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Comptes d’octobre

Un an, c’est long, et il faut bien constater amèrement que d’un octobre à l’autre, la saison des moissons n’était pas au rendez-vous des révolutionnaires. Mais au fond, comment a-t-on pu croire que dans un pays aussi spécial, aussi singulier, aussi unique en son genre que le nôtre, le calendrier politique pouvait s’effeuiller aussi vite que l’accoutrement d’une strip-teaseuse ? Que la mafia au pouvoir, toutes composantes confondues, s’effondrerait, d’une pichenette, comme château de cartes, alors qu’il lui est si facile de puiser dans l’arsenal de réflexes communautaires, partisans, claniques, que lui confèrent des décennies de règne sans partage ? Et que la violence milicienne est toujours là pour casser du manifestant, partout où une répression étatique débordée se casse les dents ?

C’est parfaitement vrai que, dans la grisante communion des foules, on a gravement sous-estimé la capacité de résistance – et de riposte – de l’establishment honni. La même erreur conduirait toutefois à méconnaître les acquis du sursaut populaire : et, surtout, le formidable potentiel qui demeure le sien, pour peu que les chefs de la rébellion s’engagent à fond dans l’action politique ; que, sans nécessairement déserter la rue, ils s’en aillent affronter l’ennemi sur son propre terrain, celui de ces institutions arraisonnées par le cartel.

Ascendant, autorité, respect : ces trois clés du pouvoir, les rebelles ont d’ores et déjà réussi à en dessaisir les responsables, même s’ils ont plus d’un tour (l’argent, les armes) dans leur trousseau. Dans la rue comme dans les médias classiques et les réseaux sociaux, on ne craint plus de qualifier d’incompétent ou de pourri (des deux, c’est encore plus courant !) les personnages les plus haut placés. Mieux encore, on le fait à visage découvert ; or, des dégâts de cette sorte, c’est comme une vitre fêlée, ça ne se répare pas. Il reste que le principal exploit de la thaoura est ailleurs.

On a toujours dit du Liban qu’il était l’infortunée caisse de résonance des conflits régionaux. Voilà pourtant que la soudaine éruption du volcan populaire libanais a porté loin ; elle a ému des puissances, même certaines des plus rompues au spectacle de peuples orientaux dépossédés, pillés, essorés par des dirigeants sans scrupules. N’était la thaoura, jamais chefs d’État étrangers ne se furent hasardés à infliger des leçons de morale – et parfois des sanctions – aux gangsters au pouvoir, à aller jusqu’à leur interdire tout accès aux vivres, médicaments et autres formes d’assistance offerts à la population sinistrée, de peur de voir dévoyée la belle marchandise. Pour tout cela, il est essentiel que la révolution demeure sans cesse visible, entendue, palpée : du dehors, autant sinon plus que du dedans.

Libanais d’ambassades, ironisaient d’aucuns, alors qu’ils affichaient eux-mêmes, sans vergogne, leurs obédiences extralibanaises. Ceux-là, c’est à rebours qu’il convient de les prendre au mot en faisant aussi le siège des chancelleries, en réveillant à grand tapage les lointaines consciences, en aiguillonnant les bonnes volontés internationales. Car, pour précieuse que soit l’initiative du président français Emmanuel Macron, il serait illusoire d’attendre de ceux qui ont coulé le Liban qu’ils s’emploient maintenant à le remettre à flot. Pour bienvenue, en outre, que soit la médiation américaine dans notre contentieux maritime avec Israël, ce sont d’autres frontières qu’il faut délimiter de manière plus urgente encore, gros bâton en main : celles, jamais cernées, entre gestion responsable et mise en coupe réglée de la république ; entre finances publiques et fortunes mal acquises dormant dans les paradis fiscaux.

Issa GORAIEB

[email protected]


Un an, c’est long, et il faut bien constater amèrement que d’un octobre à l’autre, la saison des moissons n’était pas au rendez-vous des révolutionnaires. Mais au fond, comment a-t-on pu croire que dans un pays aussi spécial, aussi singulier, aussi unique en son genre que le nôtre, le calendrier politique pouvait s’effeuiller aussi vite que l’accoutrement d’une...