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L’air du temps

Air vicié : air que l’on respire dans une maison close. On doit cette savoureuse définition à l’humoriste suisse Jean-Charles, infatigable chasseur de perles qu’il a soigneusement consignées dans divers ouvrages, dont la célèbre Foire aux cancres. Et si ce bon mot mérite d’être dépoussiéré ici, c’est que l’actualité la plus immédiate le commande absolument. C’est que l’air, lui-même mis en coupe réglée, est devenu franchement irrespirable.

Dans la bordélique gestion de nos affaires, il y a déjà longtemps que l’affairisme effréné de la classe dirigeante fait insulte à la terre libanaise. Quotidiennement violée est notre frontière avec la Syrie, à travers laquelle les produits de première nécessité, subventionnés par l’État, fuient, par convois entiers, en contrebande. Les carrières sauvages ont sévèrement balafré la montagne, de coûteux barrages et autres ouvrages tout aussi mal conçus ont agressé l’environnement, les adjudications truquées et délits d’initié sont légion, sans parler des routes nationales et autres infrastructures essentielles laissées à l’abandon. La mer n’était évidemment guère épargnée, le béton souvent hideux des constructions illégales achevant de défigurer un magnifique littoral qui pouvait très bien prétendre au titre de Riviera locale. C’est bien vrai que dans ce pays, les pourris ne manquent pas d’air, quand ils ne craignent pas d’étaler leurs fortunes mal acquises ; mais qui aurait pu imaginer qu’après avoir essoré la terre et asséché la mer, ils en viendraient à s’attaquer aux nuées ?

Incroyable en effet est le racket imaginé (et impunément pratiqué des années durant !) par ce haut responsable de l’Aéroport de Beyrouth soupçonné d’avoir extorqué des sommes importantes à des compagnies aériennes et des agences de voyages, sous peine d’un arrêt de leurs opérations. En cas de refus d’obtempérer, le voleur présumé décrétait en effet… un interdit de vol. Et on tremble à l’idée qu’une fois qu’on lui avait graissé la patte, ce personnage, en charge de la sécurité de navigation, fermait probablement les yeux sur les lacunes dont pouvaient se rendre coupables certains transporteurs low-cost. Découverte il y a déjà un an, la criminelle combine est en cours d’instruction, nous assure-t-on. Mais aux dernières nouvelles, le maître chanteur, qui jouit à l’évidence de hautes protections, n’est pas encore arrêté, mais seulement interdit de voyage.

Ce qui n’est pas moins extraordinaire, dira-t-on, c’est que devant le flot ininterrompu de scandales minant la république, l’on trouve encore moyen de s’étrangler d’indignation. Tous les jours, en effet, télés, publications, journalistes d’investigation et blogueurs mettent en cause, nommément, anciens ministres et hauts fonctionnaires civils ou sécuritaires s’étant retrouvés à la tête de fortunes colossales et menant un train de vie princier. Des déballages de linge sale ont lieu publiquement entre anciennes Excellences et organismes de contrôle. Il est fort rare toutefois que l’appareil judiciaire y donne quelque suite, ce sont plutôt les lanceurs d’alerte que l’on interpelle. Entre-temps, et plus de trois mois après la dévastatrice double explosion du 4 août, d’aucuns persistent à noyer le poisson dans les eaux glauques du port de Beyrouth.

* * *

Face à tant d’aberrations, on se demande sérieusement si, dans l’establishment politique au pouvoir, on peut trouver une seule partie sincèrement désireuse de voir éplucher les comptes de l’État. Édifiant est le retrait, hier, de la firme juricomptable chargée de scruter les registres de la Banque du Liban : apparemment découragée – sinon dégoûtée – par les vives querelles entravant la procédure à suivre, elle a fini par déclarer forfait. Mais qu’on se rassure, elle sera généreusement dédommagée pour sa peine, la maison ne reculant, comme on sait, devant aucun sacrifice.

Pour toutes ces raisons et quoi qu’on puisse penser des intentions réelles de Washington, les sanctions américaines visant des responsables restent, jusqu’à nouvel ordre, la seule possibilité de défoulement pour le citoyen excédé. Car outre leur incontestable impact psychologique et moral, ces mesures sont fort susceptibles de susciter, pour le moins, une amorce de contestation au sein des partis visés. Toujours hier, le palais de Baabda se fendait d’un communiqué pour démentir l’existence de tels remous au sein du Courant patriotique libre ; mais depuis quand de banals, de vulgaires canulars de presse nécessiteraient-ils un démenti formel de la présidence de la République ?

En fait, et tant qu’à parler de mises au point, c’est bien la réaction publique du sanctionné qui en appelle impérativement une. Le chef du CPL croyait récemment impressionner son monde en s’engageant à cesser toute activité politique si des preuves de corruption venaient à l’incriminer. Lui est-il venu à l’esprit combien cette maladroite promesse de retraite prématurée est révélatrice de l’insolente immunité dont se prévalent les gens du pouvoir ? À quel point elle heurte les sentiments d’une population qui vit dans l’attente du jour béni où les responsables du gaspillage et du pillage, quels qu’ils soient, devront rendre compte de leur désastreuse gestion : sans naturellement oublier de rendre au César citoyen ce qui appartient à César ?

Issa GORAIEB

[email protected]


Air vicié : air que l’on respire dans une maison close. On doit cette savoureuse définition à l’humoriste suisse Jean-Charles, infatigable chasseur de perles qu’il a soigneusement consignées dans divers ouvrages, dont la célèbre Foire aux cancres. Et si ce bon mot mérite d’être dépoussiéré ici, c’est que l’actualité la plus immédiate le commande absolument....