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Société

Un anniversaire un peu amer, même si le flambeau de la révolution brûle toujours

Les Libanais ont célébré le cœur lourd le premier anniversaire du soulèvement pacifique contre la classe dirigeante : le drame du port est passé par là et les mêmes responsables sont toujours aux manettes.

Un anniversaire un peu amer, même si le flambeau de la révolution brûle toujours

Des manifestants antipouvoir rassemblés le 17 octobre devant le « Flambeau de la révolution », installé devant le port de Beyrouth. Photo João Sousa

Trois, deux, un ! Sous les applaudissements, des centaines de Libanais ont entonné l’hymne national tandis que le « Flambeau de la révolution », une structure métallique érigée vendredi soir, était allumé samedi devant le port de Beyrouth à 18h07, heure exacte de la double explosion meurtrière qui a ravagé de nombreux quartiers de la capitale le 4 août dernier.

Car le premier anniversaire de la révolution du 17 octobre était marqué par le poids de la tragédie du port, qui a défiguré la ville et endeuillé ses habitants.

En ce premier anniversaire de la thaoura, le centre-ville a un peu repris vie samedi. Les manifestants qui ont sillonné plusieurs quartiers de Beyrouth se sont rassemblés dans l’après-midi, mais sans reprendre les slogans satiriques qui avaient fait les beaux jours de la révolution. Les visages étaient graves, l’anniversaire a un goût un peu amer. Sur l’œuf, bâtiment iconique du centre-ville, une banderole géante a été accrochée sur laquelle on pouvait lire Kellon, yaané kellon, « Tous veut dire tous », le slogan phare de la révolution. Dans le centre-ville se sont retrouvés des contestataires venant de la Békaa, de Tripoli ou encore de Saïda. De ce qui fut le haut lieu de la protestation, certains sont partis vers Hamra, en passant par le Ring et marquant un arrêt devant le siège de la Banque du Liban, institution honnie par les contestataires, alors que le pays n’en finit plus de s’enfoncer dans une crise économique et financière extrêmement grave.

Mais c’est devant le port, plus précisément devant la statue de l’Émigré à l’entrée nord de Beyrouth, que des centaines de manifestants ont convergé en fin d’après-midi, portant des drapeaux libanais ou des torches. Et ce fut un vrai moment d’émotion lorsque le « Flambeau de la révolution » a été allumé par quatre torches venues des quatre coins du pays. La structure métallique, conçue par Sami Saab, érigée la veille à l’initiative du mouvement Ana khatt ahmar, portait l’inscription « 17 octobre ».

« Le 17 octobre 2020 est le jour où l’étincelle est devenue une flamme qui ne s’éteindra pas. Nous continuerons jusqu’à notre dernier souffle (…) Nous poursuivrons la révolution », a lancé Sami Saab, l’un des auteurs de cette initiative.

Chez les centaines de personnes massées devant le spectacle de désolation qu’offre toujours le port, beaucoup de nostalgie pour les premiers moments de la thaoura. Beaucoup de tristesse aussi. « J’ai ressenti l’esprit de la thaoura, mais en beaucoup plus grave », dit Leila, une manifestante. Elle ajoute : « L’esprit de la révolution n’est pas mort. » Joséphine Zogheib, militante de la première heure, issue des rangs du collectif Citoyens et citoyennes dans un État, dirigé par l’ancien ministre Charbel Nahas, se dit elle aussi « triste pour les personnes tuées le 4 août ». « Mais la révolution continue. Nous n’allons pas nous arrêter. Beyrouth rassemble tout le monde », ajoute-t-elle.

Assaad, qui fait partie des manifestants du « Front du 17 octobre », brandit sa torche : « Cette torche, nous voulons la passer aux générations futures. La population s’est révoltée de manière spontanée. Je parle en leur nom. Ceux qui ont été payés pour manifester ne sont plus dans les rues aujourd’hui, lance-t-il. Certains dans ce pays veulent une révolution sanglante, mais la nôtre est propre. »

Beaucoup sont venus en famille. Une manifestante d’une cinquantaine d’années venue de Jdeidé, au nord de Beyrouth, se dit fière de voir les Libanais à nouveau dans la rue : « Ces scènes aujourd’hui me font chaud au cœur. Les manifestations ont perdu un peu de leur intensité, mais cela est dû au coronavirus. Nous sommes là de nouveau, pour faire tomber ce système pourri. » De fait, la mobilisation en ce samedi est très loin des masses de Libanais qui battaient le pavé sur les grandes place du Liban à l’automne 2019. Hiba Younès, 36 ans, venue avec ses deux filles, avoue d’ailleurs commencer à « perdre espoir ». « Au départ, nous étions enthousiastes. Mais avec l’entêtement des politiciens, nous sommes fatigués et rien n’a changé. Il faut un miracle… » dit-elle.

