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Nos Lecteurs ont la Parole

Haut-Karabakh, Mont-Liban, même thématique

Détrompez-vous, je n’appelle pas à prendre parti dans ce conflit qui oppose Arméniens et Azéris, mais qui ne serait tenté de le faire au nom d’une solidarité ethnique, linguistique ou religieuse ? Et même si mes préférences instinctives me font pencher dans un sens plutôt que dans l’autre, je me dois raison garder : toute une culture des droits de l’homme et du respect des conventions « sociales » et des accords internationaux me porte à affirmer qu’un mauvais accommodement entre belligérants vaut mieux qu’une glorieuse campagne militaire ! Il n’empêche que cette petite guerre, en Transcaucasie, peut nous interpeller, nous Libanais, et nous amener à une réflexion sur notre propre sort.

Récemment, Wajdi Mouawad, dévasté par le spectacle qu’offre le pays, nous a dit que quarante ans durant, nous avons mis la faute sur l’Autre plutôt que de la mettre sur notre haine de l’Autre. Et que de fois n’a-t-on pas entendu l’exclamation suivante de la part de ceux qui se désolaient de voir le Liban, si hospitalier, se déchirer : « Mais qu’avez-vous fait de votre pays ? » Or c’est une méconnaissance grave de notre situation que de nous adresser un reproche pareil. Nos frères et amis, si bien intentionnés, peuvent-ils feindre d’ignorer la malédiction qui pèse sur nous ? Que savent-ils, ceux-là qui nous comparent à la Suisse, du destin implacable qui s’est abattu sur nous, comme il s’est acharné, en son temps, sur les Balkans ou sur le Burundi ? Qui aurait dit, il y a dix ans, que « la guerre du Haut-Karabakh n’aurait pas lieu » et qui oserait prétendre aujourd’hui que d’autres guerres du Liban ne sont pas au programme ? Car « l’insoutenable et l’imparable » géographie, fût-elle physique ou humaine, a de tout temps prédisposé nos populations aux querelles de voisinage. Nos dissensions séculaires pouvaient être habillées, suivant les époques, d’idéologies laïques, les lignes de clivage n’en restaient pas moins d’ordre confessionnel, c’est-à-dire primaire, c’est-à-dire pulsionnel.

Fatum géographique ou humain, c’est à croire que les hostilités intestines sont inscrites dans notre code génétique. Certains peuples ou peuplades peuvent périr par excès de sagesse, disait le poète. Repus, attachés à leur confort, ils déclinent. Si le cœur est venu à leur manquer, c’est qu’ils ont été émasculés par le bonheur et qu’ils ont renoncé à la vie héroïque.

Mais revenons à nos montagnes caucasiennes et libanaises où n’ont survécu que les clans ou les tribus qui étaient sur le qui-vive. Car si devant le danger pressant, une partie prenante au conflit, l’arménienne ou l’azérie, n’avait pas sonné le tocsin, c’en aurait été fait d’elle. De même, si les « chrétiens-conservateurs » ne s’étaient portés sur les barricades en 1975, et si les druzes n’avaient pas défendu leur pré carré en 1984, ils ne seraient que quantité négligeable dans l’équation (mu’adala) politique de ce jour ! Et bien entendu, ce sont les massacreurs qui survivent aux massacrés et les génocidaires aux « génocidés »*, même si par la suite ils peuvent comparaître devant des tribunaux ad hoc.

Alors, foin des règles internationales ou éthiques, les peuples ardents se distinguent par leurs ruades et ne s’affirment que par des actes de provocation. « Toutes leurs réussites leur viennent de leur sauvagerie », car dans leur fureur, ils voient tout sous l’angle de l’action et répugnent à se « chercher l’échappatoire d’un leurre » (Cioran, passim).

Ces peuples, ou ces groupes humains, portés par leur vitalité et leur surcroît de force (faêd al-qouwa**), ne voient dans le champ politique que l’adversité et la confrontation. Leur agressivité et leur bellicisme déclarés ne sont que cette adversité mise à l’épreuve et « conduite par d’autres moyens ». Le recours à la violence crue, c’est la parole qui n’est plus « contenue » quand le verbe cathartique l’emporte sur les calculs d’apothicaire qui paradoxalement font les peuples heureux.

Une nation en armes, qui rue dans les brancards, est peut-être à la recherche d’une vérité. Une vérité plus qu’historique, une vérité existentielle. Celle de l’intolérance, de l’affirmation de soi et de la masse en fusion !

Nous sommes en 2020, et un groupe représenté par le tandem chiite cherche à établir une nouvelle donne, la sienne, en rompant l’équilibre préexistant. Cela fait des années qu’il jette impunément son gant à la face des autres communautés libanaises. Tant que personne n’aura relevé le défi, les Libanais pourront s’offrir le luxe de danser sur un volcan.

*Ce qui ne justifie ni les crimes de guerre ni les nettoyages ethniques perpétrés.

De plus, on ne dira jamais assez combien les responsables, aussi hauts placés soient-ils, auraient dû être traduits devant la justice internationale.

**Expression empruntée à l’argot haririen.

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Détrompez-vous, je n’appelle pas à prendre parti dans ce conflit qui oppose Arméniens et Azéris, mais qui ne serait tenté de le faire au nom d’une solidarité ethnique, linguistique ou religieuse ? Et même si mes préférences instinctives me font pencher dans un sens plutôt que dans l’autre, je me dois raison garder : toute une culture des droits de l’homme et du respect...

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