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Société - Double explosion du port

Le parcours du combattant des proches des victimes pour obtenir justice

Les représentants des familles des pompiers tués continuent de se rendre auprès des responsables pour leur signifier qu’ils ne baisseront pas les bras tant que les auteurs du cataclysme ne sont pas identifiés et sanctionnés.

Le parcours du combattant des proches des victimes pour obtenir justice

Lors d’un rassemblement devant la statue de l’Émigré, non loin du port, le 4 octobre. Photo d’archives/João Sousa

Les sit-in et manifestations ne suffisent pas pour savoir qui est responsable de la double explosion du port de Beyrouth (4 août) ayant ôté la vie à plus de 200 personnes. Les parents des victimes savent que ces mouvements de protestation ne peuvent à eux seuls conduire à connaître la vérité. Parmi eux, les proches des dix pompiers de la brigade de Beyrouth qui ont été carbonisés et déchiquetés alors qu’ils tentaient de lutter contre l’incendie déclaré dans le hangar 12 où se trouvaient, en principe, 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium. Depuis le quarantième de leur deuil, ces familles mènent un combat sans interruption auprès des autorités judiciaires, politiques et religieuses, à travers des visites régulières qu’effectuent leurs représentants pour signifier aux différents responsables qu’ils ne baisseront pas les bras avant d’identifier les auteurs de la tragédie. En somme, un combat pour la justice.

Le dernier entretien qu’ont pu obtenir les proches des dix soldats du feu remonte à mardi. C’était avec Fadi Sawan, juge d’instruction auprès de la Cour de justice, la juridiction chargée de statuer sur l’affaire. Les visiteurs ont essayé de lever quelque peu le voile sur les circonstances du crime mais en vain, semble-t-il. William Noun, frère de Joe, l’une des victimes, affirme à L’Orient-Le Jour avoir demandé lui-même à M. Sawan la raison pour laquelle, selon ses propos, le chef du gouvernement sortant, Hassane Diab, avait annulé une visite au port aussitôt après avoir été averti de la dangerosité des matières stockées sur place, quelques jours avant l’explosion. M. Diab avait en effet renoncé à sa visite d’inspection la veille du déplacement prévu. « En réponse, le juge m’a affirmé que lors de son audience en tant que témoin, le secrétaire général du Conseil supérieur de la défense (CSD), Mahmoud Asmar, lui a indiqué que d’après le directeur général de la Sécurité de l’État, Tony Saliba, il n’y avait pas 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium dans l’enceinte du port, mais 200 kilos de TNT. Le responsable du CSD aurait ainsi expliqué au juge Sawan que c’est pour cette raison que le Premier ministre avait changé d’avis », dit M. Noun. « Or Tony Saliba avait affirmé avoir averti M. Diab et le chef de l’État, Michel Aoun, de la dangerosité de la situation », relève-t-il. Il rappelle que M. Saliba s’était basé sur un rapport rédigé par l’officier Joseph Naddaf, arrêté et toujours détenu, sans que l’on sache pourquoi, selon lequel les quantités de nitrate d’ammonium stockées pouvaient, en cas d’inflammation, détruire Beyrouth.« J’en déduis que l’un des trois ment, mais lequel ? » se demande M. Noun, avant de noter que « la question des matières dangereuses avait été retirée de l’ordre du jour d’une réunion du CSD sous l’égide du président Aoun ». « Comment expliquer cette coïncidence ? » se demande le frère du pompier mort, qui se dit certain que Mahmoud Asmar « n’a pas été arrêté parce qu’il serait proche du Hezbollah ».

