Le clin d'œil

Voyage de crise

Voyage de crise

D.R.

a commence avec les sourires exagérément mielleux du chauffeur de taxi, puis du porteur de valises à l’aéroport et leurs vœux emphatiques pour un voyage béni et un retour au pays sains et saufs – comme si on envisageait de traverser le Sahara à pied –, visiblement destinés à grappiller quelques sous de plus en pourboires. Puis, par un aéroport étrangement vide pour cette période de fêtes, jadis grouillant de parents impatients et émus et d’étudiants broussailleux, pressés de goûter au tabboulé maternel.

L’annonce prononcée par une voix féminine fantomatique dans un français approximatif vous avertissant que « tout bagage abandonné pourra être “endommagé” » (sous-entendu par de hautes autorités soucieuses de votre sécurité) ne vous impressionne guère et vous avancez jusqu’à la zone d’achats, jadis votre zone aéroportuaire favorite. Là aussi, c’est le désert. À tel point que les vendeurs oisifs sont assis en cercle et font une sobhiyé/petit café, faute de clients. Dès que vous vous approchez de la boutique d’artisanat, il y a comme un frémissement d’espoir dans le groupe et une vendeuse boudinée dans une jupe trop étroite se précipite illico, vous assurant que vous avez « illuminé » son magasin. Hélas, il vous faut l’abandonner pour rejoindre votre époux qui s’impatiente dans la célèbre cafeteria aux prix exorbitants qui ne présente plus qu’un maigre achalandage de sandwichs caoutchouteux.

Comme d’habitude, vous voulez acheter quelques livres et magazines pour le voyage. Ils s’avèrent coûter le prix d’un excellent repas chez Bocuse. Vous tentez de vous rabattre sur la production locale comme vous le serinent doctement tous les économistes de la télé et vous demandez naïvement où se trouve la section de revues libanaises. Pour vous voir répondre par un employé ensommeillé que cette section n’existe plus ! Quoi ? Votre pays, jadis qualifié d’imprimerie du Moyen-Orient, n’a plus les moyens d’imprimer le moindre petit magazine ? Vous avez une soudaine bouffée de nostalgie pour Futilités et Superficialités, ces magazines étalant sur un papier de luxe toutes les mondanités « trop » de la ville et les moments délicieusement voluptueux passés à détailler, sur leurs pages brillantes, d’anciennes camarades de classe mal rafistolées par le bistouri et d’ex-tombeurs de votre promo devenus de gros affairistes chauves à cigare. Vous regrettez même d’avoir participé un jour au concert de sarcasmes sur ces publications mené par des copines chic, discrètes et low profile, comme il sied à des filles bien nées.

L’impression d’extranéité est encore accentuée, à l’entrée de la cabine glaciale, par des hôtesses de l’air habillées comme des chirurgiens s’apprêtant à vous charcuter sur un billard. Et si la ligne aérienne nationale fait visiblement de son mieux pour « garder le niveau », vous déplorez la disparition du menu papier suranné délicieusement tarabiscoté, le remplacement du pain au lait par du markouk et un beurre orphelin sans sa confiture d’abricots.

La dextérité des pilotes libanais étant toutefois intacte, vous atterrissez trois heures plus tard à Dubai, qualifiée, vue des airs, par votre sagace époux de « désert parsemé de maquettes de projets d’étudiants en architecture ». Avec ses autoroutes qui ne semblent mener nulle part, ses gratte-ciels bleutés et ses malls regorgeant de marchandises, habités par des « délégués » asiatiques impavides ayant pour seule fonction de vous asperger inlassablement de nouveaux parfums, la ville est opulente, clinquante, orgueilleuse.

Artificielle surtout, a-t-on coutume de dire. C’est justement de gros artifices dont vous avez besoin pour faire passer la pilule de la mort de votre cher pays.


a commence avec les sourires exagérément mielleux du chauffeur de taxi, puis du porteur de valises à l’aéroport et leurs vœux emphatiques pour un voyage béni et un retour au pays sains et saufs – comme si on envisageait de traverser le Sahara à pied –, visiblement destinés à grappiller quelques sous de plus en pourboires. Puis, par un aéroport étrangement vide pour...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut