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Centenaire Grand Liban : lecture historique

VI - Lorsque le sort du pays du Cèdre se jouait dans les coulisses des chancelleries européennes

L’accord instaurant le régime de la moutassarifiya, signé le 9 juin 1861 pour mettre fin aux affrontements intercommunautaires de 1860 dans la Montagne, précédés de troubles similaires en 1842 et 1845, a maintenu l’entité libanaise dans les limites territoriales instaurées lors de l’établissement, en 1842, du système des deux caïmacamats, donnant naissance au « petit Liban » (le Mont-Liban). Le Liban reste ainsi amputé de Beyrouth, de la Békaa, des régions de Tripoli et de Saïda, mais son autonomie dans le cadre de l’Empire ottoman est garantie par les puissances européennes. Il est gouverné jusqu’en 1915 par un moutassarref, un sujet ottoman, non libanais, chrétien, obligatoirement catholique.

Le fait que le moutassarref soit non libanais est un atout qui facilite la création d’un climat de prospérité et de calme dans la nouvelle entité. N’ayant pas en effet d’attaches directes ni d’intérêts quelconques dans le « petit Liban », les gouverneurs, de (véritables) technocrates désintéressés (mais dévoués), nommés par la Porte, réussissent à initier d’importants projets de développement et à fonder une administration efficace et bien organisée.

En termes de stabilité et de prospérité, l’expérience de la moutassarrifiya paraît ainsi réussie. Pourtant, une contestation se manifeste dès les premières années, les chrétiens aspirant à une plus grande autonomie, sans compter qu’ils supportent mal le fait que le moutassarref ne soit pas libanais, fût-il chrétien et catholique. Cette fronde, menée par Youssef beik Karam, illustre d’une certaine manière l’esprit sans cesse contestataire des chrétiens libanais, et plus spécifiquement des maronites, dû à leur attachement viscéral à la liberté et à leur refus de se soumettre à toute autorité étrangère.

Cette grogne chrétienne est entretenue à l’époque par des milieux politiques français qui soutiennent l’aspiration des maronites à une plus grande indépendance politique, d’autant que dès le départ, la France n’était pas favorable à la formule de la moutassarrifiya et ne l’avait acceptée que comme une « solution de compromis à la question libanaise »(1). En définitive, la rébellion est matée par les Ottomans, et en janvier 1867, Youssef beik Karam est exilé en Europe.

Vague d’émigration

Le climat de prospérité et de stabilité dans la moutassarrifiya se consolide ainsi à partir de 1867 et se maintient jusqu’à la Première Guerre mondiale, à tel point que le Mont-Liban est « perçu partout comme le pays le mieux gouverné, le plus prospère, le plus paisible et le plus heureux du Moyen-Orient »(2). Les projets de développement et d’infrastructure se multiplient. L’atmosphère de paix civile permet en outre un important essor culturel et social grâce au dynamisme du secteur privé, mais surtout grâce à l’action des missionnaires européens et américains sur le plan éducatif.

L’entité libanaise est toutefois handicapée par l’absence de débouchés sur la Méditerranée, du fait que le Règlement organique instituant la moutassarrifiya l’a amputée des ports de Beyrouth, Tripoli et Saïda. Certains milieux chrétiens réclament de ce fait l’agrandissement du « petit Liban » et la réintégration à ce territoire des ports en question ainsi que de la Békaa, grenier du pays. La revendication d’un retour « aux frontières naturelles du Liban », c’est-à-dire au Grand Liban tel que façonné par Fakhreddine II et l’émir Bachir II, surgit donc dès l’époque de la moutassarrifiya, bien avant la période de la Première Guerre mondiale.

C’est dans ce contexte que l’on assiste à l’amorce d’une vague d’émigration massive. Le « petit Liban » ayant été étouffé économiquement – en raison de l’absence de débouchés sur la mer, voulue par la Sublime Porte –, de nombreux habitants du Mont-Liban, notamment chrétiens, émigrent vers des pays lointains, sous la pression d’une forte croissance démographique. Cette vague prend une telle ampleur que certains responsables politiques souligneront que le Liban est formé désormais de deux composantes : le Liban résident et le Liban de la diaspora, ce dernier devenant en termes démographiques plus important que le premier.

