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La livre de la jungle

Honteuses, hideuses, atterrantes images, que celles de ces pères de famille en venant aux mains, dans les supermarchés pris d’assaut, pour la possession de quelques bidons d’huile ou boîtes de lait. Images non moins angoissantes, que celles de la populace pillant carrément, cette fois, des rayons alimentation. Images auxquelles font suite, maintenant, celles des grandes surfaces et petits commerces affichant fermé pour cause d’impuissance à gérer les tarifications, face à la dévaluation effrénée de la livre libanaise.

Toute situation d’exception peut entraîner de graves et regrettables débordements dans le comportement des foules : phénomène que connaissent même les sociétés humaines les mieux policées. Quand la loi s’y efface – ne serait-ce que momentanément – elle se trouve aussitôt remplacée par celle de la jungle, une jungle peuplée de fauves bien plus redoutables que ceux que dépeignait Rudyard Kipling. Mais qu’en serait-il alors des peuples qui se trouvent condamnés à se débrouiller comme ils peuvent, en l’absence de toute guidance ou surveillance étatique digne de ce nom ? Que dire surtout des peuples qui, comme le nôtre, ont été délibérément spoliés, pillés, ruinés, sacrifiés par un conglomérat mafieux se posant en État, et qui n’a d’ailleurs pas fini de se payer sur la bête ? En témoigne cet ignoble chantage auquel s’apprête à céder un Parlement indigne : des crédits de toute urgence pour cette caverne d’Ali Baba, ce gouffre d’incurie et de malversations qu’est le secteur de l’Électricité, ou bien alors le noir absolu.


Criminel, l’État libanais l’a longtemps été par action. C’est par omission, par totale absence qu’il l’est désormais aussi. Il assiste, sans réagir, à la plongée vertigineuse de la monnaie nationale, méthodiquement attaquée sur le marché noir des changes et qui enfonçait hier la barre des 15 000 LL pour un dollar. L’État renonce à son rôle d’arbitre dans la polémique sur les pénuries mettant aux prises importateurs, distributeurs, grossistes et détaillants de produits de première nécessité. Il laisse filer tranquillement vers la Syrie carburants, médicaments et céréales pourtant subventionnés par lui-même, si bien que le citoyen libanais s’en trouve escroqué deux fois plutôt qu’une. Et enfin, comme si la pandémie et les lenteurs du programme de vaccination ne faisaient pas déjà assez de ravages, c’est une effarante progression de la criminalité que se hasarde à constater le pouvoir : à constater tout juste, sans plus, faute de moyens, avoue-t-il...


N’est-ce pas là, en somme, signifier aux Libanais que face aux brigands qui les gouvernent, ils n’ont même plus la possibilité de choisir entre la bourse et la vie ? Deux développements majeurs laissent cependant espérer que d’autres, et non des moindres, s’alarment eux aussi du chaos – sécuritaire, cette fois – qui menace notre pays, et plus généralement peut-être, la région. Comme par hasard, ces évènements mettent simultanément en vedette les deux forces concrètement, effectivement présentes sur ce terrain miné qu’est le Liban. En visite à Moscou, une délégation du Hezbollah s’est ainsi vu prêcher la formation rapide d’un gouvernement Hariri capable de juguler la crise : conseil d’autant plus ferme qu’il est prodigué à l’heure où la Russie, en probable harmonie avec Israël, semble désireuse de réduire la présence iranienne en Syrie. Selon les tenants de cette thèse, Moscou ne voudrait surtout pas, en effet, d’un électron libre, d’un brûlot libanais à proximité directe de ses bases de Lattaquié et Tartous.


Non moins remarqué, objet lui aussi d’abondantes spéculations, est le bref séjour au Liban du général Kenneth McKenzie, chef du Commandement central américain. Tandis que le département d’État déplorait l’apparente inaction (apparente seulement ?) des gouvernants de Beyrouth, c’est avec une force particulière que ce haut gradé a souligné les liens de partenariat entre le Pentagone et une armée libanaise méritant les plus grandes marques d’appréciation. Le fait est que dans ce champ de ruines qu’est l’État, la troupe est la seule institution encore debout, et elle ne s’est pas fait faute de dénoncer, tout récemment, la coupable léthargie de l’establishment politique. Elle est la seule capable de faire échec au terrorisme islamiste et de surveiller avec la plus grande efficacité cette bombe à retardement potentielle qu’est l’énorme masse de réfugiés syriens. Elle est seule enfin, et de bien paradoxale manière, à entretenir une fragile flamme d’espérance, dans un rare espace de libéralisme et de démocratie trahi par ses propres gardiens.


Issa GORAIEB
[email protected]


Honteuses, hideuses, atterrantes images, que celles de ces pères de famille en venant aux mains, dans les supermarchés pris d’assaut, pour la possession de quelques bidons d’huile ou boîtes de lait. Images non moins angoissantes, que celles de la populace pillant carrément, cette fois, des rayons alimentation. Images auxquelles font suite, maintenant, celles des grandes surfaces et...