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Société - Reportage

Au Akkar, « ils ne croient pas au Covid, alors, le vaccin... »

Dans cette région marginalisée du Liban-Nord, la campagne de vaccination fait face à des difficultés logistiques, alors que certains habitants doutent toujours de l’existence du virus. 

Au Akkar, « ils ne croient pas au Covid, alors, le vaccin... »

Des personnes attendant de recevoir leur dose de vaccin à Halba. Photo João Sousa

Sur une colline, au milieu de nulle part, trône l’hôpital gouvernemental de Halba. La seule route pour y accéder est étroite et en mauvais état. Sur le chemin, le paysage se résume à des immeubles délabrés, certains semblent être en construction depuis des années. C’est ici que se trouve le seul site de vaccination contre le Covid-19 du Akkar, cette région du Liban-Nord fortement marginalisée où le taux de pauvreté est des plus élevés et se voit encore exacerbé par la crise économique.

Devant le local dédié à la vaccination, des hommes et des femmes, inscrits sur la plateforme internet Impact pour obtenir leur rendez-vous, attendent leur tour. Mais l’arrivée effective des candidats au vaccin jusqu’au centre n’est pas chose aisée. Le Akkar affiche le taux de pénétration d’internet (la proportion d’utilisateurs d’internet dans la population) le plus bas du Liban. « Certains oublient de confirmer leur rendez-vous, car ils ne sont pas à l’aise avec la technologie. D’autres ne sont pas au courant qu’il faut en prendre et n’ont aucun proche pour les aider à le faire », explique Rateb, qui vérifie le profil des patients derrière un comptoir protégé par une vitre en plastique juste devant la porte d’entrée.

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Seulement 13 246 personnes de la région se sont inscrites sur près de 400 000 habitants. À l’échelle nationale, ils sont 673 113. Depuis le début de la campagne, 49 729 personnes ont été vaccinées (chiffres récupérés d’Impact le 3 mars à 14h30). « Personne de Pfizer n’est venu ici, nous les avons par téléphone », souligne Cherine Abdel Nour, une pharmacienne, en référence au fabricant du vaccin administré ici. Personne n’est présent non plus pour représenter la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) ce lundi 1er mars. « Une surveillante est généralement présente, mais ça fait presque une semaine qu’elle n’est pas venue », explique Suzanne, l’infirmière-superviseuse, dans le brouhaha émanant des couloirs et de la salle d’attente. La FICR a pourtant signé un accord avec la Banque mondiale pour s’assurer, en tant que tierce partie indépendante, du bon déroulement de la campagne de vaccination au Liban. Interrogée par L’Orient-Le Jour, une source de la FICR indique qu’il arrive effectivement qu’un shift de supervision ne soit pas assuré par manque d’effectifs.

Le site, accrédité par le ministère de la Santé, est entouré d’arbres et de bosquets mal entretenus. Il est près de 8h quand l’hôpital de trois étages aux murs blancs et briques orange accueille ses premiers patients. Mais très vite, il est débordé par la vague, qui ne semble pourtant par si forte. « Nous avons informé le ministère que nous avions une capacité de 145-150 patients. Aujourd’hui, 245 personnes vont être vaccinées », explique Laura Makdessi, directrice des soins infirmiers.


Le centre de vaccination de Halba dans le Akkar. Photo João Sousa

« Mais c’est quoi ça ? »

« Je connais une Suzanne ! » lance une patiente dans le couloir. « Il n’y a pas de Suzanne qui tienne, tout se fait par rendez-vous », explique l’agent de sécurité, Nadim, qui tente de faire respecter les gestes barrières. « Mon rendez-vous est à 8h30 », dit la dame qui tente de marchander. « Il faut attendre son tour », lui répond-il. « Certaines personnes arrivent en avance parce qu’elles pensent que c’est une course, mais nous suivons les horaires des rendez-vous », affirme l’infirmière-superviseuse Suzanne. La salle est pleine. L’agent de sécurité vient de mettre une chaîne pour bloquer la porte d’entrée afin de réduire le nombre de personnes à l’intérieur. « Numéro 143 », hurle l’agent. « Il vient de passer », réplique un patient qui fait la queue. « Yalla, 145 et 146 », appelle Nadim. « Mais c’est quoi ça ? » rouspète un des patients. Derrière le comptoir, une infirmière vêtue d’une blouse verte prépare méticuleusement les doses. Les vaccins arrivent de l’hôpital Rafic Hariri le dimanche soir escortés par des hommes de la Sécurité de l’État, en coordination avec le ministère de la Santé. Si le centre constate un manque, un nouveau lot est réceptionné en semaine, le mercredi. Les doses sont conservées sur une durée maximale de cinq jours dans des frigos dont la température varie entre 2 et 8 degrés. Sur l’un des frigidaires, un autocollant indique qu’il s’agit là d’un don du Koweït.

