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Lifestyle - Patrimoine

La passion et l’expertise au secours des plafonds du palais Baz Dagher

Les spécialistes mettent les bouchées doubles pour achever les travaux de restauration d’un bijou architectural dévasté par la double explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier.

La passion et l’expertise au secours des plafonds du palais Baz Dagher

Le plafond de la chambre de musique du palais Baz Dagher en pleine rénovation.

Édifié en pierre ramleh dans les années 1940, le palais Baz Dagher – bâtiment à valeur patrimoniale exceptionnelle acheté en 2015 par Michael et Pascale Zammar – a été gravement endommagé par la double explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier. Mais depuis, les travaux de reconstruction et de restauration ont avancé.

La façade extérieure, ornée d’arcades donnant sur la rue Gemmayzé, avait été totalement détruite le 4 août. Depuis, elle a été « reconstruite à l’identique, dans le respect des matériaux d’origine », affirme le chef du chantier. Sous la force du souffle, la façade intérieure, qui s’ouvre sur un hall central de 12 mètres sur 6, avec 5 mètres de hauteur sous plafond, s’était penchée dangereusement de 50 cm. Il a fallu la démonter méthodiquement, numéroter soigneusement chaque pierre, pour ensuite les remonter selon la technique ancestrale, explique le maître ouvrier. Les fenêtres et portes en bois de cèdre (qotrane) n’ont pas été épargnées : elles sont actuellement reproduites dans l’atelier de Nagi Ghanem, au Chouf. Les poignées manquantes seront remplacées par des matériaux d’origine récupérés chez des spécialistes.

Cependant, le travail le plus délicat, mais aussi de longue haleine, se déroule à cinq mètres au-dessus de nos têtes. Là, officie une magicienne du trompe-l’œil, Kareen Nahas, dans un art qui transforme l’espace habité et quotidien en un environnement imaginaire et ludique. Aujourd’hui cependant, et dans ce travail plus précisément, elle ne pratique pas l’art de l’illusion, mais exerce son autre passion, celle de la restauration des quatre plafonds de la demeure Zammar. Un exercice qui nécessite une minutie extrême. Ornés de corniche, de couleur en alternance et de moulures en relief, ces plafonds aux multiples motifs et détails raffinés participent grandement à la somptuosité de la maison. « Celui de la salle centrale a été exécuté à la manière des meilleurs stucs de palais du milieu du XIXe siècle », signale l’ancien propriétaire des lieux, l’architecte Alfred Sursock.

Kareen Nahas intervenant sur le plafond du hall central du palais Baz Dagher. Photos DR

Le résultat sera spectaculaire

« Mais l’explosion du port a brisé les quatre plafonds en mille morceaux », explique Kareen Nahas. « Nous avons donc fait des moules à partir des éléments que nous avons pu récupérer. Et nous avons identifié et reconstitué ceux qui manquaient grâce aux photographies. Chaque fleur, par exemple, était taillée à la main puis posée. Nous avons ainsi mis toutes les couches de base avant de traiter l’ensemble du dessin et de passer à la feuille d’or pour redonner au plafond son aspect d’origine. Nous n’avons pas utilisé des matériaux synthétiques, précise-t-elle, mais ceux d’antan. Tout est donc à l’eau, tout peut respirer. La peinture d’aujourd’hui est cependant de meilleure qualité et les couleurs ne seront que plus belles, le résultat sera à nouveau spectaculaire ! » assure-t-elle. Son plafond préféré est celui de la pièce connue comme la chambre de musique où la profusion des motifs évoque un ouvrage de dentelle. « C’est vrai qu’il est bien plus petit que celui du hall principal (12 mètres sur 6), mais il exige plus de temps de travail. »

