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Rescapés du 4 août

Claire : « C’est pour vous que je m’inquiète »

Ce sont des prénoms, des visages, des histoires, chargés de traumatismes. Des inconnus qui sont apparus dans les médias du monde au lendemain de la double explosion de leurs vies, les laissant avec des blessures profondes et les débris de leur peine dans la peau. Trois mois après ce 4 août, Claire, Thérèse et Édouard, Dolly et Araxi, Jean, et tant d’autres, remercient leurs saints préférés d’être encore là, dans cette vie qui continue, malgré tout, comme un miracle. Parents, voisins, leurs récits, que « L’Orient-Le Jour » a choisi de partager avec vous pendant quelques semaines, sont ceux de gens ordinaires projetés en quelques terribles secondes dans une tragédie extraordinaire dont ils n’oublieront et ne pardonneront rien.

Claire : « C’est pour vous que je m’inquiète »

Claire et son inséparable Coucou depuis 20 ans. Photo João Sousa

Elle s’appelle Claire. Claire comme son sourire, qu’elle nous tend au seuil de son appartement ensoleillé, perché au sixième étage avec vue sur Gemmayzé et la sublime maison des Dagher. Claire comme son allure, légère, au lendemain de ses 97 ans, qu’elle vient de fêter le 1er octobre. Cette élégance naturelle faite d’un délicieux charme discret. Claire Achou’ a la mémoire qui vacille, elle ne retient que le beau, le joyeux, et c’est tant mieux. En cette fin de journée où se préparait le pire, ce sinistre 4 août, à l’insu du monde mais pas de nos dirigeants qui savaient, Claire, comme à son habitude, est installée sur le canapé du salon, en pleine conversation avec son oiseau Coucou placé dans une cage jaune posée sur la table. De cet instant qui aurait pu lui être fatal, où elle a été sérieusement blessée au bras droit, du coude à l’épaule, et perdu beaucoup de sang, elle dira, tout simplement : « Je ne me rappelle de rien… » Avant de préciser, dans un instant de lucidité qui la rattrape furtivement : « J’ai tout sali, Il y avait du sang partout. Sur le canapé… On a tout nettoyé, heureusement… C’était le désordre parfait. Mais Dieu m’a envoyé un ange… » Un ange, alors que tous les membres de la famille Kettaneh, ses cousins, sont blessés et dans l'impossibilité de la rejoindre.

Autour de Claire, ses 4 anges, de gauche à droite : May Hadi el-Murr, Maria Malass, Fabio Irani et, à ses côtés, Michèle Ragy. Photo João Sousa

Ce sont en fait quatre anges que Dieu lui a envoyés, à Claire, « tendre, aimable, amicale, confiante », comme la qualifient Michèle, May, Maria et Fabio. « C’est une voisine de palier idéale, confie Michèle Ragy, spécialiste en Digital Marketing chez Kassatly Chtaura. Discrète, joyeuse. » Fille unique, avec quatre frères « partis avant moi », Claire n’a pas d’enfants, pas de mari, « pourquoi faire ? Vive la liberté », dit-elle à ses visiteurs, mais ces cousins qu'elle aime, qui prennent soin d’elle et lui rendent visite une fois par semaine. Elle a lontemps travaillé pour Alitalia, avant de prendre sa retraite et de l’apprécier. Ce jour-là, Michèle est au balcon avec son copain Tarek. Elle remarque son chat qui se crispe, les oiseaux qui s’affolent et se dispersent dans un ciel brusquement, étrangement menaçant. La double explosion, « atomique » qu’elle prend d’abord, pour un séisme, les projette à l’intérieur. Tarek a la clavicule brisée, elle est touchée au pied. Le temps de se relever, d’évaluer les dégâts, « il ne restait plus rien que mon chapelet, fixé au mur comme par miracle », de s’assurer rapidement que tout le monde est vivant, son cousin qui habite l’étage du dessus avec ses deux bébés, d’envoyer un voisin s’occuper de Claire, et la jeune fille part à la recherche d’un hôpital pour tenter de soigner ses blessures. Dans un décor de fin de monde où elle se sentait dans une autre dimension, « dans la matrice, comme le film », elle revient épuisée, après une longue et vaine quête à pied, avant de s’effondrer sur les escaliers de Geitaoui. Devant May.