« Qui d’autre que le Hezbollah ? »

Le procureur général près la Cour de cassation, Ghassan Oueidate, fait également partie des responsables auprès desquels se sont rendues les familles des pompiers. « Au cours de nos deux visites, nous avons demandé à M. Oueidate de se désister de l’affaire pour deux raisons. La première est qu’il n’a pas enquêté sur les causes de la présence du nitrate d’ammonium dans le hangar. La seconde est qu’il est soumis à un conflit d’intérêts, sachant que son beau-frère est Ghazi Zeaïter, qui, à l’époque des faits, détenait le portefeuille des Travaux publics, autorité de tutelle du port de Beyrouth », affirme M. Noun.

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Les proches des victimes font la tournée de tous les responsables politiques et religieux, à l’exception de ceux qui représentent la communauté chiite. « Nous avons essayé de rencontrer le président du Parlement, Nabih Berry », indique un proche qui a requis l’anonymat. Un rendez-vous avait été obtenu il y a trois semaines mais a été annulé 90 minutes avant l’échéance, ajoute-t-il. Quant aux dirigeants du Hezbollah, le jeune homme affirme qu’ils n’ont pas été sollicités.« Qui d’autre que ce parti a-t-il les moyens d’acheter du nitrate d’ammonium pour une valeur de 6 millions de dollars ? » Et d’ajouter : « Nous n’envisageons pas non plus de nous rendre auprès des autorités religieuses chiites. Elles sont dépendantes du Hezb. »

La tournée englobe toutefois les autorités religieuses d’autres communautés. « Nous exhortons les chefs religieux à ne pas couvrir les suspects, quel que soit leur rang », indique ce proche de victime, déplorant que « la tâche est rude ». « Comment voulez-vous par exemple que Saad Hariri soit inquiété alors qu’il bénéficie de la couverture du mufti de la République, Abdellatif Deriane ? » interroge-t-il, soulignant que lors d’une visite au chef de la communauté sunnite, celui-ci s’est contenté de dire qu’il fallait « attendre le verdict de la justice ». Et d’affirmer que le groupement dont il fait partie a tenté à maintes reprises d’être reçu par M. Hariri. « À chaque fois, un prétexte est invoqué pour rejeter la demande. Auparavant, il s’agissait du coronavirus, et maintenant de la formation du gouvernement », sourit-il amèrement. « Quant aux chefs chrétiens, le patriarche maronite Béchara Raï et le métropolite de Beyrouth Élias Audi, ils nous soutiennent à fond », fait-il observer.

« Les tribunaux français »

La responsable politique que rencontre le plus souvent la délégation des familles des dix pompiers est la ministre sortante de la Justice, Marie-Claude Najm. « Nous allons chez la ministre presque chaque semaine, et lui disons que nous n’avons pas confiance dans la justice libanaise. Nous lui avons demandé dernièrement de nous aider à porter plainte devant les tribunaux français », révèle pour sa part William Noun, soulignant qu’un rendez-vous a été demandé auprès de l’ambassade française. Les familles vont former une ONG, baptisée « Les parents des pompiers martyrs », indique M. Noun, évoquant une tentative de partenariat avec des ONG internationales pour les aider à intenter un procès en France.

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Plusieurs institutions civiles se mobilisent d’ailleurs pour soutenir les victimes du drame du 4 août dans leurs différentes catégories. Youmna Makhlouf, membre de l’Agenda légal, affirme à L’OLJ que son institution cherche à les aider à s’organiser en lobbies. Ces associations incluraient respectivement les parents de victimes décédées, les personnes affectées dans leurs capacités physiques et les habitants dont les maisons ont été détruites. « La catastrophe a une dimension nationale » , note Me Makhlouf, soulignant que « sans que ne soit violé le secret de l’instruction, les Libanais ont le droit d’obtenir des informations sur le cours des investigations ».


Les sit-in et manifestations ne suffisent pas pour savoir qui est responsable de la double explosion du port de Beyrouth (4 août) ayant ôté la vie à plus de 200 personnes. Les parents des victimes savent que ces mouvements de protestation ne peuvent à eux seuls conduire à connaître la vérité. Parmi eux, les proches des dix pompiers de la brigade de Beyrouth qui ont été carbonisés et...

