Rechercher
Rechercher

Idées - Point de vue

La reconstruction du port de Beyrouth doit être l’affaire de tous

La reconstruction du port de Beyrouth doit être l’affaire de tous

Photo d’illustration Public Works Studio

Dans un contexte similaire à celui de l’après-guerre civile, et alors que les habitants de Beyrouth et de ses banlieues sont encore traumatisés par la perte de leurs maisons, de leurs magasins, de leurs quartiers et de leurs proches, les nombreuses propositions de reconstruction du port de Beyrouth qui ont commencé à affluer ces dernières semaines pourraient susciter un début d’espoir.

Parmi les nombreuses manifestations d’intérêt exprimées pour ce processus de reconstruction par différents acteurs internationaux – qu’il s’agisse d’entreprises privées, comme le géant français du transport maritime CMA-CGM (dirigé par le Franco-Libanais Rodolphe Saadé), ou de gouvernements, tels que la Chine ou la Russie –, la proposition la mieux connue à ce jour est celle soumise aux autorités libanaises par quatre entreprises allemandes (Hamburg Port Consulting, Colliers International, Fraunhofer Institute et Roland Berger). Dévoilé lors d’une conférence de presse le 9 avril, ce projet de plusieurs milliards de dollars vise à reconstruire et à développer le port de Beyrouth et ses environs.

Le plan, tel qu’il est présenté, vise à concevoir un port haut de gamme qui redonnerait à Beyrouth sa position historique de porte d’entrée vers les autres régions libanaises. Il prévoit notamment de déplacer le port vers l’est, la zone de stockage étant transférée sur le terrain situé sur la rive orientale de la rivière Beyrouth (actuellement occupé par la décharge de Bourj Hammoud) et le point d’accès du port principal étant déplacé du centre-ville vers la zone industrielle bordant la rivière Beyrouth. Le plan prévoit également la construction de grands immeubles à vocation touristique et de plusieurs gratte-ciel donnant sur la mer. Comme l’ont expliqué ses promoteurs, l’argent investi dans ces installations servira à financer diverses infrastructures publiques, telles qu’un parc arboré, des installations sportives, des crèches, des écoles ; ainsi qu’un complexe de logements abordables pour les familles.

Lire aussi

Les Allemands détaillent leur plan pour le port de Beyrouth

Il reste que les modalités et la vision de ce projet – comme de tous ceux qui pourraient être présentés à l’avenir – ont un impact majeur sur les quartiers concernés et sur la ville dans son ensemble. Pour éviter que les droits des personnes ne soient davantage bafoués que ce qui s’est déjà produit depuis la double explosion, nous devons donc nous poser et soulever les bonnes questions, en commençant par prendre en compte, dans l’évaluation de tout projet de reconstruction, les priorités des populations déplacées et affectées.

Tirer les leçons du passé

Sans rentrer dans les détails du projet des compagnies allemandes, l’une des principale critiques que l’on peut adresser d’emblée à la philosophie qui le sous-tend est de reproduire les erreurs commises lors de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. On y retrouve en effet une approche consistant à projeter des perceptions architecturales sur le tissu social urbain existant, sans tenir compte des caractéristiques des zones environnantes, des conditions sociales et économiques existantes, ou des politiques en vigueur. En effet, s’il tend à marginaliser les grands promoteurs locaux, ce projet, dont le modèle économique repose sur un financement par des capitaux privés et étrangers, ne semble pas se différencier sensiblement de ces derniers dans son approche – même si celle-ci semble largement inspirée des projets de développement immobilier européens, qui se trouvent ainsi « parachutés » dans le contexte local.

Par ailleurs, la proposition ne détaille pas les bénéficiaires finaux des travaux de réhabilitation alentour : nous ne savons pas quelles populations sont censées fréquenter ces écoles ou espaces verts, pas plus que l’on ne dispose d’informations sur les futurs habitants du complexe résidentiel prévu. De même, on ignore tout de la manière dont a été envisagée la relation entre les différents aménagements publics proposés, et leur environnement social et urbain ; tandis que le rôle précis que sont appelés à jouer les autorités publiques et l’État ne figure nulle part dans les éléments qui ont été divulgués.

Lire aussi

CMA CGM toujours décidé à participer à la reconstruction du port de Beyrouth

Plus largement, les conséquences des précédentes expériences de reconstruction mises en œuvre depuis la fin de la guerre civile devraient nous permettre de commencer à nous poser les bonnes questions en ce qui concerne les différents projets de réhabilitation. Car, en dépit de leurs différences, tous ces projets conçus à partir d’une approche « up to down » – de la reconstruction du centre-ville par Solidere à ceux liés aux conséquences de la guerre de 2006 ou à la destruction du camp de Nahr el-Bared en 2007 – n’ont pas réussi à fournir les conditions appropriées pour le retour des résidents, ou pour une véritable reprise de l’activité économique et sociale antérieure. Par exemple, au milieu des années 1970, environ 130 000 personnes vivaient de leur travail dans le centre-ville de Beyrouth. Or, l’expérience Solidere et la loi établissant la société immobilière, qui ont remodelé le concept d’intérêt public en fonction d’intérêts privés, ont fini par renforcer les stigmates de la guerre civile à travers une ségrégation spatiale et sociale qui achève de séparer la ville de son centre.

Processus politique

Par conséquent, avant même de rentrer dans le détail des implications concrètes de tout projet de reconstruction – qu’il s’agisse de celui présenté par les compagnies allemandes ou les autres –, le débat devrait porter sur le cadre politique, institutionnel et social dans lequel il est appelé à s’inscrire. Autrement dit, avant de commencer à déléguer des pans entiers de la réhabilitation des zones frappées par les explosions ou de les confier à des donateurs, des investisseurs et des architectes étrangers, il faut prendre une décision locale sur la politique de reconstruction que nous voulons.

