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Idées - Point de vue

Un État pour le Liban ? Pour quoi faire ?

Un État pour le Liban ? Pour quoi faire ?

Deux participantes à une chaîne humaine de 170 km le long de la côte libanaise, le 27 octobre 2019. | Patrick Baz / AFP

Faut-il confier à une instance religieuse le soin de répondre à la plus complexe des équations nationales et communautaires ? Un éditorial d’Élie Fayad, publié lundi dans ces colonnes et intitulé « Bkerké le retour », le laisse entendre. Son propos commence par réfuter le projet de Charbel Nahas qui n’aurait pas saisi, écrit-il, que « la classe politique libanaise et le système bancaire ne sont pas seuls à avoir fait faillite »; ajoutant qu’il faudrait inclure dans le diagnostic celle de la dite « société civile ». Or, s’il est un projet politique qui prend en compte toutes les raisons de la faillite de l’État au Liban, c’est bien celui de Citoyens et citoyennes dans un État. À commencer par une raison fondamentale qui a mobilisé les foules en octobre 2017 et que certains veulent brusquement oublier : la distribution/confiscation du pouvoir selon des critères confessionnels. « L’État laïque, écrit Nahas, est l’opposé exact de la coalition de groupes ou de prétendus composants communautaires » (Une économie et un État pour le Liban, Riad El-Rayess Books, 2020). Mettre fin à cette coalition, voici la condition essentielle à la construction d’un État et à la protection de tous les citoyens. Et par voie de conséquence, à la sécurité et à la pérennité des communautés, de toutes les communautés.

Libérer l’État

Comment ? En les mettant à l’abri de la confrontation. Contrairement aux raisonnements versatiles qui conduisent la pensée au gré de l’actualité, la vision de Nahas et de Citoyens et citoyennes dans un État a le long terme dans son viseur. Elle développe notamment les modalités selon lesquelles la construction d’un État laïque se ferait dans le respect des appartenances communautaires et des choix individuels, y compris dans les processus électoraux. On nous reproche un manque de fermeté à l’égard du Hezbollah ? « Nous disons que nous ne sommes pas d’accord avec lui (le Hezbollah), écrit encore Nahas, car il est une partie prenante essentielle de ce pouvoir, et nous avons une approche totalement opposée à la sienne en ce qui concerne la politique intérieure. » Autrement dit : c’est seulement en libérant l’État des pressions communautaires et en le dotant d’une armée affranchie de toute présence de milices internes que l’on mettra à l’abri telle communauté de la pression d’une autre. Ceux qui considèrent que la « parole politique ne pouvait plus atterrir qu’à Bkerké », comme le fait l’éditorial précité, ont-ils conscience de mettre en danger le pays et Bkerké à la fois ? Parce que faire assumer à une seule partie – le patriarcat maronite dans le cas précis –, la garantie de l’entité politique libanaise moderne revient à faire supporter à cette même partie une responsabilité écrasante. C’est lui demander d’apporter une issue dont elle n’a pas les moyens. Ce n’est pas seulement revenir en arrière, c’est revenir en arrière dans un contexte qui ne le permet plus, sinon au prix d’un démembrement. Il est d’ailleurs légitime de se demander si le discours de Bkerké du 27 février n’a pas été déformé dans sa portée par ceux qui cherchent à tout prix à impliquer le patriarche maronite là où lui-même ne devrait pas aller. Mgr Raï a certes avancé des propositions : il a appelé à une neutralité du Liban – principe aussi fluctuant que difficile à mettre en place – et il a appelé à la tenue d’une conférence internationale – qui ne fait pas l’unanimité, loin de là – pour garantir la pérennité du Liban.

Quand bien même ces deux propositions seraient réalisables et tout de suite, le patriarche a-t-il évoqué les moyens de sortir le Liban du chaos ? Avec quoi reconstruire son économie ? Que faire pour remettre sur pied les organismes étatiques sans lesquels il n’y a pas de pays? Comment instaurer, protéger, les droits sociaux de la population, à commencer par ses droits à la santé, à l’éducation… ?

Nous ne disons pas qu’il faut attendre du patriarche maronite ou de toute autre instance religieuse des réponses à des questions aussi épineuses et complexes, nous disons qu’à surinvestir son statut, on prend le risque de l’affaiblir, et avec lui – c’est là le plus grave –, de compromettre à jamais toute solution collective.

