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Centenaire Grand Liban : lecture politique

Beyrouth : ultime ville ouverte en Méditerranée

Beyrouth : ultime ville ouverte en Méditerranée

Beyrouth, creuset de toutes les cultures et de toutes les religions de la Méditerranée. Sur notre photo, le secteur de Bab Idriss au début du mandat français. (Photo tirée de l’ouvrage de Fouad Debbas, « Beirut, Zakiratouna », éditions Bissane).

Le cataclysme qui frappa Beyrouth le 4 août 2020 a-t-il mis fin à 160 ans de prospérité continue, de vie sociale et culturelle brillante, d’activité économique et commerciale ininterrompue, sans parler d’un certain art de vivre qui a su s’exporter partout ? L’avenir nous dira si le Liban est en mesure de se refaire. La capitale libanaise est sortie d’un long sommeil historique au milieu du XIXe siècle, à partir du moment où Ibrahim Pacha (1789-1848) creusa en 1839 le nouveau port capable d’accueillir les bateaux à vapeur.

C’est à partir du port que le Beyrouth ottoman se développa, supplantant les anciennes échelles du Levant. Un port, une gare, le Lazaret (Quarantaine), des commerces, des compagnies maritimes, tout cela attira vers les environs du port des centaines d’immigrants venus de la montagne et d’ailleurs pour assurer leur subsistance. C’est ainsi que les quartiers hors les murs, démographiquement chrétiens, connurent une prospérité exceptionnelle. En bord de mer : Medawar, Gemmayzé, Mar Mikhaël, Jeïtaoui, Rmeil, Saïfi. Plus haut sur les collines de Moussaitbé et d’Achrafieh, les familles patriciennes installèrent leurs villas. Les missions religieuses chrétiennes dotèrent cette ville nouvelle d’écoles, d’universités et d’hôpitaux. Tel est le cadre du vivre-ensemble de Beyrouth sans lequel le Liban n’aurait aucun message à transmettre au monde. L’ancienne petite ville côtière s’est agrandie et s’est développée par agrégation centripète et non par expansion centrifuge comme Tripoli.

C’est pourquoi Beyrouth véhicule un des secrets les mieux gardés de l’imaginaire libanais, un présupposé que Mohammad Ezzedine formule comme titre de son ouvrage Beyrouth, capitale contre le Mont-Liban ?.

Beyrouth comme lieu d’origine

Pour beaucoup, le Liban, c’est la montagne et ses villages perchés au-dessus de profonds ravins. Aujourd’hui encore, être « de » Beyrouth ou être « à » Beyrouth semble parfois poser problème. Derrière ces interrogations transparaît en filigrane le grand enjeu de l’Orient méditerranéen : la question du sujet de la modernité, donc du citoyen. L’individu ne semble exister, en Orient, que comme parcelle émanant d’un groupe qui entretient lui-même des liens grégaires, quasi intemporels, de continuité avec le sol d’un lieu. Tout se passe comme si être domicilié à Beyrouth n’interdit pas de se sentir étranger en ville. C’est probablement ce paramètre qui est l’enjeu majeur du vivre-ensemble au Levant : s’approprier l’espace de la ville, assumer l’urbanité comme porte d’entrée à la citoyenneté. Le vivre-ensemble présuppose que tous ceux qui vivent ensemble, au sein d’un même espace commun, existent d’abord à titre individuel.

Après le 4 août 2020, Beyrouth se retrouve dans une grande désolation comme ce fut le cas le 9 juillet 551, suite au tremblement de terre qui provoqua un terrifiant tsunami ravageur. La violence du cataclysme fut telle que l’extrémité occidentale du cap appelé Ras-Chekka se brisa en mer. Toute la population de la côte libanaise fut décimée. Un voyageur qui visita le site en 565 témoigne : « Béryte, alors l’œil le plus beau de la Phénicie, fut dépouillée de toute sa splendeur. Ses superbes édifices si renommés, ornés avec tant d’art, s’écroulèrent. Aucun ne fut épargné ; il n’en subsista que des amas de décombres. » À 1 500 ans de distance, ces paroles préfigurent, de manière visionnaire, l’état actuel de la capitale libanaise.