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Se consacrant avec passion à la restauration depuis de nombreuses années, une pratique qui demande beaucoup de patience et de doigté, l’artiste, qui a vécu essentiellement à New York à partir de ses huit ans, est rentrée au Liban il y a une décennie. Elle a décroché son premier diplôme à la School of Visual Arts, avant de mettre le cap sur la Belgique pour se spécialiser dans le trompe-l’œil. À l’Institut supérieur de peinture Van der Kelen – Logelain, à Bruxelles, elle apprend à maîtriser le geste et à recréer toutes les matières, le bois, le marbre ou la mosaïque, en « donnant l’impression que c’est du vrai ». Elle en ressort avec une médaille d’or et ira mettre en application tous les enseignements dans de nombreux projets de restauration, tel le plafond de l’entrée du Palazzo Pitti à Florence ou le mur d’entrée du Palazzo Moro à San Barnaba (Venise). Ou encore dans des créations plus contemporaines pour des théâtres, des façades d’immeuble et des restaurants, « souvent d’énormes chantiers avec une grosse équipe », précise-t-elle. Ses réalisations ont été évoquées, entre autres, dans Vogue Décoration, The Boston Globe, Country Living, The Philadephia Inquirer, Art Museum Area Home ou encore le New York Times.

Détail du plafond du hall central du palais Baz Dagher. Photo DR

La petite histoire de la résidence palatiale

L’histoire du palais Baz Dagher remonte, elle, au début du XIXe siècle. En 1832, Beyrouth qui bénéficie de son statut de port principal, change de rythme et de mode d’extension. Au tissu imbriqué de la vieille cité s’opposent alors une extension aérée et une architecture innovante à Gemmayzé, où la famille Dagher a construit ses demeures. La maison que Michael et Pascale Zammar ont achetée en 2015 était connue autrefois sous le nom de palace Baz Dagher. Selon l’architecte Alfred Sursock, le bâtiment avait, dans les années 1840, un seul étage au toit plat et une simple triple arcade en maçonnerie donnant sur la rue. Son architecture intérieure était conforme à une nouvelle tendance de construction, comprenant un hall central avec liwan à piliers et diverses pièces. Les plafonds, avec poutres en bois de cèdre, étaient peints de motifs décoratifs. Ce modèle remplaçait les habitations traditionnelles à cour. À cette époque, la mode des piliers et des ornements en marbre de Carrare n’avait pas encore été introduite. Dans les années 1850, Nour Dagher hérite du bâtiment. Sa cousine Anastasia, dont la maison paternelle était à quelques centaines de mètres de là, avait épousé Moussa Sursock, et le couple avait décidé de se faire bâtir un palais sur les hauteurs de Gemmayzé. Provisoirement, Anastasia va louer la maison de sa cousine Nour jusqu’à la fin du chantier de sa résidence.

On raconte qu’on avait alors ajouté à la structure d’origine un premier niveau, dit « piano nobile » (étage noble). Cet étage avait le même plan que celui du rez-de-chaussée, mais on lui avait intégré des colonnes de marbre pour les triples arcades et des plafonds en plâtre sculpté. Le mariage de l’héritière Nour Dagher avec un marchand de marbre de la famille Baz explique le rajout d’un second étage « tout aussi élaboré et la profusion de divers éléments de marbre incorporés dans le bâtiment », note Alfred Sursock. Il signale que « le rez-de-chaussée, simple à l’origine, a été ensuite doté de quatre plafonds en stuc très ornés. Celui de la salle centrale a été exécuté à la manière des meilleurs stucs de palais du milieu du XIXe siècle. L’ingénierie soutenant l’escalier intérieur reliant les deux étages supérieurs est également quelque chose que l’on ne trouve que dans les palais de la rue Sursock. Il est rare que les pièces de réception les plus richement décorées soient situées au rez-de-chaussée. Cela indique que les Dagher ont continué à vivre au rez-de-chaussée en louant les deux étages supérieurs communicants aux Sursock », ajoute-t-il.

En 1912, le bombardement de la ville altère le bâtiment. Lady Yvonne Cochrane Sursock, petite-fille d’Anastasia et de Moussa, décide de l’acheter aux descendants de Baz Dagher en 1959. Dans les années 60, la demeure est intégrée au projet de rénovation urbaine initié par la famille Sursock. Ce projet comprenait huit bâtiments résidentiels patrimoniaux, un immeuble Art nouveau et un immeuble commercial mixte moderniste. La municipalité avait alors enlevé la partie inférieure des marches de la montée Berbari et l’avait remplacée par une voie carrossable. Cela a permis à l’architecte Alfred Sursock de construire un parking souterrain couvert d’un jardin paysager. Plusieurs de ces bâtiments ont été endommagés au cours de la guerre civile de 1975-1990 et le jardin a disparu.

