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Les rois du vide

Terre d’asile et d’immigration, notre extraordinaire Liban, ou bien, au contraire, indécrottable et prolifique producteur de candidats au départ ?

Les chiffres laissent songeur. En temps normal (ce n’est plus, depuis longtemps, que façon de parler), la population du Liban est estimée à près de cinq millions d’habitants. Elle se trouve greffée aujourd’hui de plus d’un million de réfugiés de Syrie, eux-mêmes venus s’ajouter à des centaines de milliers de Palestiniens. En contrepartie, on se plaît à estimer la diaspora libanaise à 14 millions d’âmes en comptabilisant, un peu trop généreusement, les émigrés de la quatrième ou cinquième génération : excédent tout théorique et qui n’est pas fait pour rassurer.


Initiées au XIXe siècle, les diverses vagues d’émigration avaient toutes, pour motivation essentielle, l’impératif de survie matérielle. Bien sûr, divers fléaux – guerre ou famine notamment – ne faisaient que rendre plus pressant encore ce facteur économique dominant qui propulsait les Libanais jusqu’aux coins les plus reculés de la planète. Mais assez bizarrement, la Terre pouvait tout de même continuer de tourner pour ceux qui restaient : tout se passant comme si la minuscule patrie redevenait capable de se tirer d’affaire, et même de prospérer, maintenant qu’elle s’était délestée de ce trop-plein de bouches à nourrir.


Si en revanche l’actuel mouvement d’exode revêt une gravité exceptionnelle, c’est parce que des paramètres aussi dévastateurs qu’inédits sont venus fausser la traditionnelle équation. Absolument sans précédent est certes la crise économique et financière qui s’est abattue sur le pays, et plus de la moitié des Libanais vit déjà en dessous du seuil de pauvreté. Mais surtout, les citoyens ont perdu leurs dernières illusions quant à la capacité de leurs gouvernants à redresser la situation, à réaliser les réformes requises, enferrés qu’ils sont dans d’égoïstes querelles d’influence qui se traduisent par un mortel blocage politique. L’inimaginable somme de carences entourant, sous un épais rideau de mutisme officiel, la monstrueuse explosion du 4 août dans le port de Beyrouth aura été la sanglante goutte qui a fait déborder le vase. En fait jamais, au grand jamais dans son histoire, le Liban n’a été affligé d’une caste dirigeante affichant un tel concentré d’irresponsabilité, d’incurie, de criminelle négligence et de corruption. Couronnant toutes leurs misères, c’est bien le rejet total et sans appel de cette clique de naufrageurs qui, en dernière analyse, décide jeunes et moins jeunes à partir.


Or c’est dans les plus précieuses de ses œuvres vives – excellence académique et haute technicité – que le pays est atteint par cette saignée. Étudiants, mais aussi enseignants de qualité, médecins de grande valeur et aussi infirmiers qualifiés, de même que virtuoses des diverses disciplines d’ingénierie, se pressent devant les consulats, en quête d’un précieux visa pour la normalité. Pépinières de décideurs locaux et arabes, nos splendides universités se débattent désormais dans d’énormes difficultés. Et si les émirs du pétrole ne se font plus soigner dans nos hôpitaux mais à Tel-Aviv, le triste mérite n’en revient pas à la seule administration Trump. La soumission du pouvoir à l’aventurisme du Hezbollah et des années de diplomatie libanaise outrageusement pro-iranienne ont entraîné l’isolement arabe du Liban et affecté la situation de centaines de milliers de Libanais travaillant dans les royaumes du Golfe.


Le diable doit bien rigoler dans sa barbe. Les Libanais se sont époumonés à réclamer, dans la rue, le départ, de préférence vers d’autres horizons, des responsables. Ces gouvernants indignes, il leur était simplement demandé de vider les lieux : ils nous ont pris au mot, c’est exactement ce qu’ils sont en train de faire, mais à leur façon…


Issa GORAIEB
[email protected]


Terre d’asile et d’immigration, notre extraordinaire Liban, ou bien, au contraire, indécrottable et prolifique producteur de candidats au départ ?

Les chiffres laissent songeur. En temps normal (ce n’est plus, depuis longtemps, que façon de parler), la population du Liban est estimée à près de cinq millions d’habitants. Elle se trouve greffée aujourd’hui de plus...