Libanité entre dialogues et palabres

Rien ou presque ne prédisposait cette ville à être la métropole qu’elle est devenue et à abriter cet ultime foyer du cosmopolitisme en Méditerranée. Simple bourgade côtière, peuplée de moins de 10 000 habitants en 1800, Beyrouth en comptera 150 000 environ en 1900. Ce que la géographie a voulu comme simple cap rocheux au pied du Mont-Liban, l’histoire des hommes en a fait une avancée urbaine au milieu des flots, une ville-paquebot. Ruinée et détruite en 551, Beyrouth demeurera simple bourgade somnolente jusqu’au XIXe siècle avant d’entamer son aventure surprenante de métropole ottomane et de foyer de prédilection du vivre-ensemble. Phare avancé de l’arabité, creuset de toutes les cultures et de toutes les religions de la Méditerranée, ville meurtrie et maudite, Beyrouth séduit comme une femme qu’on désire, alors que cette agglomération ne brille pas particulièrement par son caractère monumental ni par un urbanisme particulier. Du milieu des flots, son espace ouvert et la brise marine qui la caresse en permanence confèrent à Beyrouth cet air de liberté insouciante qui intrigue ceux qui lui préfèrent la rigidité inflexible des territoires identitaires.

À cause de tous les malheurs qui l’ont accablé, certains ne croient plus au Liban et se demandent s’il existe un trait commun entre les groupes ethno-confessionnels de ce pays. Quel est le contenu du référent « libanité » ? Les vieilles assabiya et leur esprit de corps sont loin d’avoir été dilués dans le creuset libanais. Ces stratifications historiques ne peuvent se volatiliser d’un coup. Nul ne peut nier qu’il existe un certain mode d’urbanité que Beyrouth a su forger, avec ses usages et ses codes particuliers, et qui sert de substitut acceptable à une certaine libanité identitaire, toujours remise en question. Tout un mode de vie, toute une manière d’être, ont fini par forger un certain profil à l’homme libanais.

Cette identité-urbanité transcende les frontières de la République libanaise. Le modèle de Beyrouth s’est exporté à l’image du modèle universel français forgé par Paris. On retrouve ce modèle à l’œuvre dans plus d’une ville du Proche et du Moyen-Orient. C’est vers Beyrouth que toutes les classes bourgeoises ou embourgeoisées de l’Orient ont tourné leur regard. C’est à Beyrouth qu’on vient chercher le modèle cosmopolite dans plus d’un domaine, notamment culturel. Même si en 2020 Beyrouth en lambeaux n’est plus ce haut lieu qu’elle fut jusqu’en 2006-2008, il n’en demeure pas moins que les traits de cette libanité se retrouvent ancrés dans plus d’un pays du Proche et Moyen-Orient.

Jusqu’à une date récente, toute avancée culturelle dans cette aire, tout progrès, toute modernité conférait à son auteur une part de libanité, de l’identité de Beyrouth et de son modèle universel. Les citoyens de plus d’un pays arabe non seulement se sentent chez eux au Liban, mais de plus perçoivent que le Liban leur appartient. Ils se laissent volontairement approprier, avec plaisir, par le modèle de cette libanité si particulière et si curieuse. En dépit de son caractère parfois brouillon, de son immaturité civique, le modèle opère immanquablement par son charme. Son pouvoir d’attraction finit par s’approprier plus d’un imaginaire individuel de citoyens non libanais, voire à intégrer cet autre à ses propres codes. Les Libanais ne saisissent pas suffisamment cette force d’assimilation de l’urbanité beyrouthine, qui continue à opérer hors des frontières.

Le modèle de Beyrouth n’est plus obligé de demeurer otage des limites de l’agglomération elle-même, ou des frontières nationales du Liban. La longue guerre civile libanaise (1975-1990), dont les tumultes se poursuivent encore aujourd’hui, fut, comme tout conflit identitaire, un crime d’urbicide, celui du meurtre de Beyrouth comme lieu de l’unité du multiple. L’agglomération urbaine fut détruite avec jubilation par les factions en conflit. Mais la cité de Beyrouth, le modèle lui-même, n’a pas disparu. Beyrouth a essaimé et s’est exportée. La ville s’est, en quelque sorte, libérée des chaînes des assabiya des groupes libanais qui empoisonnent la vie publique et empêchent le modèle de donner toute la mesure de sa puissance comme cadre du vivre-ensemble. Beyrouth vogue par-delà les mers. Dans plus d’une ville du golfe Arabique, on retrouve l’un ou l’autre trait de la vie beyrouthine et de ses codes, même si on ne peut pas affirmer qu’on y retrouve l’ensemble du modèle.