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En 2006, le palais Baz Dagher est devenu la propriété d’Alfred Sursock Cochrane. « Pour la seconde fois, dit-il, un programme de restauration a débuté, ainsi que la remise en état des jardins et les marches restantes de la colline. Ce vaste programme de rénovation urbaine a dû se faire malgré le refus de la municipalité de Beyrouth d’accorder des permis de restauration. Leur politique était de forcer les propriétaires fonciers à démolir et à déposer une demande pour des projets de tours de plusieurs millions de dollars générant des impôts et des pots-de-vin encore plus élevés pour les fonctionnaires corrompus. Il a donc fallu recourir à la corruption de bas niveau pour installer le plus petit échafaudage et travailler à huis clos. »

Jusqu’au 4 août 2020, le quartier était la vitrine d’un très beau tissu social et urbain, avec des logements pour une variété de résidents et un mélange d’entreprises travaillant dans l’art, le design, les médias et la culture. Tout a été soufflé par la double explosion du port. Une tragédie qui est survenue à un moment où le Liban fait face à de profondes crises économique et sociale exacerbées par la pandémie de Covid-19. Reconstruire Gemmayzé, faire revivre le patrimoine s’avère long et coûteux. Mais il y a des lieux qui ne doivent pas mourir tant ils sont la mémoire de la ville et de son histoire architecturale.


Édifié en pierre ramleh dans les années 1940, le palais Baz Dagher – bâtiment à valeur patrimoniale exceptionnelle acheté en 2015 par Michael et Pascale Zammar – a été gravement endommagé par la double explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier. Mais depuis, les travaux de reconstruction et de restauration ont avancé.La façade extérieure, ornée d’arcades donnant sur la...

commentaires (5)

suite : familles Audi et Chidiac). Dimitri Gerges Baz fut décédé en 1914 laissant comme héritiers son épouse Adma et quatre enfants mineurs : ses filles Claire, Marie, Laurice (ma mère) et son fils unique Michel. En 1931, le conflit entre les héritiers de Ncoula Baz et les héritiers de Dimitri Baz sur la vente du Palais Baz finit par son acquisition par ma tante Claire Baz suite à une vente aux enchères entre héritiers. Elle l’enregistra au nom de son oncle maternel Fadlallah Geahchan comme garantie du prix des deux tiers des parts payé aux autres héritiers. En contrepartie, Fadlallah Geahchan signa un aveu statuant que le tiers des parts revenait aux héritiers de Dimitri. En 1942, Fadlallah Geahchan décida de vendre le Palais à Tanous Ncoula ElHaddad sous condition que lui et les héritiers de Dimitri Baz continuent à occuper le Rez de jardin en tant que locataires. Ce statu quo continuera jusqu’en 1956 année durant laquelle Lady Yvonne Sursock Cochrane acheta ce palais et vida les lieux de leurs occupants. 4- Fadi Ayoub (mon père), Avocat à la Cour, fils de Laurice Dimitri Baz et de Hanna Fares Ayoub, auteur de ces quelques lignes, a grandi jusqu’à l’âge de 13 ans dans cette demeure. Il possède toute la documentation nécessaire pour prouver tout ce qui a été susmentionné, d’où un souhait aux nouveaux propriétaires, Mme Pascale Habis et M. Michael Zammar, de corriger la plaque en marbre ajoutée par M. Alfred Sursock Cochrane sur la façade du palais. Sincèrement Jad F. Ayoub

Ayoub Jad

19 h 39, le 26 février 2021

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Commentaires (5)

