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Nos Lecteurs ont la Parole

La légitimité éparpillée et la libération du sentiment national

« Pour toute société humaine, l’absence de légitimité est une forme d’apesanteur qui dérègle tous les comportements. »

(Amin Maalouf, Le Dérèglement du monde)

Au-delà de la polémique des deux partis politiques chiites réclamant le ministère des Finances et la nomination de leurs ministres, se pose le problème de la déficience innée de la légitimité politique du pacte national. Comme le droit de gouverner est attribué constitutionnellement aux autorités, sa légitimité est intimement liée à un principe équivoque, à savoir « la volonté de vivre en commun ». Cependant, l’absence de référence écrite et d’une définition claire de l’appartenance à la patrie fragilise le pacte national qui est la base de ce principe et le rend contestable. En plus, il se traduit par une répartition des autorités sans règles fixes et demeure objet d’interprétations différentes et parfois opposées selon la fluctuation de l’équilibre des forces politiques sectaires et la situation de leurs alliances étrangères. Comment un État de droit imposant la loi et l’égalité peut alors s’ériger, si sa légitimité n’est ni une ni unique ? D’ailleurs, limiter la compréhension de l’État libanais au principe constitutionnel flou du « vivre en commun » laisse la légitimité sans fondement social universel et sans valeurs nationales solides. Donc il est impossible d’avoir une conception claire de l’intérêt national et du bien commun. En effet, la légitimité constitutionnelle ne peut s’instaurer sur un principe qui se traduit dans des lois qui restent lettre morte, mais sur des critères moraux, d’intérêts communs exhortant le peuple d’une même société à accepter, moralement et politiquement, l’autorité. Mais si la légitimité elle-même est éparpillée et ne reflète ni les valeurs non confessionnelles communes des citoyens ni le bien commun, comment les citoyens peuvent-ils alors avoir confiance en leurs dirigeants et envisager l’avenir de leur pays avec optimisme ?

La performance des politiciens et des partis politiques confessionnels fut marquée, en particulier depuis le temps de la tutelle syrienne, par la négligence carrément totale de tout ce qui représente les bases symboliques communes non confessionnelles permettant de renforcer le sentiment d’appartenance à une identité nationale unique et forte, et consolider la conscience d’intérêts partagés. Bien au contraire, l’accent fut mis sur la défense de ce qui était appelé « les droits, intérêts ou privilèges » de la confession, ensemble de facteurs qui revêtaient et revêtent encore parfois une dimension existentielle. En plus, toutes les alliances au sein de la même confession ou interconfessionnelles ont été tissées à partir de cet arrière fond fanatique et étroit.

La performance des politiciens confessionnels occultait ce que Max Weber appelle la légitimité « rationnelle légale » qui marque l’État moderne et se fonde sur des lois impersonnelles et universelles (la loi étant l’expression de la volonté publique ; elle est une pour tous) ; cette légitimité comprend le pouvoir en lien avec la fonction publique et non pas de la personne qui l’exerce. Loin de là, ladite performance avait renforcé la domination de la légitimité traditionnelle fortement marquée par la figure du chef ou le féodalisme dont la représentativité sociopolitique et religieuse n’est jamais remise en question ; le pouvoir, dans ce cas, est bien au-delà de la loi. Ayant limité la politique dans la lutte entre les chefs confessionnels pour se répartir le pouvoir et les fonctions publiques, ceux-ci ne pouvaient point avoir une vision nationale transconfessionnelle. Ni l’effondrement économique et monétaire, ni la faillite politique, ni les remarques acerbes adressées à leur égard par des dirigeants étrangers, comme celles du président français Emmanuel Macron ou du représentant spécial du secrétaire général des Nations unies au Liban Yan Kobitch, n’ont pu influencer le comportement des politiciens libanais.

La diffusion continue du sentiment religieux-confessionnel jette un voile sur la conscience d’un grand nombre de citoyens ; ceux-ci comprennent par conséquent la légitimité politique et leur appartenance à la patrie et les grandes questions nationales d’après ce que les références confessionnelles leur dictent ou leur inspirent. Ce sentiment national doctrinaire se nourrit directement de la religion et du discours des politiciens, vu l’interférence entre le dirigeantisme confessionnel et la religion. Dans ce cadre, la pensée religieuse et les rites s’acquièrent une dimension temporaire étroite, ce qui fait perdre à la religion son discours universel qui est censé donner l’orientation spirituelle et morale à l’humanité ; elle s’implique, en revanche, dans les manœuvres et les jeux politiques intolérants, tout en donnant aux revendications confessionnelles parfois un caractère sacré. Cela empêche pourtant le développement d’un sentiment national dont la seule boussole serait la légitimité de l’État. Bien plus, à mesure que la passion religieuse liée irrationnellement aux intérêts temporaires provisoires s’exacerbe, l’idée de la nation, voire celle de l’État, se marginalise. En conséquence, se sacrifier pour la réalisation des intérêts sectaires devient un acte sacré. Peu importe alors si les Libanais vivent dans la misère et souffrent de la corruption et l’absence de l’État ; ce qui importe est l’accomplissement de ce que les dirigeants confessionnels veulent au nom de la religion.

La performance des politiciens « pactisés » (en référence au pacte national) a abouti à l’occultation de la légitimité politique et la faillite de l’idée de la nation et de l’État. Ce résultat se voit confirmer par le sentiment confessionnel qui se nourrit de la religion ayant dévié de son message humanitaire universel. Le seul espoir pour le Liban est la jeunesse qui réalise de plus en plus qu’elle est prisonnière du confessionnalisme, du sentiment religieux et de la corruption ; elle aspire à s’en émanciper et à construire un État-nation digne de son nom. La jeunesse libanaise a connu et a expérimenté le système confessionnel ! Elle est désormais consciente que c’est une sorte d’esclavage et comme le dit Lincoln « si l’esclavage n’est pas mal, le mal n’existe pas ».


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« Pour toute société humaine, l’absence de légitimité est une forme d’apesanteur qui dérègle tous les comportements. »

(Amin Maalouf, Le Dérèglement du monde)

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