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« Regarde comment les gens sont agglutinés les uns sur les autres », se plaint Halim, 76 ans, qui se fait vacciner ce jour-là, en pointant du doigt un groupe de personnes âgées à l’entrée et à l’intérieur du site. Majida attend dehors avec son père. C’est elle qui l’a inscrit sur la plateforme : « Je suis très heureuse. Ici, il est difficile de trouver un supermarché, alors, imaginez un hôpital. » « Halim Youssef », appelle l’agent de sécurité. Cet homme élégant se dirige vers une des salles de vaccination pour recevoir sa dose. « Haram, des vieux attendent dehors dans le froid », rouspète-t-il dès son entrée. La troisième semaine de la campagne de vaccination vient de débuter.

« Moi, je veux être le dernier à le recevoir »

Au Akkar, peut-être encore plus qu’ailleurs, beaucoup doutent encore de l’existence du coronavirus. « Elle ne voulait pas venir, nous avons dû lui mentir », explique Nawal dans la salle d’attente. Pour sa belle-mère de 93 ans, le virus est une invention. « Quand elle nous voit porter des masques, ça la blesse. Selon elle, nous sommes des idiots », explique la jeune femme. « Le vaccin est la seule façon de mettre un terme à cette pandémie », intervient le médecin Élias Malik qui vient lui-même de se faire vacciner. Plus de 3 460 cas et 61 décès ont encore été enregistrés hier, à l’heure où les commerces ont ouvert. « Les gens ici ne sont pas sensibilisés. Ils ne croient pas au Covid, alors, croire au vaccin… Il devrait y avoir au moins 1 000 personnes ici, regrette-t-il en montrant la salle d’attente. «Ils pensent que le vaccin fait plus de mal que de bien. »

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De fait, les rumeurs vont bon train dans la région. « Je ne compte pas m’inscrire. Je n’ai pas peur du vaccin, mais de la manière dont il arrive ici. Peut-être qu’il est frelaté. J’attends de voir que tout est bien supervisé », explique Abdel Rahmane, un forgeron d’un âge avancé dont l’atelier est pourtant tout proche de l’hôpital. « Moi, je veux être le dernier à le recevoir », renchérit un de ses clients. Talal, âgé de 61 ans, cigarette à la main, acquiesce devant son camion bleu en face de l’atelier. Le petit « supermarché » d’un étage du village donne un échantillon des opinions qui circulent dans la région. « À chaque fois que je vais sur la plateforme, je suis découragé car j’entends que quelqu’un est mort après avoir été vacciné », explique hajj Mahmoud, 60 ans, en choisissant minutieusement son huile d’olive. Il sort son masque de la poche intérieure de son manteau mais ne le met pas. « Je me fiche des rumeurs. Mes parents ont leur rendez-vous demain. C’est pour leur protection », rétorque Wi’am, un autre client du supermarché.

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À côté, une employée range des boîtes de conserve. « Bien sûr que je vais m’inscrire », dit Entissar, 47 ans. « Mais je n’ai pas de WiFi et d’ordinateur chez moi, ajoute-t-elle timidement en haussant ses sourcils. Lal assaf (malheureusement). » À l’instar de l’employée de rayon, Wajih, 82 ans, ne connaît pas la procédure d’inscription. Il vit dans un village près de l’hôpital. Son bras est posé sur sa canne, son masque posé sous son nez. « Je veux le faire, mais les hôpitaux ne m’ont pas accepté », déplore-t-il. « Peut-être que la municipalité va m’inscrire… » dit encore cet homme qui vit seul et ne peut compter sur ses proches pour l’aider. À quelques mètres, en face d’une villa cossue, un camion de fruits et légumes. Une femme âgée de 80 ans fait ses achats. « Vous allez vous vacciner ? » « La Allah (Je m’en remets à Dieu) », répond-elle en levant les mains au ciel. Une voisine près d’elle s’exclame : « Je n’ai toujours pas eu mon rendez-vous. Je suis prioritaire, j’ai eu un cancer du sein », s’énerve Hind, 65 ans. « J’attends », conclut-elle en levant les yeux au ciel.


Sur une colline, au milieu de nulle part, trône l’hôpital gouvernemental de Halba. La seule route pour y accéder est étroite et en mauvais état. Sur le chemin, le paysage se résume à des immeubles délabrés, certains semblent être en construction depuis des années. C’est ici que se trouve le seul site de vaccination contre le Covid-19 du Akkar, cette région du Liban-Nord fortement...

commentaires (2)

MAUVAISE INFORMATION DES RESPONSABLES INCOMPETENTS ET M,ENFOUTISME DES CITOYENS. MAIS ILS FONT DU TORT ET METTENT EN DANGER LES AUTRES CITOYENS ET SURTOUT LEURS FAMILLES.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

12 h 45, le 04 mars 2021

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Commentaires (2)

  • MAUVAISE INFORMATION DES RESPONSABLES INCOMPETENTS ET M,ENFOUTISME DES CITOYENS. MAIS ILS FONT DU TORT ET METTENT EN DANGER LES AUTRES CITOYENS ET SURTOUT LEURS FAMILLES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    12 h 45, le 04 mars 2021

  • Assez romanesque comme récit, bravo en tout cas pour la qualité de l’article.

    Moubarak tony

    12 h 12, le 04 mars 2021

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