La famine

La stabilité et la prospérité (relative) se maintiennent jusqu’à la Première Guerre mondiale, lorsque la Turquie se range aux côtés de l’Allemagne. Ce conflit fournit au pouvoir ottoman l’occasion en or de concrétiser ses desseins, à savoir mettre un terme à l’autonomie du Mont-Liban et réduire l’entité libanaise au « rang d’une province ordinaire », ce plan – exécuté par étapes – étant confié à Djamal Pacha qui obtient de larges prérogatives pour gouverner d’une main de fer le Liban, la Syrie et la Palestine(3). En 1915, le Règlement organique du 9 juin 1861 est aboli et un moutassarref musulman est nommé. Le 23 mars de la même année, le gouverneur turc nomme lui-même un nouveau Conseil administratif du Mont-Liban, tout en prenant soin de maintenir le même équilibre communautaire que les conseils précédents. Djamal Pacha installe le siège du commandement turc pour le Liban à Aley. C’est là qu’une cour martiale est instituée. Elle prononcera une série de condamnations à mort contre des hommes politiques libanais et syriens accusés d’avoir coopéré avec la France et l’Angleterre (avant la guerre mondiale). Les exécutions auront lieu, pour les Libanais, le 6 mai 1916 à la place des Canons, dénommée depuis place des Martyrs.

Dans le but évident de maintenir un climat de répression permanente, le gouverneur ottoman étend sa politique d’intimidation au clergé maronite, le patriarche Élias Howayek étant lui-même la cible de mesures vexatoires, notamment une tentative – avortée – de le pousser à l’exil(4).

Mais c’est surtout le drame vécu par la population du Mont-Liban entre 1915 et la débâcle de 1918 qui marquent les trois dernières années de l’Empire ottoman. Un concours de circonstances provoque une famine de grande ampleur qui décime près du tiers de la population du Mont- Liban, notamment chrétienne, le nombre de victimes variant entre 150 000 et 200 000, selon les sources.

Cette grande famine, décrite par des scènes poignantes et horrifiantes dans plusieurs ouvrages, est due à une superposition de plusieurs facteurs. L’armée ottomane dressera d’abord des barrages aux entrées du Mont-Liban pour saisir les denrées alimentaires afin de nourrir ses soldats. À cela s’ajoute un blocus maritime imposé par les Anglais tout le long des côtes libanaises afin d’accroître la pression sur la Sublime Porte. Et comme un malheur ne vient jamais seul – « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille », comme l’a souligné un jour Jacques Chirac –, une invasion de sauterelles complète le funeste tableau en annihilant une large partie de la production agricole libanaise. Sans compter, de surcroît, une grave épidémie de typhus qui contribue à augmenter le nombre de décès.

Dans les coulisses diplomatiques

Parallèlement au drame humain vécu par la population du Mont-Liban, le sort du pays du Cèdre se joue dans les coulisses des chancelleries européennes, notamment française et anglaise, dans le sillage des développements de la Première Guerre mondiale. Car ne doutant visiblement pas de l’issue du conflit, les puissances alliées du Vieux Continent s’emploient à plancher bien avant terme sur la phase post-ottomane pour se partager les territoires arabes de l’empire agonisant. Les grandes manœuvres diplomatiques et les accords secrets se multiplient pour dessiner la nouvelle étape dans laquelle le monde s’apprête à s’engager.

En 1915 et 1916, la Grande-Bretagne négocie avec l’émir de La Mecque, le chérif Hussein, une alliance visant à lancer une révolte arabe contre l’Empire ottoman, l’objectif étant d’effectuer une diversion pour soutenir indirectement une offensive des armées britanniques contre les forces turques et allemandes au Sinaï. En contrepartie de cette révolte arabe, les Anglais promettent au chérif Hussein de soutenir la mise en place, sous sa houlette, d’un empire arabe englobant l’Arabie et le Machrek arabe. Un échange de correspondance a lieu dans ce cadre en 1915 et 1916 entre le haut-commissaire de Grande-Bretagne en Égypte et au Soudan, sir Henry Mac-Mahon, et le chérif Hussein. Cette correspondance débouche sur l’accord Mac-Mahon-Hussein. En application de cet accord, le chérif Hussein lance le 5 juin 1916 la révolte arabe convenue avec les Anglais contre les forces ottomanes.

Mais parallèlement à leurs contacts avec le chérif Hussein, les Anglais entament d’une manière concomitante des négociations secrètes avec leurs alliés européens, notamment la France, la Russie et l’Italie, afin d’aboutir à une entente sur la répartition des territoires arabes de l’Empire ottoman après la fin de la guerre. Ces pourparlers, qui se poursuivent loin des feux de la rampe, débouchent sur la conclusion de l’accord Sykes-Picot signé dans le plus grand secret le 16 mai 1916. Cet accord, qui fait fi de l’accord Mac-Mahon-Hussein, définit les zones d’influence française et anglaise qui seront mises en place après la chute de l’Empire ottoman. Ce document sera dévoilé plus tard par la Russie, ce qui provoque, à l’évidence, l’ire du chérif Hussein qui réalise que les promesses anglaises n’étaient que pure chimère.

