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Nos Lecteurs ont la Parole

Nous prendrons Beyrouth

Parce que nous appartenons à une génération qui ne peut vraiment témoigner qu’elle « était mieux avant », parce qu’en dehors des photos en noir et blanc d’un autre âge – certainement pas le nôtre – nous n’avons jamais connu ni ses souks, ni ses beaux hôtels, ni son âge d’or ; parce que nous ne l’avons jamais autant aimée que lorsqu’elle était trouée par les francs-tireurs, éventrée par les obus, affamée et déshydratée par les blocus, souillée par les occupants, charcutée par les dunes de sable et de carcasses de voitures qu’on amassait en guise de lignes de démarcation ; parce qu’elle étudiait avec nous à l’ombre du « lux » et de quelques bougies, parce qu’elle s’accroupissait avec nous sur les escaliers des immeubles pour se cacher, tremblotante, des salves de la haine aveugle, parce qu’elle se douchait, comme nous, avec une petite « kayleh ».

Parce qu’elle a toujours eu le dos au mur, parce que c’est exactement là où le « success is my only (…) option, failure is not » (que lance Eminem depuis des milliers de kilomètres) prend tout son sens, et qu’elle l’a toujours eu comme devise ; parce qu’elle est humble mais fière, courtoise mais vaniteuse, cosmopolite mais patriote, ouverte mais réservée, douce mais colérique, souriante mais caractérielle, belle mais dans son esthétique de la laideur, libérale mais à sa manière, conservatrice mais à sa façon, croyante mais pécheresse, pessimiste mais jamais schopenhauerienne, optimiste mais certainement pas coelhienne, à la fois ni orientale ni occidentale, mais aussi orientale et occidentale ; parce qu’elle peut être authentiquement superficielle et profondément sincère; parce que Garcia Lorca aurait parfaitement pu y décrire la même aliénation qu’il a immortalisée dans son recueil Le poète à New York, mais aussi parce que ses nuits étoilées n’ont rien à envier aux nuits andalouses du même poète espagnol.

Parce qu’à chaque fois que nous lui chantons, à la vue de la porte d’embarquement, « je suis venu te dire que je m’en vais », notre cœur, lui, ce traître, ce gredin, ce perfide scélérat, lui secrète, dans une très loyale déloyauté, « ce n’est qu’un au revoir » ; parce que son fuseau horaire reste la boussole de nos appels quotidiens depuis Paris, Genève, Londres, New York, Montréal, Melbourne, Lagos, Abidjan, Dubaï, Djeddah, Shanghai ou Singapour ; parce que nous multiplions par 10 000 à chaque fois que, dans ces villes, nous sortons quelques dollars ou centimes d’euros de nos poches pour un café, question de savoir si on peut se le permettre sans trop culpabiliser après, parce qu’elle, de son côté, ne le peut malheureusement plus ; parce qu’à chaque fin d’année et début d’été, elle continue à nous drainer, comme des somnambules inconscients, du monde entier, pour nous unir en son sein.

Parce qu’il est des villes où tout commence et tout se termine, y compris un pays entier ; parce que courber l’échine n’est pas un destin, parce que nous ne pouvons accepter le résultat catastrophique des ingénieries et autres acrobaties financières de tous ceux qui ont jonglé avec la vie de ses gens, parce que rien n’est plus injuste que de voir la génération de nos aînés interdite de toucher aux quelques sous qu’elle a travaillé toute une vie, dans les pires conditions, afin d’économiser pour sa vieillesse, dans un pays où la retraite et son salaire – même maigre – restent un luxe réservé à certains ; parce qu’il est absurde, parce qu’il est impossible, parce qu’il est inconcevable, parce qu’il est tout simplement inadmissible de la laisser entre les crocs d’un ogre armé jusqu’aux crocs, et qui cherche ainsi, en l’emprisonnant dans sa mâchoire, à tremper ses jambes – allongés depuis la Caspienne – dans sa Méditerranée; parce que nous n’en pouvons plus de la lâcheté de la cour de cet ogre, de la couardise de tous ces irresponsables qui rivalisent entre eux – qui par un accord, qui par une entente, qui par un deal, qui par de belles paroles mielleuses – pour mieux baiser la main de l’ogre, tout en la spoliant avec lui.

Parce qu’elle sent bon nos mères dans ses cuisines, parce qu’elle est le terrain de jeu de nos enfants, parce qu’elle fut bâtie à la sueur du front de nos pères, de leurs pères et de leurs fils, parce qu’elle s’émancipe au rythme de l’ardeur de ses femmes, de leurs mères et de leurs filles, parce qu’elle rayonne de nos jeunes dans ses universités, parce qu’elle s’embellit de tous ces bénévoles qui essaient de mettre du baume sur ses plaies, parce qu’elle luit de la volonté de tout un pays à connaître l’identité de ceux qui l’ont déchiquetée l’été dernier ; parce que quand elle veut les serrer contre sa poitrine, elle refuse de troquer les siens contre leurs photos ; parce qu’elle n’acceptera jamais de se résigner devant le fait que les sujets qui y vivent se métamorphosent ainsi, d’une seconde à l’autre, par le souffle de tonnes de criminalité explosive stockées dans un hangar de terreur, en objets de souvenirs ; parce qu’elle refuse d’oublier toutes les plumes qui furent assassinées parce qu’elles trempèrent dans ses veines libres pour écrire les plus belles de leurs idées.

Parce que, à chaque fois que nous essayons d’y penser la tête froide, avec mesure et raison, elle finit par nous jeter, sans pitié, dans le feu des anaphores passionnées ; parce qu’à chaque fois qu’on l’évoque dans les rues d’une rivale à elle, on n’est jamais très loin de nous ridiculiser avec toutes sortes de niaiseries à fleur bleue et de mièvreries à l’eau de rose ; parce qu’à chaque fois qu’on est loin d’elle et qu’on y songe sur un oreiller, elle a l’art et la manière de nous transformer – en pleine nuit – en piètres apprentis sorciers des mots, en poètes de fortune.

Parce qu’elle est notre virevoltante allégresse et notre profond traumatisme ; parce qu’elle est, pour nous, ce que Manhattan est pour Dinah Washington ; parce qu’elle le vaut bien, parce que rien ne la vaut, parce que nous la méritons ; parce que nos morts y vivent toujours et sont, eux seuls, le sel de sa terre ; parce qu’elle est notre identité, notre passé, notre présent, parce que nous refusons qu’elle ne soit pas notre avenir ; parce qu’elle est à nous tous, parce que nous sommes à elle ; parce que, si nous ne le faisons pas, alors, comme le dit parfaitement Nizar Kabbani dans la voix de Majida el-Roumi, le « monde entier ne nous suffira plus » ; parce que, cette fois-ci, nous devons le faire sans chauvinisme, ni racisme, ni xénophobie.

Pour toutes ces raisons et pour bien plus encore ; comme le plus cher des trophées, comme la plus tendre des victoires, autant d’efforts et de temps que cela nécessitera, autant de fois qu’il le faudra, tous ensemble, main dans la main, la tête haute, en paix,

Nous prendrons Beyrouth.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Parce que nous appartenons à une génération qui ne peut vraiment témoigner qu’elle « était mieux avant », parce qu’en dehors des photos en noir et blanc d’un autre âge – certainement pas le nôtre – nous n’avons jamais connu ni ses souks, ni ses beaux hôtels, ni son âge d’or ; parce que nous ne l’avons jamais autant aimée que lorsqu’elle était trouée par...

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