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Rescapés du 4 août

Jean : Je resterai ici, chez moi, à Gemmayzé

Ce sont des prénoms, des visages, des histoires chargés de traumatismes. Des inconnus qui sont apparus dans les médias du monde au lendemain de la double explosion de leurs vies, les laissant avec des blessures profondes et les débris de leur peine dans la peau. Trois mois après ce 4 août, Claire, Jean, Thérèse et Édouard, Dolly et Araxi, et tant d’autres, remercient leurs saints préférés d’être encore là, dans cette vie qui continue, malgré tout, comme un miracle. Leurs récits, que « L’Orient-Le Jour » a choisi de partager avec vous pendant quelques semaines, sont ceux de gens ordinaires projetés en quelques terribles secondes dans une tragédie extraordinaire dont ils n’oublieront et ne pardonneront rien.

Jean : Je resterai ici, chez moi, à Gemmayzé

Jean Garzo, un de plus anciens habitants de Gemmayzé, au lendemain du 4 août.

Jean Garzo a 62 ans. Son regard triste et grave charrie encore les souvenirs de cette journée, ce voyage en enfer, et garde intactes les cicatrices émotionnelles du 4 août. Les autres, celles de ses blessures à la tête, au cou, au dos et aux jambes, sont presque toutes entièrement guéries. « Je ne sais pas comment je m’en suis sorti. Dieu m’a donné la force de rester en vie… » dit-il. De sa fenêtre où il passe le plus clair (et le plus sombre) de son temps, installé sur cette chaise qui, avec lui, regarde les années passer, le meilleur comme le pire, l’EDL et le port sont à portée de vue. Mais Jean a le regard vide, perdu, fatigué, comme démissionnaire. Au chômage depuis plusieurs mois, il travaillait dans l’entretien des installations hôtelières. Le Covid-19 puis la double explosion l’ont précipité dans un désespoir profond.

Les murs bleus qui insufflaient à l’appartement et la vie d’avant le 4 août, déjà morose, un peu de gaieté, ont été repeints en blanc. Jean a fait comme il a pu, avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas de moyens, aidé par un ami d’enfance, Farès Sabe’, qui s’est chargé des réparations les plus urgentes pour tenter de redonner aux lieux un semblant de normalité, et consoler l’âme de son copain. « La maison a été entièrement soufflée… Les portes, les meubles, la cuisine, les chambres. Même ma voiture, qui était garée en bas, n’existe plus. »

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Trois mois plus tard, pas de vitres, encore. « Nous n’avons pas pu faire plus que ça, j’en suis déjà à l’équivalent de 10 000 dollars de frais que Farès a assumés », précise-t-il. Une entrée d’immeuble et des escaliers dans un état lamentable, la pluie et toutes les angoisses qui s’invitent à présent… Jean ne réagit pas, il ne se révolte même pas. Sa lassitude le plonge dans des silences qui ressemblent à de la résignation, une désespérance contre laquelle il n’arrive plus à lutter. « La Croix-Rouge est passée donner un coup de main au début. Des ONG sont venues, l’armée aussi, les télévisions, ils ont posé des questions, pris des notes, des photos, promis de nous aider. Mais personne n’est revenu. Personne n’a rien fait. On nous envoie de temps en temps des aliments non périssables, on nous distribue des produits de nettoyage, des boîtes de kleenex, mais c’est tout. »


