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Lifestyle - PATRIMOINE

Sara Jaafar, une perfectionniste au chevet du vitrail de la villa Ibrahim Sursock

Une équipe d’artisans entoure l’architecte à qui ce travail de précision a été confié. Rencontre.

Sara Jaafar, une perfectionniste au chevet du vitrail de la villa Ibrahim Sursock

Le triple vitrail réalisé par Maison Tarazi en 1908 sera reconstitué à l’identique par Sara Jaafar. Photo Imad el-Khoury

Aux premiers jours qui ont suivi la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, nous avions retrouvé Camille Tarazi à la villa Ibrahim Sursock. Avançant lentement parmi les gravats et les débris de vitres, il tentait de récupérer les morceaux de boiseries de la salle à manger et leurs moulures décoratives, afin qu’ils ne se perdent pas. Son équipe remettait en place les boiseries du salon arabe, qui par la force du souffle étaient sorties de leurs cadrages. « Les voici en sécurité », confiait alors ce passionné du patrimoine, ajoutant que « le vitrail de la triple arcade de la façade a été trié et nous avons pris les dimensions et relevés afin de le redessiner, pour un jour le faire ressusciter ». Fondée à Beyrouth en 1862, la Maison Tarazi avait réalisé la boiserie et le vitrail de cette villa. « Je suis profondément accablé par ce spectacle. C’est tout un travail artisanal et artistique qui vole en éclats. C’est comme voir un des membres de ma famille blessé », témoignait Camille Tarazi, attristé. Dans ce lieu patrimonial, la reconstitution du vitrail et de la triple arcade de la façade a été confiée à l’architecte et designer Sara Jaafar, fondatrice de l’agence 1millimetre. Pourquoi ce nom ? « Parce que dans 1 millimètre, aucun détail n’est laissé au hasard. La finition se niche dans le plus petit élément, qui rend l’espace ou l’objet évident et harmonieux », dit-elle.

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Lors d’une rencontre, nous l’avons retrouvé vissée derrière une table, triant inlassablement une myriade de verres colorés restés intacts après l’explosion, avant de les plonger dans une bassine d’eau. Sara Jaafar explique que ces pièces, qui étaient enchâssées dans les morceaux de bois provenant de la façade originale, sont démontées manuellement une à une par Béchara, l’artisan ici à la manœuvre. Un travail d’orfèvre tant le geste est minutieux et précis, pour éviter d’abîmer le verre ou pire, de le casser. « Ces bouts de bois et les photos retrouvées en ligne nous ont servi à comprendre la géométrie de la façade originale. On a pu ainsi la redessiner à l’identique sur ordinateur. Deux mois de travail acharné et de patience pour y arriver », indique l’architecte. Elle signale également que la vieille façade était construite en panneau sandwich, « c’est-à-dire en deux pièces identiques collées l’une contre l’autre, le verre étant maintenu en place avec des clous et parfois de la pâte. Nous avons choisi de la décliner en une seule pièce, parce que sa conception en sandwich pose problème : si l’un des verres se casse, nous devons tout démonter pour le remplacer. Alors que là, chaque pièce est indépendante. Et de fait, il sera plus aisé d’y remédier. La solution sera donc moins compliquée », ajoute Sara Jaafar. La production du cadrage, comportant une triple arcade, sera exécutée par Minjara, la plate-forme qui soutient les menuisiers artisans de Tripoli, annonce l’architecte, confiant que l’artisan qui en a été chargé, Élie Mouchaham, est très fier de cette mission. « Je voudrais, lui aurait-il avoué, que mes enfants se tiennent devant cette porte et déclarent avec orgueil : c’est notre père qui l’a fabriquée ! » Le bois utilisé sera le Otrane (bois de cèdre) et le Mogano. « La technologie et la main-d’œuvre traditionnelle seront associées pour arriver à un résultat parfait. Car la première coupe qui se fait sur le CNC (machine-outil à commande numérique) compose des angles ronds de 3 mm de diamètres, et pas d’angles droits. Ceux-ci seront alors gravés à la main pour les adapter aux contours du verre. »

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Une gamme de verre coloré a été commandée à Saint-Just, en France. Entre-temps, « nous testons des vitriers pour choisir celui qui va tailler le verre, car la découpe se fera à la main. C’est une opération délicate ».