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Cela fait quatre mois que l'incompétence, l'ignorance, la bêtise et l'irresponsabilité de nos dirigeants se sont concrétisées par le drame meurtrier du port. Ce jour-là, notre grand innovateur de Baabda, et bâtisseur du nouveau Liban fort, a promis en fanfare qu'une enquête serait menée tambour battant en 5 jours avec condamnations immédiates. Sa fracassante déclaration faite, il a estimé avoir fait son devoir et est allé se coucher. Nos juges et magistrats devaient bien, eux aussi, faire quelque chose : des arrestations arbitraires ont eu lieu sans que l'on en connaisse les fondements et bien sûr, en épargnant les vrais responsables. Quant à notre tandem chiite, le courageux barbu 6-feet-under et l'éternel voleur de la place de l'Etoile, symbole personnifiée de l'inutilité absolue, ils n'ont bien sûr rien à voir avec ça, donc pas la peine de se déranger pour ce genre de broutilles. Nos ministres et nos élus ? Bof, pourquoi se bouger le cul puisqu'on sait que d'autres vont s'en occuper, comme d'habitude. Oui, comme d'habitude, la population doit encore une fois se débrouiller toute seule pour se relever de ce crime. Comme d'habitude, les secours et la compassion viennent de l'étranger, tout comme les aides financières. Et comme d'habitude, la Justice libanaise restera muette tant qu'elle aura un révolver sur la tempe.

Robert Malek

16 h 36, le 04 décembre 2020

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Commentaires (2)

  • Cela fait quatre mois que l'incompétence, l'ignorance, la bêtise et l'irresponsabilité de nos dirigeants se sont concrétisées par le drame meurtrier du port. Ce jour-là, notre grand innovateur de Baabda, et bâtisseur du nouveau Liban fort, a promis en fanfare qu'une enquête serait menée tambour battant en 5 jours avec condamnations immédiates. Sa fracassante déclaration faite, il a estimé avoir fait son devoir et est allé se coucher. Nos juges et magistrats devaient bien, eux aussi, faire quelque chose : des arrestations arbitraires ont eu lieu sans que l'on en connaisse les fondements et bien sûr, en épargnant les vrais responsables. Quant à notre tandem chiite, le courageux barbu 6-feet-under et l'éternel voleur de la place de l'Etoile, symbole personnifiée de l'inutilité absolue, ils n'ont bien sûr rien à voir avec ça, donc pas la peine de se déranger pour ce genre de broutilles. Nos ministres et nos élus ? Bof, pourquoi se bouger le cul puisqu'on sait que d'autres vont s'en occuper, comme d'habitude. Oui, comme d'habitude, la population doit encore une fois se débrouiller toute seule pour se relever de ce crime. Comme d'habitude, les secours et la compassion viennent de l'étranger, tout comme les aides financières. Et comme d'habitude, la Justice libanaise restera muette tant qu'elle aura un révolver sur la tempe.

    Robert Malek

    16 h 36, le 04 décembre 2020

  • Ça fait mal au cœur de voir les familles des victimes abandonnées à leur chagrin et au deuil impossible et qu’ aucune pointure en justice ne vole à leur secours pour faire parvenir leurs voix devant les instances judiciaires internationales pour obtenir la condamnation des criminels qui ont ôté la vie à des pompiers et à des citoyens honnêtes et détruit leurs habitations et leurs vies impunément. La solidarité manque dans un pays où manger et boire priment sur le prix du sang versé. Le peuple entier devrait se joindre à ses familles pour faire pression et faire éclater la vérité. Ainsi ils empêcheront d’autres crimes qui continuent à se perpétrer d’une façon individuelle jour après jour jusqu’à la prochaine explosion. Le silence aussi peut tuer, on ne le sait que trop.

    Sissi zayyat

    11 h 34, le 04 décembre 2020

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