, il répond brièvement : « Il appellera à la formation du cabinet le plus rapidement possible. »



Le discours d’Hariri n’était pas un discours d’escalade, mais un discours de vérité sans surenchères politiques ni confessionnelles. Le compromis implique une tolérance mutuelle et doit être bilatérale. Un « compromis unilatéral » = asservissement. Surtout dans ce contexte d’agitation confessionnelle. Le but de toute cette mascarade présidentielle est de protéger le gendre et lui donner une capacité de nuisance pour négocier la levée des sanctions. Aussi, empêcher la réforme du dossier de l’électricité...
09 h 36, le 23 mai 2021