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Une sain(t)e horreur du vide

Du discours proprement historique prononcé samedi dernier par le patriarche maronite, il serait évidemment téméraire d’attendre quelque opération du Saint-Esprit qui viendrait instantanément guérir notre pays de tous ses maux. Qu’il s’agisse en effet de la tenue d’une conférence onusienne consacrée au cas du Liban ou du statut de neutralité souhaité pour celui-ci, on peut aisément imaginer la somme d’obstacles qui attend la démarche de Bkerké. Il n’en reste pas moins que des jalons importants viennent d’être posés.


48 heures après son allocution, le patriarche prenait soin de souligner, dans une interview télévisée, que sa démarche ne visait en rien le mandat légal du chef de l’État. De fait, l’Église maronite s’est traditionnellement gardée de désacraliser, ou même de secouer un peu trop fort le cocotier présidentiel dévolu à cette communauté. Et pourtant, le cardinal Béchara Raï a fait nettement mieux : fustigeant l’incapacité des autorités à assumer leurs obligations, il s’est saisi de l’initiative pour faire enfin bouger les choses. Il a empoigné la pioche des moines laboureurs pour défricher la voie du salut. Il se promet de remuer ciel et terre, de frapper à toutes les portes, du moment que les responsables, eux, ne font que bayer aux corneilles. Tout cela, le patriarche l’entreprend, armé de cette autorité nationale – et non plus seulement chrétienne– que confère au patriarcat maronite chacune des étapes cruciales de l’histoire du Liban. Sans ambiguïté est le message : Vos sièges vous pouvez vous les garder, grand bien vous fasse ; quant au reste…


Pour largement nationale, une fois de plus, que soit la démarche patriarcale, ses incidences sont évidentes sur le terrain complexe des sentiments communautaires, mais aussi des interactions entre familles spirituelles libanaises. Durement écornée par la crise était déjà l’image du président chrétien fort qu’ambitionnait d’incarner Michel Aoun ; or voilà qu’elle se trouve encore malmenée par l’énorme faveur populaire qu’a rencontrée la thèse de Bkerké. Du coup, on voit le parti présidentiel multiplier les tours et détours, tenter un acrobatique grand écart, contraint qu’il se voit de louer verbalement l’idéal de neutralité, mais sans pour autant heurter de front son allié, le Hezbollah. Mais surtout, c’est la couverture chrétienne qu’apportait le régime à la milice chiite qui s’en trouve substantiellement dévaluée : davantage sans doute que les règles de la bienséance, c’est cette saignée qui pousse la formation pro-iranienne à modérer ses réactions au discours de Bkerké en attendant que soit organisé un dialogue entre les deux bords. Mais quel dialogue pourrait-il donc conduire au mariage de l’eau et du feu ?


Mieux encore, n’est-ce pas un comble d’hypocrisie que de pousser des cris de vierge effarouchée à la perspective d’une internationalisation de la crise libanaise alors que notre pays, par cycles réguliers, y baigne jusqu’au cou, depuis un siècle déjà ? Où donc les plus braillards trouvent-ils le culot nécessaire pour arguer de la souveraineté et de la dignité nationales alors qu’ils se posent ouvertement en fidèles soldats des ayatollahs de Téhéran ? C’est bien d’un accord entre puissances de l’époque, cautionné par les chefs locaux, que naissait, il y a un siècle, l’État du Grand Liban. C’est encore à un consensus étranger que nous devons notre actuelle Constitution ; et puis, comment imaginer internationalisation plus claire de nos ennuis financiers du Liban que les diverses conférences de Paris? Notre pays aura eu plus que son lot de secourables résolutions de l’ONU. Au gré de nos discordes invariablement alimentées, il est vrai, de l’extérieur, nous avons vu débarquer tour à tour (pardon d’avance, si j’en oublie !) marines américains, fedayin palestiniens, soldats de la Force de dissuasion arabe, occupants israéliens et syriens, pasdaran iraniens et contingents de la Force intérimaire de l’ONU ou de l’éphémère Force multinationale.


Comme au premier jour, et que nous le voulions ou non, la sérénité – sinon la pérennité – du Liban demeure invariablement tributaire d’une sorte d’entente engageant les puissances du moment. Néanmoins, ce n’est certes pas par nostalgie des soldatesques étrangères que le patriarche maronite, s’adressant au monde, prêche pour un Liban placé à l’abri des tensions régionales et retrouvant sa vocation de pluralité culturelle, sa raison d’exister. Ce ne sera pas là une promenade ? Bien sûr. Trop d’inconnues et d’incertitudes affectant la laborieuse négociation entre l’Amérique et l’Iran ? Accordé. L’argument massue que brandit le prélat n’en devient toutefois que plus percutant : si, en effet, on en vient à d’aussi extrêmes options, c’est seulement en désespoir de cause. C’est parce qu’il s’avère impossible de tirer de leur vide sidéral des dirigeants criminellement irresponsables. C’est parce que le pays va vers une mort lente, que l’électricité va f….e le camp pour de bon car il ne reste plus rien à y voler, que le dollar crève le plafond des 10 000 LL et que la faim jette à nouveau les manifestants dans les rues.


Osera-t-on encore menacer des flammes de l’enfer ceux qui le vivent déjà ?


Issa GORAIEB
[email protected]


Du discours proprement historique prononcé samedi dernier par le patriarche maronite, il serait évidemment téméraire d’attendre quelque opération du Saint-Esprit qui viendrait instantanément guérir notre pays de tous ses maux. Qu’il s’agisse en effet de la tenue d’une conférence onusienne consacrée au cas du Liban ou du statut de neutralité souhaité pour celui-ci, on peut...