Il suffit de se rappeler de l’exemple récent de la loi sur la « protection des zones endommagées et le soutien à la reconstruction » d’octobre 2020 pour se rendre compte de l’importance d’organiser un véritable débat public sur la politique de reconstruction et le dispositif juridique encadrant les initiatives dans ce domaine. Comme nous l’avons déjà exposé en détail dans ces colonnes, cette loi adopte une approche réduite aux seules questions relatives à la gestion du bâti et à l’immobilier, en dehors de toute considération économique ou sociale. De fait, la loi n’a pas permis aux résidents de restaurer rapidement leurs bâtiments endommagés, elle n’a pas clarifié la voie à suivre pour le paiement des indemnisations, ni tracé une voie pour la réhabilitation des espaces publics ou la mise en œuvre de politiques limitant la spéculation dans l’ensemble de la ville.

Autant de questions qui sont par essence politiques et non techniques. Par conséquent, le processus de réhabilitation et de relance des quartiers touchés, de la Quarantaine, Mar Mikhaël et Gemmayzé à Geitaoui, fera l’objet d’une lutte politique sérieuse. Il est donc urgent de débattre de ces questions indépendamment de qui sera chargé du développement ou du financement de la reconstruction du port et de ses alentours. Si la loi publiée n’établit pas un cadre participatif et transparent, et n’établit pas une politique globale, juste et saine pour la récupération des quartiers affectés, et si les entités internationales telles que les entreprises allemandes à l’initiative de ce projet ne contribuent pas à impliquer les populations dans une approche globale et inclusive, alors peut-être devrions-nous chercher – en tant que communauté locale membre des familles des victimes de le la double explosion ou résidents des quartiers affectés – à développer notre plan alternatif et essayer de l’imposer à tous les décideurs.

Pour mémoire

Grandeur, décadence... et luttes d’influence : les mille et une vies du port de Beyrouth

Un processus de réhabilitation qui garantirait la reprise de l’activité économique et les conditions de vie des communautés locales, et ne se limiterait pas aux bâtiments et aux infrastructures. Un processus qui viserait à soutenir le rétablissement véritable des quartiers concernés et à restaurer tous les aspects de leur vie quotidienne permettrait à chacun de leurs habitants de revenir le plus rapidement possible avant qu’il ne soit trop tard. Un processus qui donnerait la priorité aux préoccupations et aux inquiétudes des habitants, en garantissant notamment leur droit au logement et en les protégeant contre les déplacements temporaires et permanents. Un processus qui respecterait l’environnement et s’efforcerait de réhabiliter les espaces communs et publics de manière à les rendre accessibles à tous. Un processus qui garantirait l’égalité entre les victimes de la double explosion – en incluant les différents groupes sociaux sans aucune discrimination – et une indemnisation équitable – en clarifiant les mécanismes de paiement et le calendrier de distribution.

Pour permettre à ces conditions de voir le jour, le cadre dans lequel s’inscrit la réhabilitation du port et des quartiers alentour devra être élaboré de manière publique et décentralisée afin de garantir la participation de toutes les victimes et des résidents des zones affectées dans les processus de planification, d’organisation, de coordination et de mise en œuvre. Le lancement prochain de « l’Association des résidents des quartiers touchés par l’explosion du 4 août » par un certain nombre de résidents constitue à cet égard un élément encourageant et devant permettre de faciliter la tenue d’un tel débat. Basée sur l’engagement de ses membres et une pleine conscience de la valeur de la solidarité sociale pour répondre aux conséquences de la double explosion du port de Beyrouth, cette association est appelée à devenir un groupe de pression incontournable auprès de toutes les institutions – publiques ou privées, locales ou internationales, officielles ou non – prenant part à ce processus. Elle vise également à créer un espace commun pour que les résidents puissent débattre et œuvrer collectivement à rendre pleinement justice aux quartiers touchés et à tout résident, propriétaire d’entreprise, artisan, artiste ou travailleur de ces quartiers.

Forts de notre expérience des résultats concrets des différents projets de « reconstruction » qui ont été mis en œuvre ces dernières années au Liban, nous sommes bien conscients de ce que signifie l’exclusion des communautés locales. Par conséquent, tout projet et toute proposition qui n’auront pas été préalablement élaborés autour d’un cadre inclusif et participatif – et en particulier ceux soumis par des acteurs qui tireront très certainement un profit direct de leur financement ou de leur mise en œuvre – ne permettront pas de répondre véritablement aux besoins et droits des populations concernées.

Par Public Work StudioOrganisme de recherche spécialisé sur les questions de politique urbaine et publique au Liban.

NB: Ce texte a été modifié le 28 avril 2021 pour tenir compte d'un communiqué publié la veille par la Banque européenne d’investissement dans lequel elle déclare n’avoir émis « aucune proposition de financement » pour le projet des quatre sociétés allemandes.


Dans un contexte similaire à celui de l’après-guerre civile, et alors que les habitants de Beyrouth et de ses banlieues sont encore traumatisés par la perte de leurs maisons, de leurs magasins, de leurs quartiers et de leurs proches, les nombreuses propositions de reconstruction du port de Beyrouth qui ont commencé à affluer ces dernières semaines pourraient susciter un début...

commentaires (1)

Espérons, en tous cas, qu'il ne sera pas vendu à la Chine.

Yves Prevost

07 h 37, le 25 avril 2021

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Espérons, en tous cas, qu'il ne sera pas vendu à la Chine.

    Yves Prevost

    07 h 37, le 25 avril 2021

Retour en haut