Critiques littéraires Bande dessinée

Le patient américain de Freud

Le patient américain de Freud

Frink et Freud de Pierre Péju et Lionel Richerand, Casterman, 2021, 200 p.

u’est-ce qui fait qu’un romancier se prenne d’intérêt pour une figure que l’Histoire a oubliée ? Quel détail, quelle photographie, quels mots laissés déclenche-t-ils l’envie d’écrire ?

L’Américain Horace Frink, connu sous le nom du « patient américain » de Sigmund Freud, est de ces personnages qui ont connu l’estime, une forme de gloire, avant de tomber dans une déchéance et dans l’oubli. Le romancier Pierre Péju, qui porte un intérêt notoire pour la psychologie, a croisé son nom au hasard de la lecture des correspondances de Sigmund Freud. Il s’attache au personnage et entreprend une double aventure : travaillant en parallèle sur un roman (ce sera L’Œil de la nuit, paru en 2019) et l’écriture d’un scénario de bande dessinée autour de la vie de Frink, dessiné par Lionel Richerand et qui paraît aujourd’hui aux éditions Casterman sous le titre Frink et Freud. Qu’est-ce qui donc dans le destin de Frink a suscité tant de passion chez Péju ?

Il y a d’abord le contexte : Freud, très sceptique face à une Amérique qu’il ne porte pas dans son cœur, souhaite pourtant implanter ses idées outre-Atlantique. Frink sera son « protégé », celui qui sera désigné pour être à la tête de la branche américaine des idées de Freud. À travers les voyages de Freud à New York et ceux de Frink en Europe pour se faire analyser par son maître, c’est plus largement le lien complexe entre l’Europe et les États-Unis qui est ici dépeint.

Il y a ensuite l’homme : un être tourmenté à l’enfance marquée par des parents absents et par le spectacle macabre d’un incendie qui ravagea la maison familiale. Un homme dont la bipolarité n’a jamais été saisie à sa juste importance. Un être aux élans et aspirations contraires, sans cesse balancé entre des modes de vies qui jamais ne lui conviennent.

Il y a enfin le destin : une forme de gloire qui débouche en fin de parcours sur une vie retirée. Le ton employé, particulièrement touchant, intime, dans la description de cette fin de vie en forme de crépuscule nous laisse penser que Pierre Péju a avant tout été touché par ce retour à soi de Frink et qui clôture une vie des plus mouvementées.

S’essayant à l’écriture BD avec habilité (c’est avant tout une écriture de dialogues, et ils sont, dans cet album, particulièrement soignés et parfois joueurs), Pierre Péju fait ses premiers pas dans le neuvième art avec un projet visuellement atypique.

Le dessinateur, Lionel Richerand, livre en effet une partition des plus étonnantes : jonglant entre les registres, proposant des images qui évoquent parfois la belle retenue d’un Emmanuel Guibert, parfois l’expressionnisme d’un Vincent Vanoli, parfois le sens du spectacle d’un François Boucq, quand ses représentations de New York, chargées, ne prennent pas le chemin nerveux des dessins de Nicolas de Crecy. Cette alternance des approches graphiques, ingénieusement mêlées, fait du dessin au crayon de Lionel Richerand une expérience vivante, riche, qui palpite et qui maintient le lecteur dans un état de surprise permanent en plus d’être le reflet même de l’esprit bouillant du personnage.


Frink et Freud de Pierre Péju et Lionel Richerand, Casterman, 2021, 200 p.u’est-ce qui fait qu’un romancier se prenne d’intérêt pour une figure que l’Histoire a oubliée ? Quel détail, quelle photographie, quels mots laissés déclenche-t-ils l’envie d’écrire ?L’Américain Horace Frink, connu sous le nom du « patient américain » de Sigmund Freud, est de ces...

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