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Moyen-Orient - Récit

Dans les villes palestiniennes d’Israël, le retour du refoulé

Depuis le 8 mai, des phénomènes conjoints touchent certaines villes d’Israël : un mouvement de solidarité interpalestinienne inédit, doublé d’une répression musclée et de violences racistes qui n’ont jamais été aussi décomplexées.

Dans les villes palestiniennes d’Israël, le retour du refoulé

Dans la rue Yefet qui traverse la ville de Jaffa, aujourd’hui rattachée à la municipalité de Tel-Aviv, des soldats circulent devant l’ancienne caserne britannique reconvertie en centre de l’armée israélienne. Photo AFP

Il est bruyant, incarné et souvent douloureux. Freud parlait du « retour du refoulé » pour évoquer ce moment où la névrose se déploie à l’air libre. Souvenirs, pulsions, désirs inconscients : le bordel des premières années remonte à la surface. Le réel s’impose. C’est le retour non annoncé d’un passé qui ne veut plus se laisser travestir, auquel on n’échappe pas, ou plus. L’expression est utile pour lire ce qu’il se passe actuellement en Palestine historique, c’est-à-dire à l’intérieur des frontières de l’État israélien, dans les villes et villages où résident les 1,9 million de « Palestiniens de 1948 », ces « Arabes israéliens » restés sur leurs terres après la Nakba et à qui l’État hébreu a accordé la nationalité.

Dans les villes mixtes comme Haïfa, Nazareth ou Jaffa, Juifs et Arabes coexistent au quotidien dans un calme relatif qui se brise par intervalle dans des moments de crises. Dans les villages (exclusivement) arabes de Galilée ou du Néguev, les Palestiniens vivent en autarcie forcée : l’État y est absent, les services publics diminués et la police israélienne y est présente comme une force d’occupation parachutée.

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Depuis le 8 mai, un triple phénomène touche l’ensemble de ces localités. Le premier est un élan de solidarité inédit, caractérisé par l’émergence d’un mouvement interpalestinien né en réaction aux évènements de Cheikh Jarrah, d’al-Aqsa puis de Gaza. Le deuxième est une politique de répression quasi systématique orchestrée par les autorités militaires et judiciaires à l’encontre des populations arabes. Le troisième est l’explosion d’un certain type de violences à caractère ouvertement raciste et perpétrées par les franges extrêmes de la population juive. Combinés, ces trois phénomènes convergent. Ils indiquent que quelque chose a bougé. Ce quelque chose qui autorisait une coexistence pacifique, même précaire, n’est plus. Pour comprendre pourquoi les vannes étaient condamnées à s’ouvrir, pour saisir la profondeur historique de ce qui se joue actuellement, il faut remonter à la source, aux origines de la « qadiyé ».

Les signes annonciateurs

Si les événements qui secouent actuellement les villes palestiniennes d’Israël ont atteint un nouveau seuil de brutalité, rien de ce qu’y se passe n’est parfaitement nouveau. Au contraire, les manifestations, leur répression par les forces de l’ordre, même les poussées de violence émanant des colons ultra-orthodoxes sont l’aboutissement de politiques sponsorisées au sommet qui avaient produit des signes avant-coureurs il y a déjà des années.

La banalisation d’une certaine violence, verbale et physique, commise par des représentants de l’État ou avec leur complicité, précède donc cette séquence. Des incidents impliquant des colons, des agressions ponctuelles ou des marches provocatrices dans les quartiers arabes, de Jérusalem à Jaffa, en passant par Lod, n’étaient déjà plus exceptionnels. « Nous savions depuis longtemps qu’il y avait du racisme, que certains circulent en criant “Mort aux Arabes” », regrette Kifah Abdel Halim, éditrice et traductrice, originaire du village de Kafr Manda, en Galilée. « Mais ce qui était présent avant est aujourd’hui devenu visible », poursuit-elle.

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Dans les villes arabes non mixtes, l’instauration il y a quelques années de postes de police avait cristallisé les tensions entre Palestiniens et forces de l’ordre, amenant à des arrestations et des affrontements répétitifs. « Il y avait beaucoup de colère, le sentiment que nos vies ne valaient rien », observe Kifah Abdel Halim. « Cette violence a joué un rôle important : ce n’est pas par hasard que tout d’un coup, tous les villes et villages se soient soulevés… Les gens étaient prêts à descendre dans la rue », poursuit la jeune femme.