Non, le Liban n’est pas un « État en gestation », pas plus qu’il n’existe depuis un siècle seulement. Le Liban comme société est l’héritage d’une civilisation plurimillénaire et a connu, durant son histoire, de multiples formes d’organisation étatique.

Sortir de l’état de déliquescence

Le Liban ne peut exister en dehors d’une vision qui prenne en compte la réalité de la société dans son ensemble sans qu’elle soit prisonnière des tares de cette société communautarisée par la guerre, les petites guerres, lancinantes, déclarées ou larvées, par le règne de l’angoisse. Nous avons besoin de visionnaires et non de rêveurs ; des acteurs, des empêcheurs de tourner en rond, des femmes et des hommes pour qui faire de la politique, c’est avant tout s’engager au service d’un intérêt collectif, public, qui réclame de chacun, de chacune la conscience de l’autre, toutes identités sociales et communautaires confondues.

L’objectif n’est pas de plaire, mais d’avoir un cap et de le garder. Ces femmes et ces hommes politiques savent que pour sortir le Liban de l’état de déliquescence dans lequel il se trouve, il faudra faire et demander des sacrifices impopulaires. Mais ne dit-on pas qu’aux grands maux il faut de grands remèdes ? Connaît-on un malade qui se fasse opérer de gaîté de cœur ? Encore faut-il pouvoir identifier le mal sous toutes ses formes avant de lui administrer un remède, avant d’espérer le guérir.

Non, Charbel Nahas et le parti qu’il dirige n’ont pas tort de vouloir croire encore à la restauration d’un État au Liban. Un État laïque, souverain et fort, qui garantisse à tous l’exercice de leurs droits, y compris la liberté de conscience, en tant que citoyens et que citoyennes à part entière.

Un État dans lequel Mgr Raï n’aura pas à se soucier de l’avenir existentiel des membres de sa communauté, ni de celui des autres communautés religieuses. Un État qui pourrait servir d’exemple dans une région morcelée par les guerres, en partie livrée à des théocraties, prisonnière de formules communautaires ayant prouvé leur échec. Le projet est utopique? « L’utopie, c’est l’avenir qui s’efforce de naître, disait Victor Hugo. La routine, c’est le passé qui s’obstine à vivre. » Plutôt que le retour du passé, nous prônons son dépassement. Nous allons jusqu’à penser que ce n’est pas seulement la région qui serait susceptible de s’inspirer d’un tel État laïque, mais aussi les sociétés occidentales confrontées aux problèmes que posent la diversité religieuse et la cohabitation communautaire.

Alors, le « Liban pays-message » annoncé par Jean-Paul II trouvera tout son sens. Alors, Mgr Raï pourra traduire dans la pratique la déclaration du pape François en 2016 : « Un État doit être laïque. Les États confessionnels finissent mal. Cela va contre l’histoire. »

Nous partageons l’avis d’Élie Fayad quand il écrit que la classe dirigeante est « tétanisée par les conséquences de ses propres dérives », mais qualifier « d’éructation collective initiale » le grand mouvement de contestation qui a donné envie à des centaines de milliers de Libanais de rompre leur solitude et de vivre ensemble, c’est aller vite et mal en besogne. Le pays et les Libanais sont dans une telle souffrance, à l’heure qu’il est, qu’il nous faut tous trouver un moyen de débattre qui en tienne compte et qui place le service public au-dessus de chacun de nous. 

Juriste, membre du parti Citoyens et citoyennes dans un État


Faut-il confier à une instance religieuse le soin de répondre à la plus complexe des équations nationales et communautaires ? Un éditorial d’Élie Fayad, publié lundi dans ces colonnes et intitulé « Bkerké le retour », le laisse entendre. Son propos commence par réfuter le projet de Charbel Nahas qui n’aurait pas saisi, écrit-il, que « la classe politique...

commentaires (10)

Tout est juste ce que vous écrivez mais aucun groupe peut faire quelque chose car les armes sont aux mains des chiites ( Hezbollah ) et ils peuvent détruire tout .?????

Eleni Caridopoulou

16 h 55, le 08 mars 2021

Tous les commentaires

Commentaires (10)

  • Tout est juste ce que vous écrivez mais aucun groupe peut faire quelque chose car les armes sont aux mains des chiites ( Hezbollah ) et ils peuvent détruire tout .?????