De fait, depuis le 17 octobre 2019, si le mouvement a enregistré quelques victoires – la chute du gouvernement de Saad Hariri le 29 octobre dernier ; l’élection de Melhem Khalaf bâtonnier de l’ordre des avocats des Beyrouth ; la victoire des candidats indépendants aux élections estudiantines ; et un véritable changement dans les esprits, certains du moins –, le chemin est encore long vers un nouveau Liban, débarrassé d’une gouvernance délétère et sectaire. En outre, aucune des réformes que le pays doit lancer pour espérer obtenir une aide internationale ne l’a été. De plus, il est possible que la semaine prochaine, Saad Hariri soit de retour en tant que Premier ministre pour former un nouveau cabinet…

« La révolution se poursuit et nous en sortirons victorieux si Dieu le veut, lance néanmoins oum Bilal, venue à Beyrouth depuis Tripoli, haut lieu de la contestation à l’automne dernier. Nous continuons, et avec force. La révolution ne s’est pas tue. Nous n’avons pas quitté la rue, ni à Tripoli ni ailleurs. Nous sommes fatigués, nous ne pouvons plus rien nous procurer. Ils nous ont tout volé. C’est pour cela que nous devons rester dans la rue. À Saad Hariri, je dis : “Ne reviens pas !”. »

Une radicalisation n’est pas exclue

Mais pour beaucoup de manifestants, l’heure est à un certain désespoir, face notamment à une dégradation brutale de leurs conditions de vie. « Je n’ai pas de téléphone portable, ni même un billet de 1 000 livres en poche. Je n’arrive pas à trouver de travail. Je n’ai pas de permis de conduire. Je ne sais pas comment faire pour m’en sortir. Aujourd’hui, la place des Martyrs devrait être noire de monde, mais où sont les manifestants ? J’ai vu des Beyrouthins et des manifestants venus de la Békaa. Mais où sont les autres ? » lance ainsi Mohammad Hassan, un jeune chômeur de 23 ans.

Farouk Moussa, un Tripolitain de 40 ans, estime que dans le contexte actuel et en l’absence de changement, une radicalisation du mouvement n’est pas exclue. « La thaoura ne s’est pas arrêtée, mais elle a été violemment réprimée. Puis on a eu le coronavirus. Nous allons continuer à manifester, mais cette fois-ci, ça risque de ne plus être pacifique tellement les gens ont faim. Les gens pourraient s’entre-tuer et les autorités ne pourront plus les arrêter. La situation à Tripoli est catastrophique. La plupart des jeunes sont au chômage et les prix ont quintuplé. On ne mange plus de viande », s’insurge-t-il.

À la nuit tombée, un début d’affrontement entre des jeunes chauffés à blanc et les forces de l’ordre a eu lieu. Mais la plupart des manifestants étaient partis, et les plus acharnés ont été rapidement repoussés par les policiers. La mobilisation s’est alors poursuivie un temps à Jal el-Dib, autre haut lieu de la contestation d’octobre 2019, où une plaque commémorative représentant la géographie du Liban avec l’inscription « Révolution du 17 octobre 2019 » a été dévoilée sous le pont situé sur l’autoroute.

Parallèlement aux manifestations à Beyrouth et dans plusieurs autres villes, dont Saïda et Tripoli, des rassemblements de Libanais ont eu lieu dans plusieurs villes européennes pour marquer le premier anniversaire du soulèvement, notamment à Paris et Londres.

Aoun : Il n’est pas trop tard

Symbole, s’il en fallait encore, de la déconnexion de la classe dirigeante de la colère et du désespoir d’une partie de la population, et alors que nombre de manifestants l’ont conspué, voire insulté au cours des manifestations de la journée, le chef de l’État Michel Aoun affirmait qu’il tendait toujours la main aux contestataires. « Un an après le début des mouvements populaires, ma main reste tendue pour que nous puissions travailler ensemble à répondre aux revendications en matière de réformes », avait écrit le président Aoun sur le compte Twitter de la présidence. « Il n’y a pas de réformes possibles en dehors des institutions », avait-il ajouté, estimant qu’ « il n’est pas trop tard ».


Trois, deux, un ! Sous les applaudissements, des centaines de Libanais ont entonné l’hymne national tandis que le « Flambeau de la révolution », une structure métallique érigée vendredi soir, était allumé samedi devant le port de Beyrouth à 18h07, heure exacte de la double explosion meurtrière qui a ravagé de nombreux quartiers de la capitale le 4 août...

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