Les traces de sang sur le canapé, à la suite des blessures de Claire, ce 4 août. Photo Yasmina Hilal

Un ange passe

Drôle, triste endroit pour une rencontre et pourtant… ce « cadeau du ciel » entre deux inconnues se fera comme ça, dans l’urgence. May Hadi el-Murr vit à Douar, ses parents à Mar Mikhaël. Après les premières images diffusées à la télévision, elle accourt vers les lieux du sinistre, arrive chez ses parents miraculeusement indemnes, les aide comme elle peut à ramasser les morceaux de leurs vies, puis ressort voir où elle peut être utile. « Quand j’ai découvert Michèle, elle n’arrivait pas à marcher. Je l’ai aidée à rentrer chez elle et monter les six étages jusqu’à son appartement… » « Occupe-toi de Claire », lui demande-t-elle alors. Impossible de déplacer Claire dans ces conditions, pas d’ambulances, pas de routes accessibles, pas d’hôpitaux et ses proches qui ne peuvent même pas arriver. « Je lui ai donné les premiers soins... » Ce n’est que le lendemain de cette interminable journée que Maria Malass, la colocataire de Michèle, May et Fabio Irani, un volontaire, reviendront. « Elle n’était pas bien, raconte Maria, elle avait perdu beaucoup de sang. Il fallait absolument la transporter à l’hôpital et lui faire des points de suture. En voiture, elle saluait les passants et ne cessait de répétait : “C’est quoi ce chaos ? Un festival ? Une party ? Pourquoi on me prend déjeuner en robe de chambre ? ” Au bout de cette longue journée, il leur faudra plus de 6 heures pour arriver à l’hôpital, et trois importantes blessures à colmater, Claire, stoïque, leur dit : “merci les petits, je vais dodo…” »

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Aujourd’hui, quatre mois plus tard, l’appartement de Michèle et celui de Claire sont réparés. Le reste de l’immeuble est encore en chantier. « Nous avons assumé tous les frais, précise Michèle. Aucune ONG n’est venue nous voir… » Pour Claire, c'est évidemment sa famille, à la fois les Karam et les Kettaneh, qui se chargeront de tout. Claire, en cette matinée d’automne, est installée sur ce même canapé, avec son Coucou préféré, « mon compagnon depuis 20 ans », qui, selon elle, « n’a jamais vu autant de monde qu’aujourd’hui ! » « Il te fait cuicui, me dit-elle, donc il t’aime ! » Ces quatre mousquetaires, qu’elle reconnaît sans en retenir les prénoms, lui apportent le sourire. Ou est-ce le contraire ? « En général je suis optimiste, mais pas en ce moment, confie-t-elle. Quand je pense au nombre de malheureux… Moi je suis vieille, khalass… C’est pour vous que je m’inquiète… » Et même si Claire a déjà oublié, eux, comme tant d’autres, n’oublieront pas un certain 4 août.


Elle s’appelle Claire. Claire comme son sourire, qu’elle nous tend au seuil de son appartement ensoleillé, perché au sixième étage avec vue sur Gemmayzé et la sublime maison des Dagher. Claire comme son allure, légère, au lendemain de ses 97 ans, qu’elle vient de fêter le 1er octobre. Cette élégance naturelle faite d’un délicieux charme discret. Claire Achou’ a la mémoire...

commentaires (2)

Merci pour ce bel article. C’est le Liban que j’aime. Dans le malheur, malgré le manque de ressources financières, on peut encore trouver la tendresse, la gentillesse et la générosité de cœur. Claire la souriante aux cheveux blancs et son petit oiseau dans la cage jaune sont un rayon de poésie dans l’obscurité de la nuit libanaise.

Agenor

11 h 38, le 05 novembre 2020

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Commentaires (2)

  • Merci pour ce bel article. C’est le Liban que j’aime. Dans le malheur, malgré le manque de ressources financières, on peut encore trouver la tendresse, la gentillesse et la générosité de cœur. Claire la souriante aux cheveux blancs et son petit oiseau dans la cage jaune sont un rayon de poésie dans l’obscurité de la nuit libanaise.

    Agenor

    11 h 38, le 05 novembre 2020

  • je vous aime...avec toute votre histoire...soyez l ANGE pour nous,les générations libanaises,surtout chrétiennes, qui ont tant besoin de chance et protection.

    Marie Claude

    09 h 07, le 05 novembre 2020