    Eleni Caridopoulou

    16 h 55, le 08 mars 2021

  • Je cite ce passage : ""le patriarcat maronite dans le cas précis –, la garantie de l’entité politique libanaise moderne revient à faire supporter à cette même partie une responsabilité écrasante. C’est lui demander d’apporter une issue dont elle n’a pas les moyens"".----- C’est justement ça, le patriarcat n’a pas les moyens de modifier quoi que ce soit, sinon comment on est en guerre depuis un demi-siècle, quand la communauté chrétienne, la plus grande perdante s’est affaiblie par les "protégés" du Batrak quand ils s’entretuaient. Apporter dans une crise économique sévère, (sans oublier la crise sanitaire et le terrorisme), des réponses politiques à des questions qui ne le sont pas, relève pour moi du populisme, et en l’occurrence du ""populisme confessionnel"". Il ne me vient pas à l’esprit de contester l’édito très pertinent de M. Elie Fayad (je ne fais sûrement pas le poids), mais la perte de confiance dans les gouvernants est flagrante. Ne dit-on pas que ""la confiance se gagne au compte-gouttes, et se perd au litre"". Et comme écrivait un intime : AYEZ L’AMABILITE DEMOCRATIQUE DE PUBLIER. Rien que par respect pour la démocratie.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    19 h 05, le 07 mars 2021

  • De méandre en méandres ,, Un rêve utopique ! Pour l’instant nous avons besoin d’une intention concrète telle que celle de Mgr Rai et d’une diaspora active et bienheureuse .

    Wow

    14 h 29, le 07 mars 2021

  • A lire cet article on pourrait penser que le problème vient des libanais qui refusent de mettre la main à la poche pour voir leur pays se relever. Non M. le problème vient du fait que les citoyens libanais honnêtes n’ont jamais rechigner à payer leurs factures et leurs impôts pour tous les services non rendus et se sont rebeller lorsque un impôt de trop venait leur pourrir l’existence puisque de l’argent ils n’en ont plus l’état a tout volé et pillé pour enrichir ses membres et nourrir les populations avoisinantes avec l’argent du peuple. De quoi parlez vous au juste lorsque vous évoquez je vous cite (Ces femmes et ces hommes politiques savent que pour sortir le Liban de l’état de déliquescence dans lequel il se trouve, il faudra faire et demander des sacrifices impopulaires. Mais ne dit-on pas qu’aux grands maux il faut de grands remèdes ?) À quoi ça rime? Le libanais a été dépouillé par l’état, doit il vendre un rein pour participer à la renaissance de ce pays? N’empêche qu’il serait disposé à le faire si l’existence d’un état était réel et que son rein bénéficierait à ses enfants et à son pays. C’est plus que choquant de lire ces lignes indignes de la situation actuelle des libanais et qui nécessite une objectivité et une vision claire de ce qu’on avance avant de déborder sur des sujets non maîtrisés. Notre seul gros mal est HB et il faut s’en débarrasser avant d’entamer la moindre restructuration. Tant pis si c’est de l’utopie pour vous nous le voulons et nous l’aurons.

    Sissi zayyat

    11 h 42, le 07 mars 2021

  • Tout ça est très beau M. Khoury et personne ne s’oppose à ce que ce pays soit laïc, dirigé par des gens honnêtes pour éradiquer la corruption et arrêter la déliquescence. Les libanais sont mêmes prêts à payer le prix fort pour ça. Ils accepteront volontiers la hausse des impôts et les sacrifices qui conviennent pour redresser l’économie de leur pays. Cependant il ne faut pas être à ce point naïf et se voiler la face, tant que les armes des mercenaires sont tenues par les mêmes qui dominent politiquement et socialement le pays cet argent ira droit dans leurs poches pour fabriquer les armes avec lesquelles ils nous menaceront si nous venons à demander notre dû. Alors trêve d’angélisme et d’utopie puisque vous la rejeter lorsque les libanais croient qu’il faut retrouver leur liberté, leur souveraineté quelqu’en soit le prix, et dites nous plutôt en quoi Mgr. Raï a fauté lorsque ce dernier appelle à un rassemblement de toutes les confessions dans ce lieu pour trouver une solution à notre problème à tous, toutes religions confondues? Il ne faut pas porter des œillères et ne voir que l’endroit symbolique des chrétiens mais se demander qui d’autre a pris l’initiative de le faire ailleurs qu’à Bkerke et que les chrétiens ou autres libanais ont rejeté? Personne. Ce rôle que le patriarche joue aurait pu être endossé par un chef d’état digne de ce nom mais nous ne bénéficions hélas pas de ce privilège. On se débrouille avec les outils qu’on a. La fin justifie les moyens.

