Récit

La littérature comme arme de guerre

La littérature comme arme de guerre

© Francesca Mantovani

Il fallait supprimer 22 000 postes en trois ans pour libérer 7 milliards de cash-flow : cela s’appelait le plan NExT, mis en place en 2006 et visant à redresser la société France Télécom. Il fallait supprimer ces postes tout en réduisant autant que possible les indemnités à payer. Il fallait donc dégrader les conditions de travail afin de pousser un grand nombre de salariés au départ volontaire. Ce fut une réussite, nonobstant quelques dommages collatéraux : des dizaines de suicides et de tentatives de suicide.

Des années plus tard, en 2019, se tient le fameux procès contre France Télécom et sept de ses dirigeants pour harcèlement moral à l’échelle de l’entreprise. La romancière Sandra Lucbert y assiste, en vue d’écrire un livre. Or celui-ci, intitulé Personne ne sort les fusils, ne traite pas à proprement parler du procès lui-même, mais plutôt – et paradoxalement – de l’impossibilité qu’il puisse réellement avoir lieu. « Au procès France Télécom, le monde jugé est le nôtre, écrit Sandra Lucbert. Le monde qui juge est aussi le nôtre. Le monde jugé est celui depuis lequel on juge. Toute notre mécanique sociale devrait comparaître ; et c’est impossible, parce que nous sommes à l’intérieur ; elle dicte nos présupposés. On ne la voit pas : c’est par elle qu’on voit. Ainsi, le tribunal est intérieur à ce qu’il juge. Il parle la langue qu’il accuse. »

Cette langue, que parlent à la fois les accusés, les plaignants et les juges, que parle également la société tout entière, c’est celle du capitalisme néolibéral : celle du management et de la finance.

Cette langue est oppressive : elle contribue à la production d’un ordre social et, ce faisant, le justifie. Elle le présente comme le seul possible en camouflant, voire en rendant impensable le fait que cet ordre serve les intérêts d’une minorité au détriment de ceux de la majorité. « Les vices de quelques-uns, que sert l’ensemble de la société », écrit Sandra Lucbert.

Mais ce que cette langue camoufle surtout, c’est la violence meurtrière de l’ordre social qu’elle contribue à créer. France Télécom est endettée ; il fallait la désendetter ; il fallait donc augmenter le flux de la liquidité ; il fallait faire du cash-flow ; mais le flow est bloqué par les salaires ; il fallait donc « désalarier le flow » (« par la porte ou par la fenêtre », avait un jour dit Didier Lombard, le PDG de France Télécom) ; il fallait que des postes soient supprimés : « C’est comme ça qu’on fait. On dit parce-que-la-dette, le-cash-flow-il-faut, les-salariés-faut-pas. Plus on l’affirme, plus on est convaincu, et toujours sans comprendre… Une violence dégondée est contenue dans Enfin-il-fallait-voilà. »

Une violence machinale. Et c’est justement parce qu’elle est machinale qu’on la perçoit comme étant la loi d’un monde tel qu’il aurait été créé par Dieu, d’un monde qui n’aurait donc pas pu être différent de ce qu’il est actuellement. Ce que le « Enfin-il-fallait-voilà » camoufle, c’est que la machine fonctionne pour faire de l’argent aux actionnaires, et que pour atteindre ce but, il est parfois nécessaire que certaines personnes se liquident, se suicident. Mais puisque c’est une machine, personne n’est responsable. Ainsi va le monde. Et personne ne sort les fusils.

Pour Sandra Lucbert, on ne peut juger ce monde que « depuis un dehors ». Mais Il faut préalablement désapprendre sa langue, la langue collective, pour en adopter une autre. Cette autre langue, c’est la littérature : « Elle impose un écart permanent d’avec tout ce qu’on dit. Je parle la langue collective, mais contestée par une cacophonie intérieure. » Grâce à cette cacophonie intérieure qu’est la littérature, et en faisant constamment appel à trois grands romanciers, Kafka, Herman Melville et Rabelais, Sandra Lucbert s’attelle, tout au long de ce livre puissant, à démanteler la langue du management et de la finance, à la ridiculiser et à dévoiler sa violence meurtrière.

Personne ne sort les fusils car tout le monde parle la langue des bourreaux. Et ceux-ci ne se sentent pas le moins du monde responsables : « Parfois, Didier Lombard s’endort pendant le récit d’une pendaison. Il digère. »

Personne ne sort les fusils de Sandra Lucbert, Seuil, 2020, 156 p.


Il fallait supprimer 22 000 postes en trois ans pour libérer 7 milliards de cash-flow : cela s’appelait le plan NExT, mis en place en 2006 et visant à redresser la société France Télécom. Il fallait supprimer ces postes tout en réduisant autant que possible les indemnités à payer. Il fallait donc dégrader les conditions de travail afin de pousser un grand nombre de salariés au...

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