Historique d’une urbanité composite

Étrange parcours que celui de la ville de Beyrouth. Son destin de métropole, et de capitale régionale, est contemporain de l’agonie du pouvoir ottoman. La petite cité maritime prend un essor surprenant à partir de 1830 et de l’occupation des troupes égyptiennes du khédive Ibrahim Pacha (1789-1848), fils du vice-roi d’Égypte Mehmet Ali (1769-1849) qui jettera les bases de l’Égypte moderne et de la Nahda ou Renaissance culturelle arabe. En 1831, Ibrahim Pacha fait son entrée dans Beyrouth et annule toutes les divisions administratives ottomanes. Il garde sous son autorité directe la ville en la dotant d’un gouverneur, qui décide d’entreprendre de grands travaux, comme l’aménagement du port et l’ouverture d’un lazaret. Cela coïncide avec l’apparition de la marine à vapeur, ce qui donna à Beyrouth une avancée considérable pour le développement du commerce international.

Le gouverneur égyptien crée un Conseil de prud’hommes (majliss shawra) formé de douze notables de la ville dont six musulmans et six chrétiens. Il ne peut rien décider sans l’avis de ce collège. Il reconnaît de facto la nécessité d’un équilibre paritaire entre les composantes de la société urbaine de Beyrouth. Il serait  pertinent de dire que la parité, adoptée au sein de ce Conseil prudhommal de Beyrouth, anticipe l’accord de Taëf de 1989 qui ignore la démographie et respecte une parité symétrique et non proportionnelle au prorata démographique.

En 1888, une nouvelle réforme ottomane crée le vilayet de Beyrouth, formé aux dépens des districts côtiers de l’ancien vilayet de Syrie, depuis Lattaquié jusqu’à Haïfa, à l’exception de la région autonome du Mont-Liban. Beyrouth acquiert le statut de capitale de province, ce qui lui confère des fonctions politiques qui consolident son rôle de métropole régionale jusqu’en 1917. Elle est pourvue du chemin de fer, de l’éclairage au gaz puis de l’électricité et du tramway, d’un réseau moderne d’adduction d’eau, de jardins publics, etc.

Au crépuscule du XIXe siècle, durant la longue agonie de l’empire des Osmanlis, la ville de Beyrouth se présente comme la vitrine d’une certaine modernité ottomane. L’Empire ottoman, sur son lit de mort, lègue à l’Orient méditerranéen la ville moderne de Beyrouth, point de ralliement du Levant, lieu de rencontre et d’échange entre l’Orient et l’Occident que l’empereur de Prusse Guillaume II surnomme « la perle de la couronne ottomane ».

Au sein de cet espace urbain se sont conjuguées trois dynamiques fondamentales de la ville ouverte : celle des réseaux d’échanges commerciaux mondialisés, celle de l’interculturalité et celle de la gestion de l’espace public. Plus de cent cinquante ans plus tard, on assistera à un phénomène similaire avec l’émergence et le développement de la ville de Dubaï, ce New-Beyrouth au milieu des sables d’Arabie, havre d’une certaine libanité du XXIe siècle. La modernité de Beyrouth ne fut rendue possible que par son détachement du destin du vieil empire et sa participation à l’essor de la dynamique économique et culturelle du monde occidental. Conçue et engendrée dans la matrice ottomane, Beyrouth se développe en se « désottomanisant ».

À la fin du XIXe siècle, Beyrouth est définitivement sortie de l’ombre en tant que grande métropole grâce à la position, qu’elle partage avec Le Caire, de capitale de la Renaissance arabe ou Nahda. C’est en cela qu’elle se distingue nettement des autres villes ottomanes réputées cosmopolites. La Nahda fut un éveil au temps du monde qui, sans le cadre urbain de Beyrouth, aurait pu difficilement avoir lieu. On rappellera ici la figure emblématique de l’intellectuel rebelle Ahmad Farès el-Chidiaq (1804-1887), modèle achevé de l’homme nouveau. Maronite de naissance, il passe au protestantisme puis à l’islam. C’est en tant que dépouille mortelle qu’il devint citoyen de Beyrouth. Son corps fut honoré selon les rites chrétien et musulman à la fois avant d’être inhumé dans le petit cimetière de Hazmieh à l’identité religieuse mal définie. Samir Kassir conclut : « À défaut de réformer entièrement la société, l’homme qui naissait ainsi de la Nahda lui avait imposé son existence. » C’est la ville de Beyrouth, et nulle autre, qui reçut en legs le corps de cet homme qui réussit l’exploit de faire vivre ensemble, en lui-même, toutes les identités de son temps et de son milieu.