Mais la confrontation directe n’est pas le seul élément qui est entré en jeu. Depuis une dizaine d’années, la colonisation de certaines villes mixtes, comme Jaffa, Lod, Ramlé et Akka, signifie que des populations ultra-orthodoxes investissent les quartiers arabes afin de « judaïser » ces villes. « Nous voyons comment ils prennent contrôle de nos quartiers, dont ils effacent petit à petit l’identité palestinienne », regrette Aya Zinaty, une jeune femme originaire de Lod où elle a grandi avant de déménager il y a trois ans avec son mari à Haïfa. Les colons sont parfois soutenus par des agences étatiques, comme à Jaffa où plusieurs familles sont menacées d’expulsion par une compagnie immobilière publique qui peut décider à n’importe quel moment de vendre leur maison au plus offrant. « C’est comme s’ils avaient décidé de nous déloger de nouveau, mais d’une manière douce cette fois, pour donner la réplique à la communauté internationale », poursuit Aya Zinaty, en référence au souvenir traumatique de la « Nakba » de 1948, ce premier exode au cours duquel près de la moitié de la population palestinienne de l’époque avait fui ou été expulsée.

Sous une forme encore plus édulcorée, l’arrivée aujourd’hui d’une nouvelle catégorie de population plus aisée, souhaitant profiter de loyers attractifs en bord de mer, a également contribué à rendre la ville inaccessible à ses propres habitants. « Ils ont beau donner un joli nom, appeler cela la “gentrification”, la même chose est en train de se passer à Cheikh Jarrah et à Jaffa », estime Kifah Abdel Halim qui a vécu dans la cité portuaire avant de déménager à Haïfa.

L’irruption des symptômes

Si tous les ingrédients étaient réunis pour que la situation explose, il manquait l’étincelle. Elle viendra avec la mobilisation massive des Palestiniens d’Israël suite aux menaces d’expulsion des familles de Cheikh Jarrah ; aux dispositifs sécuritaires installés dans la Vieille Ville de Jérusalem durant le ramadan ; et aux bombardements en cascade contre Gaza.

Les villes côtières de Jaffa et Haïfa ouvrent le bal avec les premiers grands mouvements qui ont lieu les 8 et 9 mai. Très vite, les forces de l’ordre affichent l’intention de réprimer les manifestations. Balles en caoutchouc, gaz lacrymogène, canon à eau : l’arsenal urbain est mobilisé. Les autres villes répliquent et prennent la relève. Lundi 10 mai, à Lod, des colons israéliens ouvrent le feu contre les participants lors de l’une de ces manifestations, coûtant la vie à un jeune homme de 26 ans. « Ça a été un moment charnière : le lendemain, les funérailles ont eu lieu dans un climat de répression », se souvient Aya Zinaty. Peu après, l’état d’urgence est annoncé dans la ville où seront également installés des check-points aléatoires. Comme en Cisjordanie, les forces de l’ordre peuvent désormais intercepter, fouiller et arrêter les citoyens arabes d’Israël. Par la suite, c’est l’ensemble des villes et villages palestiniens qui se soulèvent à l’unisson. « Même pendant la seconde intifada, ce n’était pas comme ça. Aujourd’hui, il n’y a plus un seul endroit où il n’y a pas une manifestation et des affrontements », explique Kifah Abdel Halim. Mais le bilan grimpe rapidement, donnant au soulèvement un visage plus grave. À Lod puis à Oum el-Fahm, deux jeunes succombent à leurs blessures. Des centaines d’autres sont blessés. Depuis le début de l’opération militaire à Gaza, 1 300 citoyens sont arrêtés et soupçonnés d’émeute ou d’acte de violence. Parmi eux, 90 % de Palestiniens, selon le quotidien Haaretz.

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Lorsqu’elles ne sont pas directement engagées, les forces de sécurité israéliennes assistent, passives, au spectacle des agressions commises par des groupes ultra-orthodoxes radicaux armés venus lyncher, saccager ou provoquer les Palestiniens. « Ce genre de chose arrivait avant une fois par an tout au plus… Mais certainement pas de cette manière, ni sous la protection de la police », reconnaît Kifah Abdel Halim. Avant de nuancer, comme pour se prévenir contre toute généralisation : il « y a aussi quelques cas où ce sont des Arabes qui ont agressé des Juifs, même si ça reste minoritaire ». De fait, le 15 mai, l’ONG Adala saisit la justice après avoir eu accès à des documents prouvant une coordination interne entre des groupes extrémistes juifs visant à conduire des individus armés en masse dans des villes mixtes afin de « tuer les Palestiniens » et de « casser leurs os ».