    Sissi zayyat

    11 h 19, le 07 mars 2021

  • LES PENSEES DE CE MONSIEUR KHOURY NAVIGUENT A LA DERIVE DANS L,OCEAN LIBANAIS EN COURROUX. CEUX QUI ONT CREE LE LIBAN MODERNE, EN L,OCCURENCE BKERKE, ONT LE DEVOIR DE VEILLER A SA SURVIE. ET LE PATRIARCHE RAI JOUE BIEN SON ROLE HISTORIQUE. L,ARTICLE DE MONSIEUR ELIE FAYAD ETAIT FRANC ET CLAIR ET DANS L,OPTIQUE HISTORIQUE QU,AUCUN MONSIEUR KHOURY NE PEUT ALTERER.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 32, le 07 mars 2021

  • Elie Fayad comme les millions de citoyens decus ne trouve plus aucun espoir encore moins confiance en la mafia gouvernante. le recours a "" l'Intervention"" du clerge pour remplir ce vide ne veut pas dire lui donner les cles de la nation, sa gouvernance ou son systeme judiciaire ni celui economique. Ch nahas a certes une vue interressante ou salvatrice meme, il reste qu'il peche,tout comme les autres du 17 Oct par L'ETAPE PREMIERE ESSENTIELLE POUR LE MOMENT: COMMENT FAIRE POUR EN FINIR DE LA MAFIA EN VUE DE METTRE EN PRATIQUE LEURS PLANS !

    Gaby SIOUFI

    10 h 31, le 07 mars 2021

  • JE REMARQUE TROP DE MECONTENTEMENT PARMI LES INTERNAUTES POUR LES CENSURES IMPOSEES A LEUR LIBRE EXPRESSION. OLJ, VOUS N,AVEZ PAS LE DROIT MEME SI LO FORUM EST CREE DANS VOTRE JOURNAL IL APPARTIENT AUX INTERNAUTES QUI ONT PAYE POUR PARTICIPER. DONC VOUS N,AVEZ PAS LE DROIT DE CENSURER LEUR LIBRE EXPRESSION TANT QU,ELLE RESPECTE LES REGLES AGREEES ET N,INSULTE PAS NOMMEMENT DES PERSONNES. DE GRACE ARRETEZ CETTE MAUVAISE ANTI DEMOCRATIQUE PRATIQUE CAR D,AUTRES PENSENT AUSSI ET SE DEMANDENT A QUOI SERT DE S,ABONNER A UN JOURNAL QUI CENSURE LEUR LIBRE EXPRESSION. AYEZ L,AMABILITE DEMOCRATIQUE DE PUBLIER.

    L,EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 24, le 07 mars 2021

  • Cette analyse "utopique", fait abstraction des obstacles réels à la réalisation d'une quelconque avancée objective sur le terrain. L'analyste est invité à faire montre de plus de réalisme .

    Esber

    05 h 02, le 07 mars 2021

  • Mais M. Nahas n’est pas prophète dans son pays ! Pour nous tirer d’affaire, le Batrak Rahi s’empresse de remplir un vide qui n’est le signe que du double échec politique, celui de la transition démocratique (on est toujours dans une logique d’affrontement, de guerre) et l'échec, ou le ralentissement du processus de construction nationale. Le recours à Bkerké, (l’homme providentiel au rictus sympathique, qui reçoit tout le monde, qui s’adresse à tous, etc, etc,) dans un contexte de dévaluation, crise sanitaire et terrorisme, relève pour moi, et n’ayons pas peur des mots, du """POPULISME CONFESSIONNEL""". Quelle que soit son action, il se heurtera (pas de miracle donc) au mur des acquis de la guerre, et aucun chef politico-militaire ou religieux ne va lui faire le moindre cadeau. Reste Dieu, l’ultime recours, et là comme dit David le fils de Philippe Sollers cité dans ses deux derniers livres : Papa est comme Dieu, il existe mais ne répond pas, (page 116). Notre cause n’est plus entendue, et que vient faire Dieu et ses curés dans tout cela. À nous, et d’abord tenir compte des revendications de mes amis révolutionnaires (ces revendications existent), de se pencher sur nos grands et petits malheurs, et Liban fonctionnera comme une montre suisse. Remarque, l’abonnement sera bientôt résilié, que vous publiiez le commentaire, ou non.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    14 h 17, le 06 mars 2021

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