Jean Garzo, 3 mois plus tard. Photos Yasmina Hilal


Les premiers habitants du quartier

Ce petit appartement qu’il partage depuis 30 ans avec son frère aîné Saliba les a vus grandir, dans une fratrie de cinq. « Nous ne sommes plus que trois », précise-t-il. C’est en 1962 que son père Daoud installe la famille à Gemmayzé, dans ce quartier alors populaire et peu fréquenté. « Nous sommes nés à Bachoura. Nous avons vécu toute notre enfance ici », confient d’une même voix les deux frères, avant de pointer fièrement la photo de leurs parents, accrochée au mur près d’une image de Jésus. Célibataire – « Je n’ai pas eu de chance », dit-il –, Jean n’a jamais habité ailleurs, sauf pendant la guerre. « Un obus a touché l’appartement, mon père a échappé à la mort par miracle. Nous avons provisoirement déménagé à Jal el-Dib pour fuir les bombardements. » Leur sœur, elle, habite au 4e étage. « Grâce à Dieu, elle a eu très peu de dégâts. » Pendant que Jean prépare le café, son frère Saliba, 75 ans, prend la parole. D’une humeur plus légère et plutôt bavard, malgré sa pâleur de convalescent, il raconte, sans attendre les questions : « J’ai beaucoup voyagé, vécu et travaillé à Londres, en Arabie saoudite. Je me suis marié deux fois… J’étais un bel homme, regardez », dit-il en tendant aussitôt une photo des années 70 : « C’est moi en chemise Hugo Boss. Je l’avais achetée dans une boutique à Hamra pour 15 000 livres libanaises. » « Regardez, dit-il encore tout en refusant poliment de se faire photographier aujourd’hui, la femme assise avec moi, on dirait Georgina Rizk. » À 68 ans, il a décidé de prendre sa retraite. « J’étais trop fatigué. » Opéré du cœur deux semaines avant la double explosion, il était dans l’appartement, lui aussi. Il ne l’a réintégré que début novembre. Blessé à la tête, au bras et au cou, il restera hospitalisé à Jbeil pendant 15 jours. Mais de ça, de la douleur, des blessures, des mauvais jours, de la peur, il n’a pas envie de parler, sauf pour dire : « Je n’ai peur de rien, que de Dieu. »

On répète les mêmes erreurs

« Moi, le moindre bruit me fait sursauter, reprend Jean en servant le café. Une mobylette qui passe, un klaxon, l’orage… » Et de poursuivre, lentement, sa version des faits, sa vérité, dont il est « sûr et certain » : « Je prenais mon café en face de la baie vitrée. J’ai entendu une première explosion à 17h50. J’ai commencé à filmer la scène avec mon téléphone pour l’envoyer aux amis. » Une deuxième explosion, plus légère, et puis, à 18h8, « un souffle terrible qui a arraché la porte, fait voler en éclats toutes les vitres de la maison et m’a projeté au sol, de l’autre côté de la pièce ». Jean ne perd pas connaissance, malgré la violence du choc. Il est blessé à la tête, au cou, au dos et aux jambes, il saigne de partout.

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En marcel, il se met à marcher, hagard, et se dirige vers l’hôpital Wardié, le plus proche. L’hôpital, totalement débordé, le refuse. Alors il continue, seul, son long périple vers l’Hôtel-Dieu où il est pris en charge. « J’ai attendu de 19 heures à deux heures du matin. Les urgences étaient jonchées de sang, de blessés, de morts. Il y avait tant de cris… » À l’aube, les plaies nettoyées et recousues, il repart chez lui, un chez-lui dévasté. Une voiture s’arrête, à son bord de jeunes gens proposent de le raccompagner. « Tout était sens dessus dessous. J’ai dormi sur le canapé… » Le lendemain, la Croix-Rouge et un groupe de volontaires viennent balayer, nettoyer, effacer les traces de sang, rassurer Jean. « Je me sens encore complètement sonné. Perdu. C’est le mot, insiste-t-il, perdu. Mais je resterai ici. Beaucoup ont proposé de me loger, en attendant que les réparations soient achevées. J’ai refusé. Je n’ai jamais dormi en dehors de chez moi. Maintenant, hamdellah, tout va bien. Mais nous n’avons rien appris de tout ce que nous avons vécu. Pourvu seulement que ça ne se répète pas… »


Yasmina Hilal, caméra au poing, sur le terrain. Photo C.H.