Le fils du chérif Hussein, l’émir Fayçal, refuse cependant de baisser les bras. Il tente, au nom de son père, de prendre la tête du projet d’État arabe unifié. Il profite notamment de l’ouverture à Paris, le 18 janvier 1919, de la conférence de paix pour faire la promotion de son projet de nation arabe. Il transmet à ce sujet deux mémorandums, à quelques jours d’intervalle, aux puissances occidentales pour rappeler les promesses anglaises et l’apport de son père dans le combat contre l’Empire ottoman(5).

Le « lobbying » libanais

Les efforts de l’émir Fayçal n’aboutissant à aucun résultat, un climat insurrectionnel se répand durant les premiers mois de 1920 en Syrie, mais aussi dans la Békaa et à Marjeyoun où des attaques contre les troupes françaises se multiplient du fait que le projet de nation arabe prôné par l’émir Fayçal trouve un large écho favorable dans certains milieux musulmans libanais. Face à cette insurrection, les forces françaises engagent le 24 juillet 1920 une bataille décisive – la bataille de Meissaloun – contre l’émir Fayçal qui est rapidement vaincu et forcé à quitter le 28 juillet Damas, où il avait installé sa « capitale ».

Le forcing mené par l’émir Fayçal pour obtenir la formation d’une nation arabe – englobant une partie du Liban – sera contré avec véhémence par les nationalistes libanais, conduits par le patriarche maronite Élias Howayek, qui déploient de leur côté d’intenses efforts à la conférence de paix de Paris pour obtenir le rattachement au Mont-Liban des régions qui avaient été détachées de l’entité libanaise lors de la mise en place des deux caïmacamats.

Trois délégations se rendent à Paris pour faire la promotion d’un Grand Liban : la première est présidée par Daoud Ammoun et comprend, entre autres, Émile Eddé (février 1919) ; la deuxième est conduite par le patriarche Howayek qui est reçu fin octobre 1919 par Clemenceau ; et la troisième est présidée par Mgr Abdallah Khoury.

C’est incontestablement le patriarche Howayek qui sera l’élément moteur de ces démarches. Fortement secoué par les épreuves subies par la population du Mont-Liban du fait de la famine de 1915, il insiste pour que la Békaa soit rattachée à nouveau à l’entité libanaise, en même temps que les cazas de Hasbaya, Rachaya et Baalbeck. Pour le patriarche Howayek, et les nationalistes libanais en général, il s’agit de rétablir le Liban dans « ses limites historiques et naturelles », en l’occurrence, grosso modo, dans les limites géographiques établies par Fakhreddine II et l’émir Bachir II et tracées par l’état-major français dans une carte remontant à 1862.

Grâce à cet intense travail de lobbying à la conférence de Paris et à l’action non moins intensifiée menée dès 1918 par un large éventail d’associations et de clubs dans les différents pays de la diaspora, le général Gouraud rend public, à Zahlé, le 3 août 1920, un arrêté rattachant les quatre cazas de la Békaa, de Baalbeck, de Rachaya et de Hasbaya au territoire autonome du Mont-Liban. Il proclame solennellement la formation du Grand Liban le 1er septembre 1920 sur les marches de la Résidence des Pins, en présence de plusieurs leaders politiques et spirituels. Mais la crise identitaire du Liban n’est pas résolue pour autant.

1) Kamal Salibi, « Histoire du Liban », édition Naufal, p. 186.

2) Kamal Salibi, op. cit. p. 189.

3) Edmond Rabbath, « La formation historique du Liban politique et constitutionnel », Publications de l’Université libanaise, p. 221.

4) Père Boutros Daou, « Histoire des maronites », pp. 959-960.

5) Les passages sur les grandes manœuvres diplomatiques de 1919-1920 sont basées sur l’ouvrage « L’Orient-Le Jour, 100 ans, ou presque ».

L’accord instaurant le régime de la moutassarifiya, signé le 9 juin 1861 pour mettre fin aux affrontements intercommunautaires de 1860 dans la Montagne, précédés de troubles similaires en 1842 et 1845, a maintenu l’entité libanaise dans les limites territoriales instaurées lors de l’établissement, en 1842, du système des deux caïmacamats, donnant naissance au « petit...