  • suite : familles Audi et Chidiac). Dimitri Gerges Baz fut décédé en 1914 laissant comme héritiers son épouse Adma et quatre enfants mineurs : ses filles Claire, Marie, Laurice (ma mère) et son fils unique Michel. En 1931, le conflit entre les héritiers de Ncoula Baz et les héritiers de Dimitri Baz sur la vente du Palais Baz finit par son acquisition par ma tante Claire Baz suite à une vente aux enchères entre héritiers. Elle l’enregistra au nom de son oncle maternel Fadlallah Geahchan comme garantie du prix des deux tiers des parts payé aux autres héritiers. En contrepartie, Fadlallah Geahchan signa un aveu statuant que le tiers des parts revenait aux héritiers de Dimitri. En 1942, Fadlallah Geahchan décida de vendre le Palais à Tanous Ncoula ElHaddad sous condition que lui et les héritiers de Dimitri Baz continuent à occuper le Rez de jardin en tant que locataires. Ce statu quo continuera jusqu’en 1956 année durant laquelle Lady Yvonne Sursock Cochrane acheta ce palais et vida les lieux de leurs occupants. 4- Fadi Ayoub (mon père), Avocat à la Cour, fils de Laurice Dimitri Baz et de Hanna Fares Ayoub, auteur de ces quelques lignes, a grandi jusqu’à l’âge de 13 ans dans cette demeure. Il possède toute la documentation nécessaire pour prouver tout ce qui a été susmentionné, d’où un souhait aux nouveaux propriétaires, Mme Pascale Habis et M. Michael Zammar, de corriger la plaque en marbre ajoutée par M. Alfred Sursock Cochrane sur la façade du palais. Sincèrement Jad F. Ayoub

    Ayoub Jad

    19 h 39, le 26 février 2021

  • Avec tout mon respect pour votre travail Mme Makarem, mais étant l’un des descendants de Nour Geryes Youssef Dagher épouse de Gerges Baz, j’aimerai rectifier et ajouter quelques détails à la petite histoire du Palais Baz-Dagher. 1- Nour Geryes Youssef Dagher, héritière du lot 392 Rmeil, n’est pas la cousine d’Anastasia Fadlallah Boutros Dagher (épouse de Moussa Sursock) mais le seul lien de parenté entre elles est leur appartenance à la famille Dagher de Beyrouth. La parente d’Anastasia Dagher est Nour Boutros Dagher, sa tante paternelle, et épouse de Béchara Matta (réf. Leila Salameh Kamel, Un Quartier de Beyrouth : Saint Nicolas, Arbre généalogique Dagher) 2- Nour Gerges Youssef Dagher a eu quatre enfants Ncoula, Dimitri ou Mitri en arabe (Commerçant de marbre d’Italie et selon ses descendants il était l’introducteur des sépultures en marbre aux cimetières de Saint Dimitrios (Mar Mitr Achrafieh) ainsi que le donateur pour l’édification d’une iconostase en marbre remplaçant la traditionnelle en bois. Il fut aussi membre du Majlis Millet après le décès de son frère Ncoula), Tanios et Farida (épouse de Youssef Beik Tueini). 3- Le palais Baz-Dagher a connu sa forme actuelle après les travaux entrepris par Dimitri Baz vers la fin du XIXème siècle avant de se marier à Adma Geahchan. Il occupa, avec sa famille, le Rez de jardin (le palais) tandis que les deux autres étages furent loués (le premier à Bassil Dagher le grand oncle de l’architecte Fadlallah Dagher et le second aux fam

    Ayoub Jad

    12 h 44, le 26 février 2021

  • Merci mme de restaurer et maintenir notre beau patrimoine architectural , et quel beau travail vous faites; sublime !

    Robert Moumdjian

    04 h 50, le 06 janvier 2021

  • La phrase "Il a donc fallu recourir à la corruption de bas niveau" m'a pourtant fait penser qu'il y a un petit peu de corruption dans tout le monde ...

    Stes David

    20 h 00, le 04 janvier 2021

  • Quelle baume cicatrisant que cet article, merci à l'auteure et à l'artiste.

    Je partage mon avis

    07 h 55, le 04 janvier 2021

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