Critiques littéraires

Prophète sans religion ni adeptes

Dans son tout dernier recueil, Amjad Nasser traite avec le mal, comme s’il écrivait déjà, d’emblée, depuis la mort. Poésie du mouvement et de visions apocalyptiques, son autre visage se nomme théodicée.

Prophète sans religion ni adeptes

D.R.

Le Royaume d’Adam et autres poèmes d’Amjad Nasser, traduit de l’arabe (Jordanie) par Antoine Jockey, Actes Sud/Sindbad, 2021, 176 p.

La parution de l’ouvrage Le Royaume d’Adam chez Sindbad/Actes Sud réserve au poète Amjad Nasser la place qui lui sied parmi les plumes de la poésie arabe actuelle. Cette anthologie, traduite par Antoine Jockey qui livre là une transmission dense, profonde et impliquée de la poésie de Nasser, rassemble des extraits de neuf recueils, depuis le premier : Louanges pour un autre café paru en 1979 et préfacé par Saadi Youssef, jusqu’au Royaume d’Adam. Salué du fait de « son souffle épique en résonance avec La Divine Comédie », ce dernier recueil paraît en 2019 alors que Nasser livre sa dernière bataille terrestre contre un cancer du cerveau.

Né en 1955 au nord de la Jordanie dans une famille bédouine, Yehia Awwad al-Nu’aymi publie ses premiers poèmes dans un journal jordanien sous le pseudonyme d’Amjad Nasser, alors qu’il a à peine vingt ans. À partir de 1976, il travaille comme journaliste pour la presse et la télévision jordaniennes, puis s’installe à Beyrouth en tant que journaliste culturel. Après un passage par le Yémen, Amjad Nasser pose à la fin des années quatre-vingt ses bagages à Londres où il réside jusqu’à son décès. Il y cofonde en 1989 le journal al-Quds al-Arabi dont il dirige la section culturelle.

« Je suis un prophète sans religion ni adeptes. Prophète pour moi seul. Je n’oblige personne à me suivre, pas même ma propre personne, car il m’arrive de douter de moi-même et d’abjurer mon message (…). »

Pionnier parmi les pionniers de la prose poétique arabe, Nasser dispose dans son écriture certains marqueurs communs aux poètes de sa génération ou caractéristiques de l’imaginaire collectif arabe. Cependant, ses vers ont une aura propre, une soif d’absolu et procèdent d’une pensée fondamentalement libre. Une autre particularité : l’absence d’une posture de pouvoir ou de domination envers l’autre, femme ou homme, proche ou étranger. Du coup, le désir, l’amour, l’amitié, l’attachement à la bonté, l’exil, la nostalgie, la douleur, la solitude, ou encore l’impuissance face au mal, ne prennent pas chez Amjad Nasser les chemins accoutumés.

Si son parcours porte l’empreinte de son engagement politique pour la cause palestinienne, l’univers poétique d’Amjad Nasser s’épanouit au-delà de références idéologiques, dans une veine existentielle qui ne cesse, depuis ses premiers recueils, de croître jusqu’à rayonner dans le sublime et dernier recueil Le Royaume d’Adam. L’émancipation réelle n’arrive qu’avec Adam et son domaine, celui du mal.

« Quelle sorte de monstres ont copulé pour donner naissance à ces créatures qui marchent sur deux pattes, se tiennent debout et commettent avec art les crimes, comme elles écriraient un poème ? Créatures qui mangent d’une main et comptent de l’autre leurs victimes en respirant mieux qu’aucun mammifère. Je sors d’une Histoire et rentre dans une autre (…) ».

Ce qui qui frappe le plus à la lecture du Royaume d’Adam est la puissance visuelle et apocalyptique de son écriture, sa portée philosophique et sa résonance à travers les cultures – allusions aux textes sacrés des trois religions monothéistes, à l’histoire des peuples arabes, à Homère, Virgile et Dante. À quel moment Amjad Nasser est-il passé de l’autre côté, tout en restant sur terre ?

« Dis-moi, que fais-tu là, ô branche inclinée ?/ (…) Ici les monstres s’arrêtent / Et le cœur délaisse le long poème où il a versé trop de sang./ Comme nous, avance dans le labyrinthe/ Entre dans cette nuit mouchetée,/ Tu n’y croiseras/ ni dieux ni héros, comme dans les épopées/ Et les contes du soir/ Car ce désert/ D’où tu es venue les mains levées/ Ne donne plus naissance à des prophètes./ Il en a beaucoup donné impuissants à/ Oter le monstre qui git dans la cage thoracique des fils d’Adam./ Permets-moi donc de te dire :/ Ni les anges ni les démons/ Ne sont capables de stopper les norias de sang (…)./ Cette terre est semblable à un chien errant qui aboie d’avoir reçu un coup de botte militaire au flanc (…)./ Elle n’a pas besoin d’un derviche qui tourne sans cesse/ Autour de la forme idéale du point/ Et qui lui dise que boire du sang avive la soif (…) ».

Aux prises avec le mal, le poète interpelle Dieu, prophète non pas de ce qui sera mais de ce qui est d’ores et déjà. Le Royaume d’Adam décline une poésie qui est une forme atypique de théodicée. Visions amples et riches, narrations monstrueuses et superbes où mental et émotionnel évoluent de pair, Le Royaume d’Adam apparaît comme une tentative de traiter avec l’effroi. Et la honte.


Le Royaume d’Adam et autres poèmes d’Amjad Nasser, traduit de l’arabe (Jordanie) par Antoine Jockey, Actes Sud/Sindbad, 2021, 176 p.La parution de l’ouvrage Le Royaume d’Adam chez Sindbad/Actes Sud réserve au poète Amjad Nasser la place qui lui sied parmi les plumes de la poésie arabe actuelle. Cette anthologie, traduite par Antoine Jockey qui livre là une transmission dense,...

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