Yasmina Hilal, des images et des histoires

Réalisatrice, vidéaste de films « expérimentaux », artiste « hybride » avec une prédilection pour les mixed medias, surprenante photographe de mode qui n’a pas envie d’aller là où on l’attend... Yasmina Hilal est tout cela. Après des études au Emerson College de Boston, une année passée à L.A. pour « voir d’autres choses », découvrir des cultures, des possibilités, s’embarquer dans des aventures professionnelles inattendues – « Je n’ai que 23 ans! » –, elle rentre au Liban en mars 2020, à défaut de Dubaï où son projet tombe à l’eau, pour cause de coronavirus. Au lendemain de la double explosion du port, elle sillonne les rues dévastées d’une capitale épuisée, de Saïfi à Mar Mikhaël, avec des arrêts à la rue Pasteur et la Quarantaine. « J’ai rencontré par hasard un Syrien qui m’a invitée à voir sa maison. Tout était détruit. J’ai demandé si je pouvais prendre quelques photos, il a accepté. » C’est ainsi que, sans l’avoir prémédité, Yasmina Hilal est devenue photographe-reporter. Elle poste ses premiers sujets sur les réseaux sociaux et est immédiatement contactée par National Public Radio qui lui en demande plus. Elle leur fera 35 histoires, toutes à ses yeux uniques, émouvantes, qui seront publiées quelques jours après la double explosion, sous le titre Inside Beirut’s Homes and Offices. Un exercice qu’elle cessera juste après, mais qu’elle reprendra ponctuellement pour la série « Rescapés du 4 août » publiée dans la dernière page de L’Orient-Le Jour. « Je suis encore affectée par ces images post-explosion, avoue-t-elle trois mois plus tard. Je suis, comme tous les habitants de Beyrouth, une victime qui doit panser ses plaies. Mais j’ai surtout réalisé que chacun ici a son histoire, une histoire à raconter et qu’il a envie de partager… Ce qui me donne envie, plus que jamais, de rester au Liban. »


Jean Garzo a 62 ans. Son regard triste et grave charrie encore les souvenirs de cette journée, ce voyage en enfer, et garde intactes les cicatrices émotionnelles du 4 août. Les autres, celles de ses blessures à la tête, au cou, au dos et aux jambes, sont presque toutes entièrement guéries. « Je ne sais pas comment je m’en suis sorti. Dieu m’a donné la force de rester en...

commentaires (1)

C'est le genre de journalisme que j'aime. Témoigner de la vie des gens, des anonymes comme comme Jean qui n'est rien dans ce qui lui arrive. Au bord de sa fenêtre, les larmes aux yeux, il regarde ce spectacle de désolation, et dire qu'il se remettra de toutes ses émotions. Triste pays quand on ne vient au secours des démunis que pour "aider" aves des produits de nettoyage, des boîtes de kleenex. Ce gentleman, ne perd pas son humour, avec une chemise Boss et fier de sa personne et de celle qui ressemble à Georgina, refuse de déménager, est un Libanais qui se dit que le pire est très vite derrière moi. Je ne sais pas si c'est de la résilience ou autre mot savant, mais je le dis et je le répète, une négligence criminelle est pire qu'un accident. Tiens bon Jean, on pense à toi.

L'ARCHIPEL LIBANAIS

11 h 23, le 12 novembre 2020

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Commentaires (1)

  • C'est le genre de journalisme que j'aime. Témoigner de la vie des gens, des anonymes comme comme Jean qui n'est rien dans ce qui lui arrive. Au bord de sa fenêtre, les larmes aux yeux, il regarde ce spectacle de désolation, et dire qu'il se remettra de toutes ses émotions. Triste pays quand on ne vient au secours des démunis que pour "aider" aves des produits de nettoyage, des boîtes de kleenex. Ce gentleman, ne perd pas son humour, avec une chemise Boss et fier de sa personne et de celle qui ressemble à Georgina, refuse de déménager, est un Libanais qui se dit que le pire est très vite derrière moi. Je ne sais pas si c'est de la résilience ou autre mot savant, mais je le dis et je le répète, une négligence criminelle est pire qu'un accident. Tiens bon Jean, on pense à toi.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 23, le 12 novembre 2020