On attendait les polémiques sans fin au Parlement hier, elles auront peut-être lieu cet après-midi à partir de 14 heures. Contrairement à ce qui a été dit au moment de la levée de la séance plénière – consacrée à la lettre qui lui a été adressée par le président de la République, Michel Aoun, au sujet de l’impasse gouvernementale – sur une volonté de calmer le jeu en donnant un délai de réflexion aux différents blocs parlementaires, il est apparu que ce report est imposé par le règlement interne du Parlement. En effet, selon des sources proches de Aïn el-Tiné, lorsque la lettre du chef de l’État est adressée au président de la Chambre, ce dernier doit fixer dans les trois jours une séance plénière pour qu’elle soit lue, afin que les députés puissent en prendre officiellement connaissance, et une autre 24 heures plus tard pour qu’ils puissent en discuter. Toutefois, selon les mêmes sources, ces 24 heures ont été l’occasion pour les « médiateurs de bonne volonté » de tenter de trouver un scénario acceptable pour tous qui évite une escalade politique désastreuse pour le pays. Dans les salles annexes du bâtiment de l’Unesco, les apartés étaient donc nombreux, hier, et les commentaires allaient bon train. L’idée de réunir le Premier ministre désigné Saad Hariri et le chef du Courant patriotique libre Gebran Bassil chez Nabih Berry à dîner a même été lancée, mais le projet serait tombé à l’eau à cause du froid glacial entre les deux hommes.
Selon les confidences de certains députés présents à la séance d’hier, lorsque le Premier ministre désigné (qui était rentré la veille des Émirats arabes unis) est entré dans la salle de la réunion parlementaire, il a soigneusement évité de jeter un coup d’œil du côté du bloc du Liban fort et de saluer ses membres. Le visage fermé, il s’est installé avec les députés membres de son bloc à la place qui leur était dévolue. Selon ses proches, il avait préparé une réponse musclée qui met en avant ce qu’il considère comme les fausses informations contenues dans la lettre présidentielle. Les milieux proches du courant du Futur considèrent en effet que la lettre présidentielle est une tentative claire de pousser M. Hariri vers la sortie en faisant pression sur les députés pour qu’ils retirent le mandat qu’ils lui avaient confié le 22 octobre 2020 pour former le nouveau gouvernement. Ces milieux rappellent que le chef de l’État était depuis le début opposé à la désignation de Saad Hariri pour former le gouvernement, puisqu’il avait adressé un message aux Libanais le 21 octobre 2020 pour presser les députés de prendre conscience de la gravité de la situation et de prendre une décision à la hauteur des développements. Fort de l’appui des anciens présidents du Conseil et de la majorité de la rue sunnite ainsi que de celui des deux formations chiites Amal et Hezbollah, Saad Hariri, toujours selon ses proches, ne compte pas céder aux pressions de Baabda, considérant que le chef de l’État est en train d’outrepasser ses prérogatives. Le leader du Futur estime donc, d’après son entourage, que depuis le début, le chef de l’État voulait le pousser vers la sortie et, avec le chef du CPL, n’a cessé de lui mettre des bâtons dans les roues pour qu’il renonce à former le gouvernement. Mais le Premier ministre désigné ne compte pas leur donner satisfaction.
Le risque du clivage confessionnel
Du côté du camp présidentiel, l’argumentation est différente. Les proches du chef de l’État reconnaissent que ce dernier n’était pas très chaud pour la désignation de Saad Hariri pour la formation du gouvernement, surtout après la façon dont il a démissionné le 29 octobre 2019, prenant tout le monde de court. Mais son message aux Libanais à la veille de la désignation de M. Hariri était une façon indirecte de s’incliner devant la volonté de la majorité des députés, tout en essayant de tirer la sonnette d’alarme sur les conséquences de cette désignation. Le chef de l’État voyait en quelque sorte venir la période de blocage qui dure depuis sept mois, en ayant le sentiment que pour des raisons qu’il est le seul à connaître, Saad Hariri ne veut pas former un cabinet. Selon la version présidentielle, le Premier ministre désigné n’a cessé d’inventer des obstacles pour ne pas agir, alors que le chef de l’État, de son côté, a accepté un gouvernement de 18 ministres alors qu’il préférait 20, 22 ou 24. Il a aussi accepté de n’avoir que 6 sur 18 ministres, dont celui nommé par le parti Tachnag. Mais à chaque fois qu’il faisait une concession, le Premier ministre désigné s’arrangeait pour inventer une nouvelle condition. Ce qui a poussé le chef de l’État à penser qu’il ne veut pas vraiment former un gouvernement. Même récemment, lorsque la France a proposé d’organiser une réunion entre Hariri et Bassil à l’Élysée, c’est le leader du Futur qui a refusé, suscitant ainsi l’irritation des Français.
Face à ce blocage systématique, Michel Aoun ne peut pas rester les bras croisés, surtout que la situation du pays ne cesse de se détériorer. Il a donc décidé d’envoyer cette lettre au président de la Chambre, non pas pour pousser les députés à retirer le mandat accordé à Saad Hariri, mais plutôt pour faire bouger les choses et pour que les députés demandent expressément au PM désigné d’agir. Toujours selon les proches du chef de l’État, M. Aoun n’a pas un instant cru que la lettre qu’il a envoyée pourrait entraîner un désistement de la part de Hariri et encore moins un retrait du mandat que lui ont confié les députés, puisque les positions des différents blocs parlementaires sont connues. Mais il souhaite simplement que cette lettre soit l’occasion pour les députés de dire au Premier ministre désigné que le temps presse et que les Libanais n’en peuvent plus. Elle vise en quelque sorte à secouer la léthargie parlementaire.
Toutefois, selon des sources parlementaires, cette démarche pourrait se retourner contre le chef de l’État, car avec les divisions politiques actuelles, le conflit peut se transformer en clivage confessionnel et donner lieu à des tensions dans la rue. La lettre présidentielle pourrait donc braquer la rue sunnite qui se resserrerait encore plus autour de Saad Hariri, et un nouveau problème viendrait s’ajouter à tous ceux qui existent déjà...


Cette lettre a donné une occasion à Hariri de s’expliquer devant le parlement. Il s’en est bien sorti, en homme d’état libanais. La vraie léthargie est plutôt du côté du palais présidentiel...
09 h 40, le 23 mai 2021