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En cas de malheur

Crises socio-économique, financière, institutionnelle et sanitaire : ne manquait plus à l’infernal bataillon qu’une résurgence du terrorisme politique. Voilà qui vient d’être réglé avec le lâche assassinat du militant Lokman Slim.

Qu’il s’agisse d’État de droit, de démocratie et de transparence, de libertés publiques ou de souveraineté nationale, il était l’homme de tous les idéaux. L’homme de toutes les audaces, aussi, puisque c’est à mains nues que cet intellectuel chiite de grand renom bravait l’emprise musclée qu’exerce le Hezbollah sur sa propre communauté. Mieux encore, et en dépit des menaces de mort qui lui étaient adressées, Lokman Slim ne cessait d’animer la contestation populaire initiée en octobre 2019 sans jamais déserter son domicile de la banlieue sud de Beyrouth, fief de la milice. À l’heure où le monde s’émeut du calvaire des migrants franchissant à pied, et à grands risques, les Alpes enneigées pour gagner quelque eldorado européen, on saluera bien bas la mémoire d’un indomptable lutteur défiant sans casque, sans piolet, crampons ou filin de sécurité le formidable Himalaya de l’arrogante autocratie milicienne. Sa périlleuse ascension, Slim l’avait entreprise sans même s’embarrasser d’un ICE, ce numéro que l’on enregistre dans son portable et que les secouristes peuvent contacter en cas d’urgence. Il croyait avoir trouvé mieux en rendant les chefs du Hezbollah et d’Amal personnellement responsables de ce qui pourrait lui arriver…

Compte tenu d’un passé de violence exceptionnellement chargé, il n’est guère surprenant, dès lors, que pour une large part de l’opinion publique, le crime était ostensiblement signé : et même deux fois plutôt qu’une, comme le suggérait un tweet odieusement claironnant posté par le fils de Hassan Nasrallah. C’est de non moins maladroite et choquante manière que ce choquant message était retiré, peu après, de la circulation ; mais le mal était fait, et même un communiqué du Hezbollah condamnant le crime ne pouvait rien y changer. Si le Hezbollah a tué Lokman Slim, à quelle soudaine urgence obéissait-il ? Et s’il ne l’a pas fait, si ce crime est l’œuvre de provocateurs, comme se dévouent déjà à l’affirmer ses partisans, n’est-il pas tenu de se dédouaner en désignant les meurtriers, lui qui a la haute main sur les affaires du Liban-Sud ?

Le plus atterrant est qu’il ne faut pas espérer des autorités légales des réponses convaincantes (ou même des réponses tout court !) à ces interrogations. Le président de la République a certes exigé la plus grande célérité pour ce qui est de l’enquête policière. Le Premier ministre démissionnaire a bien transmis la consigne au ministre de l’Intérieur qui, à son tour, l’a fidèlement passée aux responsables sécuritaires. Mais en réalité, et davantage encore que le pays et le peuple, l’État lui-même n’est-il pas otage de la milice ; pire encore, un otage consentant ? Six bons mois après la cataclysmique explosion du port de Beyrouth, aucune indication officielle n’a été fournie sur les propriétaires et gestionnaires de la mortelle cargaison de nitrate d’ammonium. Et c’est le même et lourd silence qui entoure l’assassinat, commis dans le plus pur style de polar de série B, de plus d’une personne qui en savait trop sur les criminelles magouilles se donnant libre cours sur les quais…

En même temps que du retard apporté à la formation d’un nouveau gouvernement s’attaquant enfin aux réformes, les États-Unis et la France s’alarmaient mercredi, dans une rare déclaration commune consacrée au Liban, de la lenteur des investigations sur l’explosion du 4 août. Inacceptable en effet, s’exclamait, le même jour, l’ambassadrice de France à Beyrouth. Inacceptable, renchérissait son homologue américaine, évoquant cette fois les menaces et intimidations pesant sur la libre pensée dans notre pays. Inacceptable, oui, on ne vous le fait pas dire, Excellences, mais encore ? Et jusqu’à quand les puissances amies continueront-elles d’attendre le salut du Liban de ceux-là mêmes qui l’ont mis à terre, de s’en remettre aux corrompus pour qu’ils mettent fin à la corruption ?

Chiites d’ambassades : ce sont ces termes avilissants, réservés aux agents et aux traîtres, que n’a cessé de décerner aux contestataires la propagande d’un parti qui ne craint pas d’afficher, lui, son obédience iranienne. Autant de mortelle inconséquence, cela mériterait bien une place de choix au rayon de l’intolérable.

Issa GORAIEB

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Crises socio-économique, financière, institutionnelle et sanitaire : ne manquait plus à l’infernal bataillon qu’une résurgence du terrorisme politique. Voilà qui vient d’être réglé avec le lâche assassinat du militant Lokman Slim.Qu’il s’agisse d’État de droit, de démocratie et de transparence, de libertés publiques ou de souveraineté nationale, il était l’homme...