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Culture - Exposition

L’œuvre au noir d’Adlita Stephan

Puisant dans la richesse de la langue arabe les multiples portées d’un seul et unique mot, « al-Daken », traduisible par sombre ou ténébreux, l’artiste en tire une installation. Comme une incantation scripturale et visuelle, une silencieuse litanie exutoire, une plongée dans la transcendance de l’obscur...

L’œuvre au noir d’Adlita Stephan

De l’agonie en bleu, une pièce d’un triptyque en cours élaboré à l’encre, au feutre, au crayon et au pastel gras (14x21cm chacune).

Il y a environ trois ans, alors qu’elle passe par une période difficile, Adlita Stephan entame un travail singulier. Elle se met à consigner sur un cahier au moyen d’une écriture de fourmi les attributs, adjectifs et synonymes en langue arabe de l’obscurité. Dans une démarche similaire à celle de l’énumération des multiples noms d’Allah dans la religion musulmane, elle se lance dans une exploration de tout ce que désigne et représente le mot al-Daken (sombre), non plus strictement d’un point de vue visuel, mais en tant que ressenti physique, psychologique, émotionnel et même métaphysique.

Cette énumération des états de l’obscur, cette sorte de litanie des termes affiliés à l’obscurité, elle va en faire la matière même de son œuvre créative.

En inscrivant et réitérant sur différents supports un ensemble de termes qualifiant al-Daken wa ’oubouroh soit, en français, le sombre et sa traversée (titre de l’exposition), cette artiste conceptuelle transforme le langage – et en particulier le riche vocabulaire arabe – en médium pictural. Sauf que dans cette série comme dans les précédentes, la répétition de tracés minimalistes et minutieux reste sa signature artistique. « On peut y voir un mécanisme obsessif », reconnaît Adlita Stephan, qui préfère néanmoins parler « de travail méditatif ».

Plus de 200 épithètes…

L’artiste, qui expose jusqu’au 16 février à la galerie Janine Rubeiz le fruit de ses trois dernières années d’expérimentations, veut donc entraîner le public dans une traversée contemplative des états de la noirceur. Paradoxalement, c’est dans une salle baignée de lumière que se fait cette « plongée immersive dans l’obscur ». Et c’est même sur des supports clairs – pages blanches de cahiers, papier japonais, tissus en soie translucide ou encore sculptures d’argile ovoïdes – qu’elle décline inlassablement, à l’encre, à l’acrylique, au stylo à bille, au crayon mine et au fusain, cet ensemble de plus de 200 épithètes du sombre qui forment au final un texte quasi ésotérique.

…Et toujours ce mystère

Car il y a dans ses œuvres d’évidentes références au mystère. Et cela se dégage autant d’une peinture noire incisée d’un paragraphe écrit au crayon mine (qui n’est pas sans évoquer l’influence d’un Soulages), que de la suite de mots appliqués au pinceau sur des voiles transparents ou encore de ces écritures qui habillent des sculptures en forme d’œufs, « symboles de l’origine de toutes choses », affirme dans un murmure Adlita Stephan. Et d’ajouter, aussitôt : « Il y a un côté sacré dans l’obscurité. Un côté éminemment secret aussi, en lien avec la condition humaine et sa perversité. » D’où sa propension à glisser dans son inventaire des qualificatifs comme al-sareq, qui signifie voleur, « de vie évidemment », al-jathoumi (entité cauchemardesque) ou al-halak traduisible par l’agonie…

Au feutre sur platre, l’énumération des adjectifs du sombre, 40x35cm, 2019. Crédit Adlita Stephan/galerie Janine Rubeiz

Au prisme du vécu

Autant de mots pour décrire et partager son expérience personnelle de l’obscurité. Un état temporaire, dont l’artiste semble aujourd’hui sortie, et dont elle décrit dans une note d’intention, en anglais cette fois, les manifestations de son emprise sur son être : « Un nuage nébuleux et incompréhensible. Un malin dévastateur. Un reptile qui creuse vos muscles et attache votre âme à un marais salant. Un envahisseur qui vous enveloppe et colle à votre peau. Une frayeur en sourdine et pourtant tonitruante. Un ressenti visqueux, huileux et infesté, mais aussi intangible, inexprimable et immense. Une non-couleur qui tache cependant votre souffle et vos cellules. Un assombrissement qui vous piétine en une seconde, qui pèse une éternité, qui asphyxie votre voix et creuse votre poitrine, qui comprime votre cerveau et rétrécit l’univers jusqu’au point de suppression. Jusqu’à l’incertitude, la perte, l’absence… Une émotion qui bloque votre sentiment d’existence et vous laisse flottant dans un hors temps et un non-lieu ». À partir de là, il ne reste plus aux visiteurs de son exposition qu’à s’immerger pleinement dans l’univers d’Adlita Stephan. À explorer, sous différents prismes, sa thématique profondément sombre et tout à la fois étonnement apaisée. Son œuvre au noir, en somme.

« Al-Daken wa ’oubouroh » jusqu’au 16 février à la galerie Janine Rubeiz, Raouché.


Il y a environ trois ans, alors qu’elle passe par une période difficile, Adlita Stephan entame un travail singulier. Elle se met à consigner sur un cahier au moyen d’une écriture de fourmi les attributs, adjectifs et synonymes en langue arabe de l’obscurité. Dans une démarche similaire à celle de l’énumération des multiples noms d’Allah dans la religion musulmane, elle se lance...

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