Sara Jaafar recolle patiemment les vitres et les pièces de notre passé. Photo Simon Haddad

Maniaque du détail

Sara Jaafar, diplômée de l’AA School of Architecture (Architectural Association) à Londres, a collaboré avec l’architecte et designer Thomas Heatherwick, de renommée internationale pour son projet The Rolling Bridge près de la gare de Paddington à Londres. On lui doit également des réalisations spectaculaires comme le Vessel au cœur de Manhattan, à New York ; le Bund Finance à Shanghai, appelé Le grand orgue, dont la façade de 4 000 m2 est habillée de tubes cuivrés et d’un rideau de bambous dorés qui s’anime toutes les deux heures d’un mouvement constant, accompagné de musique. Il est aussi l’auteur du siège londonien de Google, un gratte-ciel couché de 90 000 m2 qui a coûté un milliard de livres sterling. Malgré cette expérience enrichissante, Sara Jaafar quitte le studio Heatherwick au bout d’un an et demi. « Il n’y avait pas de garde-fous. Les journées de travail pouvaient durer 20 heures. Ce n’était plus une vie. J’avais l’impression d’y être restée plusieurs années. » Rêvant d’espace et de liberté, elle rentre à Beyrouth et crée son agence 1millimetre, mais se démarque rapidement par une attitude réservée et discrète, bien loin de la Lebanese Way of Life. Sa première rencontre avec le verre coloré remonte à 2018, avec le projet Kalani Resort, à Halate, dessiné par YTAA (Youssef Tohmé et associés). Le responsable du complexe, Samir Karkar, lui confie l’aménagement intérieur de cinq chalets construits le long d’un front de mer de 220 m. « De l’électromécanique aux meubles et faux plafonds, j’ai tout fait pour rendre les lieux harmonieux. C’est là qu’a commencé mon histoire avec le verre coloré. J’ai recyclé les bouteilles colorées pour la décoration murale et celle du carrelage du sol, donnant ainsi un sens évident à chaque espace. » Perfectionniste, maniaque du détail, Sara Jaafar crée pour chacune de ses réalisations une histoire, un confort, un écrin simple et chaleureux autour des personnes qui vont occuper l’endroit. Des bouteilles vivantes qui seront aussi au rendez-vous à Smar Jbeil où elle conçoit, sous l’enseigne Vine, un bar à vins pour Imad Gemayel.

Les magnifiques boiseries du salon arabe viennent de Damas et sont datées de 1762. La Maison Tarazi avait entrepris leur restauration en 2013. Photo Rodrigue Zahr

Cap sur Athènes

Le retour au bercail est aussi l’occasion de s’adonner à son dada, le design des meubles. Sara Jaafar participe à la première édition de la Amman Design Week, en 2016, organisée par le commissaire Sahel al-Hiyari, membre du jury du Prix Agha Khan et dont les activités d’enseignement comprennent des studios de design « Arch Lab » à l’Université de Harvard. La jeune femme participe ensuite au Salon du meuble de Milan (Il Fuori Salone) organisé lors de la Milano Design Week, à la Clerkenwell Design Week, principal festival de design indépendant du Royaume-Uni. Et au design festival de Londres 2017, où elle est distinguée comme lauréate de la V&N (Victoria and Albert Museum). Avec sa chaise Drape en cuivre et cuir interchangeable, sa table Slit ou encore la Broken Slab en marbre et acier poudré, elle fait à chaque rendez-vous l’expérience de la pointe des matériaux. Aujourd’hui, Sara Jaafar a choisi de quitter le pays. L’architecte militante s’en va en Grèce. De la journée noire du 4 août 2020, elle est sortie vivante, mais écœurée. Son appartement situé dans le bâtiment Skyline, à 300 mètres du port, a été dévasté par l’explosion. Pas évident de rester, « dans un Liban sans gouvernement, une économie en faillite, et personne pour assumer la responsabilité des dégâts ». Après l’explosion, l’architecte s’est jointe à un groupe de militants politiques, pour exiger une enquête internationale. En attendant, elle a décidé de s’installer à Athènes, d’y acheter des biens immobiliers pour les rénover et relooker leurs intérieurs, puis de les revendre. « Je voudrais démarrer une nouvelle vie. Prendre un nouveau départ. »

Sara Jaafar au travail. Photo Simon Haddad

Le trône du sultan et la villa

Dans l’ouvrage intitulé Vitrine de l’Orient, Maison Tarazi, fondée à Beyrouth en 1862, Camille Tarazi attribue aux fils de Dimitri Tarazi l’exécution des boiseries orientales de la villa de Michel et Linda Sursock. « La similitude des détails entre le cadre de l’escalier principal et le trône réalisé par les Tarazi pour le sultan Abdel Hamid II, est certaine, notamment au niveau du motif muqarnas, des encorbellements sur les côtés, des gravures latérales et du motif moucharabieh qui orne la corniche de l’escalier est, à cet égard, parlante », note l’auteur. La maison de Michel et Linda Sursock, dont a hérité leur fils Ibrahim Sursock, est connue aujourd’hui sous le nom de villa Sursock. Elle est une des plus anciennes demeures du quartier Sursock. Elle a été construite par le père de Michel, Ibrahim Senior, vers 1875. Michel a épousé sa petite cousine Linda Georges Moussa Sursock (1893-1979) et le couple a habité dans la maison paternelle, tandis que les deux frères de Michel, Élie et Nicolas, ont construit chacun leur propre demeure à proximité, sur la même rangée de la rue, mais dans des styles tout à fait différents. Celle de Nicolas deviendra après son décès et selon ses vœux le musée Sursock. Celle d’Élie sera détruite au début des années 1960 pour laisser la place à la villa Rayes qui sera construite par Eva Sursock, fille d’Élie et épouse d’Édouard Rayes.


Aux premiers jours qui ont suivi la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, nous avions retrouvé Camille Tarazi à la villa Ibrahim Sursock. Avançant lentement parmi les gravats et les débris de vitres, il tentait de récupérer les morceaux de boiseries de la salle à manger et leurs moulures décoratives, afin qu’ils ne se perdent pas. Son équipe remettait en place les...

commentaires (5)

Enfin une percée de lumière dans les ténèbres ! Good work Sara and Camille ! We need more people like you around.

Wow

17 h 04, le 23 mars 2021

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Commentaires (5)

  • Enfin une percée de lumière dans les ténèbres ! Good work Sara and Camille ! We need more people like you around.

    Wow

    17 h 04, le 23 mars 2021

  • Il y a ceux qui détruisent le Liban sans scrupules, puis celles et ceux qui le construisent et reconstruisent inlassablement. Bravo et Merci à Sara Jaafar, digne héritière du Liban qu'on aime!

    Abou Ez Eléonore

    13 h 07, le 23 mars 2021

  • Ca m'a fait rêver, jusqu'au paragraphe ou Mme Jaafar quitte le pays....cela m'attriste Jai quitté le pays il ya 20 ans, mais je me sens vide aujourd'hui, malgres l abondance et la sécurité qui m entoure.

    Jack Gardner

    09 h 40, le 23 mars 2021

  • Un peu de beauté et de douceur dans ce pays de brutes.

    Je partage mon avis

    08 h 49, le 23 mars 2021

  • Merci Mme jaafar de nous sauver ce magnifique patrimoine

    Robert Moumdjian

    02 h 53, le 23 mars 2021

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