Le point de vue de... Le point de vue d'Antoine Messarra

Les intellectuels

Les intellectuels

D.R.

Nous vivons dans un monde où désormais les quatre pouvoirs, ceux de la politique, de l’argent, des médias et de l’intelligentsia, qui étaient autrefois distincts et se contrôlaient mutuellement, sont désormais concentrés en un seul bloc. Des politiques sont en effet de grands capitalistes, disposent de chaînes d’information, recrutent ou subordonnent des experts et consultants dans les milieux de la culture, de la recherche et des universités ! On est donc à la recherche d’un cinquième pouvoir citoyen, celui de la société civile qui, elle aussi, ne manifeste pas toujours une réelle capacité d’indépendance et de contrôle.

Le siècle des Lumières en Europe qu’on attribue en grande partie aux intellectuels et philosophes est-il révolu ? Les intellectuels font-ils désormais partie d’un système mondialisé aux dépens d’intérêts profonds du peuple désorienté et hors du jeu profond du politique ?

Les effets pervers de la démocratisation, le développement des réseaux sociaux et l’accès généralisé à l’éducation favorisent la cogitation où chacun se croit habilité à formuler une opinion avisée sur tous les problèmes. Qui en profite ? Des politicards qui fondent leur stratégie sur la démagogie et l’excitation des instincts grégaires d’électeurs clients et bernés.

Qui sont les intellectuels au Liban et que font-ils ? « Il faut toujours se méfier des purs intellectuels », écrit Kamal Joumblatt dans son ouvrage testament. Il ne s’agit pas ici de la pureté morale, innocente et inoffensive, mais de la pureté chimique d’intellectuels livresques, sans expérience, et dont la pensée « ne s’était pas concrétisée en idée force » (Kamal Joumblatt, Pour Le Liban. Propos recueillis par Philippe Lapousterle).

Avec une profonde exégèse et bonne foi, des intellectuels peuvent être dupes du discours idéologique de mobilisation. Les démagogues le savent, et encore davantage aujourd’hui avec le recul de l’information professionnelle et l’extension des réseaux sociaux. « Les intellectuels sont les plus habilités à la trahison parce qu’ils sont les plus capables à la justifier », écrit Vladimir Lénine.

Ayant passé plus d’un demi-siècle de mon parcours à rectifier la pollution de notions et concepts sur la démocratie forgés par les pères fondateurs, je considère qu’il est utile pour la reconstruction de l’« État (sic) du Grand Liban » de reprendre, à la manière de Georges Naccache « le procès de l’intelligence libanaise » dans sa conférence au Cénacle libanais le 12/6/1950. Il y a au Liban plusieurs catégories d’intellectuels.

1. Les intellectuels rhétoriqueurs : ils sont brillants dans l’art de parler, de bien parler et de susciter l’attention. Mais après qu’ils ont bien parlé, on se demande ce qui en reste ! Le marché de la recherche a encore produit des académiques qui appliquent scrupuleusement les techniques de recherche, avec des graphes, des tableaux, des chiffres… suivant les formes et conditions exigées par des institutions. Quel est l’intérêt, quelle innovation, quel impact ? Le problème ne se pose pas ! La recherche bureaucratisée nuit ici à la recherche.

2. Les intellectuels business et de service : ils exécutent du travail suivant les désiderata du demandeur. Ils incluent le plus souvent des légalistes (et je ne dis pas juristes) pour qui le droit n’est qu’un art argumentaire. Ils contribuent ainsi à polluer les esprits et à déboussoler la vie publique.

3. Les intellectuels sans expérience : comme ils n’ont pas d’idées, ils brodent sur les opinions en vogue sur le marché : « confessionnalisme » (c’est Michel Chiha qui emploie le terme entre guillemets !), constitution, laïcité, société, civile, fédéralisme, décentralisation… En principe l’auteur d’un mémoire, d’une thèse, d’une recherche doit observer, vivre une expérience, une situation et participer en pratique à un engagement d’intérêt général. Cette production est-elle théorique ou plutôt abstraite ? « Il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie », écrit Einstein.

4. Les intellectuels jacobins : il ne faut plus être complaisants à l’égard d’intellectuels libanais qui s’acharnent contre le « système », le « confessionnalisme » et dénigrent, sans nuance, toute l’expérience libanaise du pluralisme, sans se pencher sur le patrimoine arabe, aujourd’hui compromis, de gestion du pluralisme… Depuis l’éclatement de l’URSS, de l’ex-Yougoslavie, les déboires de nationalismes intégrateurs par la force et les ravages d’identités meurtrières dans le monde, rien ne change dans leurs travaux, sans ré-flexion, retour sur soi, au sens optique ! Pharès Zoghbi, Ghassan Tuéni… étaient fort méfiants à l’égard de ce progressisme idéologique à la mode et qui délégitime le Liban dans la conscience collective et rejoint l’idéologie sioniste de l’espace identitaire et l’affirmation d’auteurs israéliens que le Liban est une « erreur historique et géographique » !

5. Les libanologues : les intellectuels libanais, à la fois universalistes et nationaux, suivant la pensée d’André Gide, sont nombreux, mais toujours contestés par les idéologues du progressisme idéologique. À l’occasion de la commémoration de l’œuvre du Cénacle libanais dans les années 1946-1975, les 27 septembre-19 octobre 2012, nombre de propos d’éminents conférenciers d’autrefois raniment notre mémoire défaillante : « Le Liban est made in Lebanon » (Édouard Honein), « Réconcilier l’intelligence libanaise avec la vie libanaise », « Notre histoire, c’était tous, sauf nous » (Georges Naccache), « Il nous faut nous choisir »…

Alia Solh écrit dans Le Monde du 25 avril 1989 : « C’était un État artificiel, une expérience vouée à l’échec, disent les exégètes de la guerre. À ceux-là nous répondrons : ce qui a été possible pendant trente ans est possible pour toujours (…). Les militaires au pouvoir en Syrie (…) décidèrent de détruire le Liban. De supprimer ce mode de vie qui fait envie au peuple. »

Si quelqu’un m’appelle intellectuel, je perçois cela comme une insulte ! À la manière de Pascal, l’intelligence qui ne reconnaît pas ses limites brille, amuse, ou perturbe et trompe, mais ne va pas loin. Je préfère Le Penseur de Rodin qui souffre et creuse, et aussi à la manière de quelques concertos de Beethoven où l’âme s’acharne sur un problème qui la tourmente. À la manière aussi de Nietzsche qui dit : « Là où tu es creuse profondément. » Penser n’est donc pas de la rhétorique verbeuse, ni des mémoires et thèses pour la galerie et la promotion. C’est, au sens étymologique, peser (pensare). À la différence de l’intelligence qui montre les possibilités, c’est le jugement qui discerne dans le possible ce qui a le plus de chance, en pratique, de se réaliser.


Nous vivons dans un monde où désormais les quatre pouvoirs, ceux de la politique, de l’argent, des médias et de l’intelligentsia, qui étaient autrefois distincts et se contrôlaient mutuellement, sont désormais concentrés en un seul bloc. Des politiques sont en effet de grands capitalistes, disposent de chaînes d’information, recrutent ou subordonnent des experts et consultants dans...

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