L’imaginaire collectif a tendance à réduire le Liban à la seule ville de Beyrouth. Et pourtant, la majeure partie des mythes fondateurs de l’entité libanaise concernent la Montagne et non la ville. À la fin du XIXe siècle, le rapport de force se renverse en Montagne, en faveur des chrétiens, à tel point que des voix s’élevaient pour demander rien de moins que l’annexion de Beyrouth.

À cause de clivages administratifs entre le vilayet et la région autonome de la Montagne, la nature des relations entre Beyrouth et son arrière-pays s’est modifiée en profondeur. De nombreux migrants s’installaient à Beyrouth, mais sans toutefois s’intégrer à son urbanité. Un nombre important d’entre eux ne se faisait pas immatriculer à Beyrouth.

Cela préfigure cet enjeu central de la modernité actuelle qu’on peut appeler la guerre du territoire contre la ville. C’est la ville et ses réseaux qui peuvent prétendre assurer la cohésion de la diversité et l’unité politique du multiple. La ville constitue la référence commune alors que le territoire demeure le référent privilégié d’un identitaire particulier. Cette bataille du territoire connaît son apogée dans les guerres civiles et les conflits identitaires par le meurtre de la ville ou urbicide. L’urbanité ignore l’esprit de corps (assabiya). L’espace urbain aménage une place pour des individus dont l’allégeance première va à leur patrie.

Le message du Liban

Aujourd’hui, après l’explosion du 4 août 2020, tout cela semble compromis. Cent soixante ans de prospérité et de libanité semblent appartenir à un passé révolu. Le message du Liban est un mélange subtil d’un vivre-ensemble à deux composantes. La composante urbaine est celle de l’urbanité de Beyrouth, patchwork aux multiples couleurs humaines. La composante campagnarde est celle de la cohabitation en montagne entre groupes socioreligieux qui ont su apprendre la relativité des frontières culturelles. Il est vrai que la crispation identitaire demeure une tentation sous-jacente qui remonte à la surface au moindre prétexte et remet chaque fois en cause l’unité politique. On en est là en 2021.

Et pourtant, la coexistence a façonné l’homme libanais et lui a conféré un profil unique, tant le musulman que le chrétien. L’un et l’autre sont loin d’avoir une identité pure et homogène en tout point. L’un et l’autre sont, à la fois, soi-même et l’autre. L’édifice semble mal assuré, on le constate aujourd’hui. Pourquoi ? La réponse résiderait dans le fait que les fondations libanaises ne tiennent pas tellement compte de l’individu et du contrat social, tant elles demeurent soucieuses de l’équilibre et de l’entente intercommunautaires. Mais si le vivre-ensemble, fût-il insuffisant, se maintient au Liban, cela est dû au fait que l’esprit qui a nourri la ville de Beyrouth, depuis les années 1830, n’a pas dit son dernier mot. Au fond, tout le Liban s’abreuve à cette source vive qu’est l’urbanité de Beyrouth, condition première de la citoyenneté. Sans Beyrouth, la ville-mère, le Liban aurait-il quelque message à délivrer au monde ?

Antoine COURBAN

Chroniqueur à L’Orient-Le Jour

*Ancien chef du département de médecine et humanités (USJ)

Rédacteur en chef  de « Travaux et Jours » (USJ)

Membre du Conseil de l’enseignement supérieur du Liban.



Le cataclysme qui frappa Beyrouth le 4 août 2020 a-t-il mis fin à 160 ans de prospérité continue, de vie sociale et culturelle brillante, d’activité économique et commerciale ininterrompue, sans parler d’un certain art de vivre qui a su s’exporter partout ? L’avenir nous dira si le Liban est en mesure de se refaire. La capitale libanaise est sortie d’un long sommeil...