Tout en donnant l’impression de discuter simplement avec des proches, le président de la Chambre, Nabih Berry, a multiplié hier les déclarations importantes en répondant aux questions des étudiants de l’USJ, lors d’un entretien avec lui à Aïn el-Tiné. Entre le gouvernement qui serait « formé dans quatre ou cinq jours », « l’impossibilité que les négociations sur le tracé des frontières se transforment en processus de normalisation avec Israël », « le dialogue discret mené avec des représentants du mouvement de protestation » et « la crainte de regretter un jour l’accord Sykes-Picot » tant ce qui se prépare pour la région est grave, notamment sur le plan de la partition, Nabih Berry a évoqué tous les sujets, y compris celui de la corruption, assurant aux jeunes que s’il avait voulu s’enrichir, il serait « resté en Afrique »... Les étudiants en master de communication et marketing politique à l’Institut des sciences politiques de l’USJ étaient conscients de l’importance de leur rendez-vous avec le président de la Chambre, ce dernier étant, pour eux, un acteur-clé de la vie politique libanaise, qu’il marque de son empreinte depuis des décennies et sans doute avant leur naissance.
Au bout d’une heure et demie d’un entretien au cours duquel le président de la Chambre a répondu à toutes les questions, alternant les idées de fond et les plaisanteries, tout en ponctuant ses phrases d’expressions en français, les étudiants et le responsable du master, le Pr Pascal Monin, ont quitté Aïn el-Tiné impressionnés par l’aisance avec laquelle M. Berry a dialogué avec eux, après s’être pliés au rituel de la photo-souvenir.
« Qu’avons-nous célébré lors du centenaire ? »
Interrogé d’emblée sur l’exigence de la communauté chiite d’obtenir le portefeuille des Finances dans le prochain gouvernement, le chef du mouvement Amal rappelle avoir toujours dit que « les communautés sont une bénédiction pour le Liban, alors que le confessionnalisme est une malédiction ». Il y a plusieurs années, il avait d’ailleurs présenté un projet pour l’établissement d’un État laïc, tout en préservant les droits des communautés à travers le Sénat. Mais « lorsqu’on va au marché, on doit vendre et acheter », lance-t-il. Autrement dit, si les autres ont une approche confessionnelle, les chiites doivent aussi l’avoir. Il précise toutefois que le Liban ne peut pas continuer avec le critère confessionnel qui prévaut aujourd’hui. Il existe des choses incompréhensibles dans la formule libanaise, poursuit-il, puisqu’il est arrivé à deux reprises qu’un gouvernement soit formé sans toutes les composantes confessionnelles. Au sujet de sa longévité en politique, M. Berry, après avoir rappelé avoir intégré le monde politique officiel dans les années 80 lorsqu’il est devenu ministre de la Justice, souligne qu’il n’est pas le fils d’un leader et qu’il n’a pas non plus formé une dynastie politique. « J’ai gravi les échelons comme un soldat », dit-il. Prié de préciser ce qu’il a voulu dire lorsqu’il avait lancé que « le Liban a 6 000 ans et qu’il il est toujours en voie de formation », M. Berry répond en reprenant une phrase de Pierre Sadek (ancien caricaturiste d’an-Nahar) : « Le Liban ne supporte pas l’occupation, mais ne préserve pas son indépendance. » Il se demande ensuite : « Qu’avons-nous célébré lors du centenaire (du Grand Liban) ? Et comment en sommes-nous arrivés là ? » avant de répondre : « Le danger qui émane de l’intérieur est plus grave que celui qui vient de l’extérieur. »
Le non à la normalisation
Évoquant les négociations sur le tracé des frontières, Berry rappelle qu’il avait déjà commencé, « au siècle dernier », à œuvrer pour donner au Liban le droit de profiter de son eau, sachant que celle-ci est une priorité dans la région. Selon lui, le Liban est édifié sur une nappe d’eau, mais malgré cela, les Libanais n’ont pas suffisamment accès à cette ressource. En 2002, il avait réclamé le droit du Liban à profiter de l’eau du Wazzani. Alors que M. Berry se trouvait en visite en France, le président français de l’époque, Jacques Chirac, l’avait informé que les Israéliens comptaient lancer une guerre si le Liban exploitait cette eau. Malgré tout, il s’était rendu sur place avec le président de la République de l’époque pour utiliser l’eau du Wazzani... En réponse à la question de savoir pourquoi c’est lui qui a négocié l’accord-cadre au sujet des frontières maritimes avec Israël, il précise qu’il était « mandaté pour cela par le président Michel Aoun et le président du Conseil de l’époque, Saad Hariri ». Prié de dire s’il s’agit du début d’une normalisation, Nabih Berry lance : « Impossible ! » Il déclare avoir pris soin de faire figurer dans l’accord-cadre que les négociations se feront sous l’égide de l’ONU, sur la base des « arrangements d’avril (1996) ». Selon lui, on parle de normalisation « parce que l’environnement arabe souhaite que le Liban, ce petit pays qui a remporté deux victoires historiques contre l’ennemi israélien et contre l’ennemi takfiriste, prenne cette voie. Mais le texte de l’accord-cadre est clair ».
