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Roman

Si le ciel n’est pas avec nous, que dire alors de l’enfer ?

Pour son troisième roman, « Al-samaa laysat maana » (Le ciel n’est pas avec nous, Hachette Antoine-Naufal, 171 pages), l’écrivain Ahmad Mohsen place quatre personnages à Beyrouth et à Alep, entre 1972 et 1975, dans un décor de théâtre sanglant, détruit et destructeur, entre mort violente, désolation et espoir de survie.

Si le ciel n’est pas avec nous, que dire alors de l’enfer ?

Ahmad Mohsen est un auteur préoccupé par les drames d’un Orient déboussolé. Photo DR

Ahmad Mohsen signe un troisième opus intitulé Al-samaa laysat maana (Le ciel n’est pas avec nous, Hachette Antoine-Naufal, 171 pages). Un titre bien sombre et fataliste, comme un renvoi, mais sur un autre plan, d’une autre adversité et des problèmes plus personnels et intimistes, à une œuvre de Rachel Field All this and heaven too (Tout cela, et le ciel aussi). Œuvre romanesque tirée d’un fait divers, qui a été portée à l’écran avec un énorme succès par Anatole Litvalk avec une Bette Davis éblouissante. Le rapprochement de la sévérité, l’indifférence, l’accablement et l’abandon célestes sont aux abords de la similitude avec ce roman en langue arabe qui a pour décor une terre à feu et à sang. Mais toute ressemblance s’arrête là…

On pourrait gloser peut-être davantage sur ce titre qui illustre de bien affligeantes circonstances avec le présent du Liban. Si le ciel n’est pas avec nous, l’enfer l’est assurément. Et cette géhenne au brasier dévorant nous accueille à bras ouverts… Et c’est justement là qu’Ahmad Mohsen, préoccupé par les drames d’un Orient déboussolé, plonge son encre et sa plume acérée.Un témoignage, une dénonciation, une mise à nu que ce roman intense où coule dans ses pages un souffle parfois kafkaïen… Dans l’absurdité, la déroute, et l’incompréhension d’un univers violent où le langage des armes, sans être convaincant mais simplement létal, a paradoxalement toutes les suprématies. Des armes qui étouffent tous les dialogues, détruisent tous les ponts et minent, comme un cancer incurable, toutes les vies...

La vérité fait mal

À la question « pourquoi écrire », Ahmad Mohsen n’hésite pas un seul instant : « J’écris pour contester, objecter et affronter un état sociétal. Et surtout pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas : c’est-à-dire les minorités, les démunis, les pauvres, les gens des faubourgs défavorisés. » Et d’ajouter : « D’ailleurs, c’est de cela qu’il s’agit dans ce roman où quatre personnages en quête d’identité, vivent, s’affrontent, se querellent et communient. Mais en fait, ces quatre personnages sont les alter ego et les différentes facettes de Nasser, le principal protagoniste et narrateur… »

Si la vérité fait mal, il faut toutefois la dire et l’affronter. Elle libère. Fort de ce principe de transparence et de clarté, l’auteur de Varsovie avant (listé pour le Booker arabe en 2016) remonte aux racines du mal et c’est entre 1972 et 1975 qu’il plante son décor : la guerre, sournoise et impitoyable. Beyrouth et Alep sont deux laboratoires, tout comme autrefois Sarajevo et Santiago, pour tenter de sortir d’une société où l’être ne trouve plus sa place.

« Al-samaa laysat maana » de Ahmad Mohsen.

Ambiguïté

Ce livre grave marqué par la douleur de vivre reste un peu dans l’ambiguïté. L’émigration n’est pas son message et faire du surplace n’est pas non plus une option souhaitée… Pour les choix décisifs, il faut retrouver les sources souterraines les plus profondes, semble préconiser l’auteur dont la prose touche parfois au lyrisme poétique mais qui n’a pas froid à la plume pour user d’un verbe cru, populaire. Sans forcément sombrer dans la vulgarité. Une sorte de fougueux sang de la jeunesse est injecté dans cette encre qui n’aime ni les phrases assoupies, ni les élégances et minauderies bourgeoises. Ahmad Mohsen écrit au plus près du corps, du cœur, des révoltes déclarées et des choses simples de la vie. Loin d’une narration linéaire ou conventionnelle car le classicisme n’est pas son truc. Avec une écriture aux embardées imprévisibles, aux images chaleureuses et sans emphase, il raconte son histoire d’une manière guère traditionnelle en usant des techniques littéraires expérimentales. Mais où finalement tout se recoupe. Cela reste aussi cohérent qu’un puzzle adroitement reconstitué avec flash-backs, saut dans le futur, reconstitution du passé, nœuds de l’enfance et comportements insaisissables au premier coup d’œil...

Pour cet écrivain engagé passionné de cinéma (son panthéon du septième art est érigé autour de Chabrol, Godard, Truffaut, Pasolini, Fellini, Visconti, Kiarostami), et féru de lecture (il voue une dévotion à Romain Molina, Gunther Grass et la poésie de Bassam Hajjar, auteur de l’hypnotique Tu me survivras à qui d’ailleurs il a déjà consacré un ouvrage analytique), les mots ne sont pas simples paroles mais actes et actions. Si Beyrouth et Alep, villes blessées, victimes, martyres, vidées de leur sang et de leur énergie, prennent toutes leurs couleurs sombres, blafardes ou festives sous la plume d’Ahmad Mohsen, son prochain opus semble favoriser la capitale libanaise, toujours à la pointe de la plume de l’auteur de Saneh al-Alaab (Le faiseur de jeux – roman retenu en 2015 pour le prix Cheikh Zayed)).

En substance et en conclusion l’écrivain confirme : « Beyrouth a toujours été ma préoccupation. Je travaille déjà sur un nouveau roman. L’explosion du 4 août du port, humainement et littérairement, ne peut passer sous silence. Les mots pour dire cette horreur et ce cataclysme sont indispensables. »

Pour conclure, Ahmad Mohsen avoue qu’à la base, son nouveau roman devait s’intituler : Aandama najawta min al-janna ou Lorsque j’ai échappé au paradis. Titre bien ironique par rapport à l’enfer prédit très sérieusement par celui qui a la plus haute charge de l’État. En notant, sans dérision aucune, que nous sommes déjà lamentablement en enfer ! Pour des besoins de marketing, le titre actuel a été retenu car il semblait moins narquois, et surtout plus vendeur...

« Al-samaa laysat maana » de Ahmad Mohsen – 171 pages – Hachette Antoine-Naufal.


Ahmad Mohsen signe un troisième opus intitulé Al-samaa laysat maana (Le ciel n’est pas avec nous, Hachette Antoine-Naufal, 171 pages). Un titre bien sombre et fataliste, comme un renvoi, mais sur un autre plan, d’une autre adversité et des problèmes plus personnels et intimistes, à une œuvre de Rachel Field All this and heaven too (Tout cela, et le ciel aussi). Œuvre romanesque...

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