La fin d’un mythe

Au-delà des affrontements, un nouveau cap est franchi dans le rapport qu’entretient l’État israélien avec ses citoyens arabes. Jamais auparavant ces derniers n’avaient été aussi ouvertement livrés à eux-mêmes. Raya Manaa se souvient avec fureur de ce mercredi 12 mai, lorsque des incendies ont éclaté simultanément dans les alentours de plusieurs localités arabes, dont son village de Majd el-Kroum, en Galilée. Alors que l’incendie s’approchait dangereusement des habitations, les services publics avaient refusé de venir éteindre le feu sous prétexte que le pays traversait une situation sécuritaire délicate. « Nos maisons brûlent, mais il n’y a personne pour éteindre le feu », déplore Raya. « Il n’y a aucun gouvernement ni aucune autorité pour nous protéger : l’Autorité palestinienne n’est pas responsable de nous, et l’autorité théoriquement responsable, le gouvernement d’occupation, ne l’est pas dans la réalité », poursuit la jeune femme. Quand l’incendie a commencé, Raya était au travail. Sur son chemin de retour, la police lui interdit l’entrée, à elle ainsi qu’à l’ambulance derrière elle venue secourir des blessés. Elle tente bien de les convaincre de la laisser rentrer chez elle, mais la réponse est sans appel. « Un policier a introduit sa main à l’intérieur de la voiture a mis une grenade de gaz au-dessus de moi et m’a dit : soit tu bouges, soit je déclenche la grenade », raconte la jeune femme. Avant d’ajouter, lucide : « Ailleurs, j’aurais pu aller porter plainte. Mais ici, il n’y a rien à faire. Ceux qui sont censés nous protéger sont les mêmes qui nous volent. »

Les violences et affrontements en cours à l’intérieur d’Israël resteront probablement comme le souvenir le plus douloureux de ces dernières semaines. Parce qu’ils contribuent à lever un voile, à briser un mythe. « Chaque quelques années, il se passe des événements comme ça qui montrent que toute cette histoire de vivre-ensemble, que les Israéliens essaient de diffuser à l’extérieur pour faire bonne figure, est un mensonge et un fantasme », concède Aya Zinaty. La peur des agressions physiques est plus présente que jamais, mais une autre peur, plus psychologique, s’est allégée. « Nous commençons même à parler d’un mouvement de boycott ; je n’aurais même pas osé l’imaginer en rêve », poursuit cette dernière.

La figure du Palestinien intégré, celle de l’« Arabe israélien » qui se démarque de ses frères de Cisjordanie, à laquelle une partie de la population a adhéré un temps, a vécu. L’union de la nation palestinienne est à n’en pas douter la première gagnante des développements de ces dernières semaines. Mais, à choisir, rien ne garantit que les Palestiniens d’Israël préféreraient l’Autorité palestinienne, dans sa forme actuelle, à l’État hébreu. C’est ce qu’avaient suggéré certains habitants effrayés par cette perspective, à la suite de « l’accord du siècle » de janvier 2020 suggérant le transfert de certains villages arabes israéliens. Malgré tout, en prenant la tête du soulèvement, les territoires « de l’intérieur » contribuent également à faire évoluer le débat et à changer de paradigme. « La protestation a commencé chez nous, ce n’est qu’après que la Cisjordanie a suivi : en soi, c’est déjà révélateur », remarque Kifah Abdel Halim. « Enfin, on n’arrête pas de parler de l’occupation comme s’il s’agissait seulement des territoires de 1967. Enfin, on commence à parler de l’occupation des terres de 1948 », constate, non sans enthousiasme, Aya Zinaty.


Il est bruyant, incarné et souvent douloureux. Freud parlait du « retour du refoulé » pour évoquer ce moment où la névrose se déploie à l’air libre. Souvenirs, pulsions, désirs inconscients : le bordel des premières années remonte à la surface. Le réel s’impose. C’est le retour non annoncé d’un passé qui ne veut plus se laisser travestir, auquel on...

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