Saad Hariri « le plus en mesure d’agir »
Revenant à la question du gouvernement et interrogé sur son insistance pour que Saad Hariri forme le futur cabinet alors que le peuple a réclamé le changement, Nabih Berry précise que lorsque le mouvement de protestation a commencé, il a ouvert un dialogue discret avec ses représentants. Son conseiller Ali Hamdane avait même tenu près de sept réunions et avait abouti à un accord écrit avec eux, assure-t-il. M. Berry comptait le signer, mais « les représentants du mouvement ont déclaré qu’ils parlaient au nom de six formations. Il en restait 24 qu’ils voulaient consulter, et ils ne sont jamais revenus », a-t-il dit. « Aujourd’hui, pour sauver mon pays, Saad Hariri est le plus en mesure d’agir, et le gouvernement devrait être formé dans quatre ou cinq jours », affirme-t-il. Ne croit-il pas qu’il est englobé dans le slogan « kellon, yaani kellon » (Tous veut dire tous), scandé par les protestataires ? Nabih Berry répond que « ce sont les corrompus qui devraient avoir peur ». « Si j'avais voulu m’enrichir, je serais resté en Afrique », insiste-t-il. Il rappelle aussi que dès son arrivée dans la vie publique (il est devenu ministre en 1984), il a fait une déclaration de ses biens. Une de ses premières actions en tant que chef du Parlement (il occupe cette fonction depuis 1992) a été de créer le Conseil constitutionnel puis de faire voter une loi sur l’enrichissement illicite en 1999. Sur le plan de la corruption, il se dit donc « tranquille ». À ce sujet, il précise que le véritable problème réside dans la non-application des lois. « Savez-vous qu’au Liban, pas moins de 54 lois ne sont pas appliquées, dont celle sur l’électricité, celle sur l’organisme de régulation des télécoms et une autre qui organise le fonctionnement de l’aéroport ? » lance-t-il.
À une question sur la chute de popularité du mouvement Amal par rapport au Hezbollah, notamment au niveau des voix préférentielles obtenues aux élections législatives de 2018, Nabih Berry répond qu’il était d’abord hostile à cette loi électorale parce qu’elle ressemble trop au projet de loi dit grec-orthodoxe. De plus, il a quand même obtenu un bloc de 17 députés, le seul à regrouper des députés chrétiens, chiites, sunnites et druzes, alors que le Hezbollah a un bloc de 12 membres, souligne-t-il. En ce qui le concerne, il préfère une loi électorale qui fait du Liban une seule circonscription ou alors que 5 mohafazats soient considérées comme telles, alors que le Sénat, lui, serait élu sur une base confessionnelle, et il pourrait légiférer dans tous les domaines. Finalement, ceux qui s’y sont le plus opposés sont le chef du CPL Gebran Bassil et le chef des Kataëb Samy Gemayel.
Pas d’alternative à l’initiative française
Interrogé sur la conférence CEDRE (organisée à Paris en 2018 pour un appel au financement de projets d’infrastructure au Liban), M. Berry précise avoir évoqué ce sujet longuement avec la nouvelle ambassadrice de France, Anne Grillo, qu’il a reçue hier. Il n’y a pas d’alternative à l’initiative française, dit-il, rappelant l’accord, lors de la réunion à la Résidence des Pins, sur 90 % des points figurant dans le document français. Il précise que son représentant, le député Ibrahim Azar, était le seul à avoir réclamé l’établissement d’un État laïc. Mais cela n’a pas été retenu. Par contre, il y a des points de réforme sur lesquels tout le monde était d’accord, selon lui. « À mon avis, il faut commencer par l’électricité parce qu’elle représente 62 % de la dette publique. Ce qu’il faut retenir aussi, c’est que la CEDRE et le Fonds monétaire international sont liés. Si le Liban gagne la confiance de l’un, il aura celle de l’autre », assure-t-il. Selon lui, le processus de sauvetage va prendre du temps, mais il se dit optimiste sur le long terme car le Liban a des ressources gigantesques, notamment en gaz et pétrole. Il précise tenir cette information de la compagnie italienne Eni, qui fait partie du consortium avec Total et Novatec pour exploiter certains blocs. En même temps, ajoute-t-il, les expatriés dans le monde envoient au Liban des fonds considérables chaque année. Au sujet de la possibilité de lever les subventions sur certains produits, Nabih Berry affirme qu’il ne l’acceptera pas. « Qu’ils commencent d’abord par arrêter la contrebande », lance-t-il.
Par contre, ce qui le tracasse, c’est ce qui se prépare dans la région. « Je crains qu’on en vienne à regretter l’accord Sykes-Picot parce que ce qui se prépare pourrait être plus grave encore », dit-il, notamment au sujet de projets de partition... Concernant l’élection américaine, il ne pense pas que leur issue aura un impact particulier sur le Liban. « La politique de l’administration américaine va se poursuivre tant que le lobby sioniste sera aussi fort et que les Arabes seront aussi divisés. Il y a 2,5 millions de Libanais d’origine aux États-Unis. Si nous avions constitué un lobby, nous aurions pu avoir un impact. Mais hélas, nous en sommes encore à la guerre des tribus... » lâche-t-il.
Est-il possible qu’il y ait un conflit entre Amal et le Hezbollah au sujet de la présidence de la Chambre ? Nabih Berry estime que ce n’est pas possible car « cette fonction rassemble ». Il rappelle qu’à chaque fois, il a été élu à la tête de la Chambre avec plus de cent voix...
Monsieur le Président du parlement. On ne peut pas parler de lois, d’Etat ou de nation tant qu’une partie spécifique de la population, les chiites en l’occurrence, sont armes jusqu’aux dents et qu’ils utilisent ces armes pour imposer leur point de vue dans la vie du pays. Et ne venez pas nous répéter le disque rayé que les armes sont celles de la résistance contre l’ennemi israélien et qu’elles ne seront pas utilisées à l’intérieur, elles ont été utilisées plus d’une fois notamment en mai 2008. D’ailleurs, par définition une résistance est contre un occupant, comme la résistance libanaise des FL contre l’ex occupation syrienne du Liban alors qu’actuellement aucune parcelle du territoire libanais n’est occupée alors à quoi sert la résistance ?
11 h 47, le 29 octobre 2020