Critiques littéraires

Massignon, sentinelle catholique en terre d'islam

Massignon, sentinelle catholique en terre d'islam

D.R.

Ce livre est l’histoire d’une rencontre entre deux grandes personnalités catholiques du premier XXe siècle. Le savant et mystique Louis Massignon qui a une spiritualité brûlante et Jacques Maritain, le philosophe qui réinstaure la doctrine de Saint Thomas d’Acquin comme philosophie de l’Église. C’est la rencontre de l’eau et du feu. À dire vrai c’est Massignon qui parle le plus et avec souvent une violence extrême. Assez souvent on peut dire que ce sont des monologues.

C’est une traversée de l’âge des extrêmes qui va de la veille de la guerre de 1914 jusqu’à celle d’Algérie puisque Massignon décède en 1962. C’est surtout un Massignon par lui-même que l’on trouve dans ces pages. Comme le disent les préfaciers : « Il y a, chez Massignon, un besoin permanent et insatiable de confession publique, d’auto-examen, de mise au net, nécessité qui le pousse à narrer sa vie passée et à témoigner de ses joies ou affres présentes. Chez Maritain, pareille pulsion n’existe quasiment pas : ses lettres sont plus souvent celles d’un directeur spirituel, ou d’un témoin amical, que d’un pénitent implorant ou angoissé. »

On ne trouve pas ici ou très peu le Massignon universitaire, quelques allusions par-ci par-là c’est tout, ni le Massignon politique qui durant la plus grande partie de cette période est aussi un conseiller du Prince. Cette correspondance nous donne avant tout le Massignon intérieur, hanté par l’homosexualité et visité par Dieu, captivé par la personne de la vierge Marie et cherchant à concilier les trois religions abrahamiques tout en agissant dans le sens de la conversion au catholicisme, surtout de jeunes intellectuels juifs.

Il n’est pas possible ici de résumer ces 50 ans de vie intense. La première guerre mondiale donne une bonne idée de la personnalité de Massignon. Il est d’abord préservé du combat par une affectation au ministère des Affaires étrangères, mais il demande rapidement d’être transféré dans une unité combattante. Il est affecté comme officier interprète de l’anglais dans l’armée d’Orient aux Dardanelles puis à Salonique. La guerre est pour lui une épreuve spirituelle : « J’ai un gros, gros travail, et notre situation est nettement d’assiégés qui ne pourront être renforcés. Sentinelle avancée de la Chrétienté en terre d’Islam, je prie mon patron S. Louis de France de m’aider à souffrir cette “déconfiture” de la dernière croisade, ainsi qu’il fit pour les siennes, et une joie profonde m’inonde le cœur de tenir enfin mon désir. Je n’oublie pas cette nuit de Noël entre deux rafales d’obus, et ma prière maintenant rejointe plus clairement à celle de tous les croisés morts pour la Terre Sainte prie plus hardiment Notre Seigneur pour la conversion des fils d’Ismaël. »

Sa volonté d’expiation va jusqu’à obtenir d’être versé dans la troupe sur le front bulgare : « le Jugement n’est pas pour plus tard, mais il est déjà porté. Porté sur nos crimes, et nos lâchetés, suspendu au-dessus de nos libertés encore vivantes qu’il faut offrir tout à fait maintenant qu’il se fait tard. Que Notre Dame ait pitié des miens, et qu’une de ses Larmes, qui m’ont jadis touché le cœur, apaise la sécheresse de mon âme avide. Que cette guerre si surnaturelle me permette de tout offrir à Dieu, toute ma pauvreté saignante, depuis les “jeunes gens tombés” dont je fus (Œuvre du tiers ordre de N. D. des VII Douleurs), les musulmans où j’ai vécu (Œuvre du Père de Foucauld), mes parents, mes amis, toutes les œuvres saintes que j’ai voulu grandes pour Dieu, moi-même si petit, si sottement et maladroitement scrupuleux, dans l’Église éternellement divine où Il m’a fait naître pour lutter. »

Au printemps 1917, il est affecté à la mission Picot et va se trouver jusqu’en 1920 au centre des événements qui vont faire émerger un nouveau Proche-Orient. Cela ne lui interdit pas d’avoir une vision sombre des événements : « La démence surnaturelle de la situation mondiale m’épouvante : c’est l’expiation de la Chrétienté, qui, depuis quatre cents ans, n’a cherché qu’à exploiter le monde entier pour embellir son corps – et avilir son âme. La voici qui s’entredéchire, et tous les braves cœurs que nous avons connus sont morts ou en train de mourir. Et le monde nouveau qui se lève est encore un peu plus vil que celui où nous sommes nés. »

À cette époque, Massignon est plutôt favorable au sionisme vu comme une aventure d’ordre spirituel. Cette correspondance permet de suivre son évolution qui le conduit à une condamnation à la fin des années 1930 pour ensuite chercher une réconciliation des trois religions monothéistes après 1948 qui passe par le retour au moins en nombre conséquent de réfugiés palestiniens.

On n’aperçoit peu ici sa volonté d’aménager le colonialisme français sous la IIIe République, mais en revanche son engagement pour l’indépendance des pays d’Afrique du Nord est bien marqué. Notation de 1959: « de Gaulle n’arrive pas à se faire obéir des officiers qui, en Algérie ont «“déplacé” un million d’habitants musulmans hors de leurs villages, et font défiler de force les musulmans devant le cadavre du “rebelle” abattu. Les SS ne faisaient pas mieux. »

Cette correspondance nous permet de voir Massignon tel qu’il était, avec ses emportements, sa violence mais aussi son intense spiritualité qui est celle d’un temps d’avant Vatican II. Le lecteur est impressionné et captivé à chaque page.

Il faut féliciter les éditeurs qui ont fait un magnifique travail d’élucidation de toutes les références de cette correspondance. C’est un modèle d’édition critique pour un grand livre.

Correspondance de Louis Massignon et Jacques Maritain, présentée, établie et annotée par François Angelier, Michel Fourcadenet, René Mougel, Desclée de Brouwer, 2020.


Ce livre est l’histoire d’une rencontre entre deux grandes personnalités catholiques du premier XXe siècle. Le savant et mystique Louis Massignon qui a une spiritualité brûlante et Jacques Maritain, le philosophe qui réinstaure la doctrine de Saint Thomas d’Acquin comme philosophie de l’Église. C’est la rencontre de l’eau et du feu. À dire vrai c’est Massignon qui parle le...

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