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Émigration

« On repart à zéro en Arménie, car on a perdu tout espoir au Liban »

Nombreux sont les Libano-Arméniens qui, surtout après le drame du port, sont partis s’installer dans le pays de leurs ancêtres. Ils sont déterminés à y rester, malgré les défis et la guerre dans le Haut-Karabakh.


« On repart à zéro en Arménie, car on a perdu tout espoir au Liban »

Kevork Georges dans son vignoble, à Aghavnadzor. Photo DR

Les explosions meurtrières du port de Beyrouth ont été, pour Souren Gosdanian, ingénieur électrique de 34 ans, la goutte qui a fait déborder le vase. Depuis qu’il avait perdu son emploi il y a quelques mois, ce jeune Libano-Arménien mûrissait le projet d’un retour au pays de ses ancêtres, mais sa décision a été précipitée par la catastrophe du 4 août dernier. « J’habitais à Bauchriyé, au dernier étage, avec vue sur le port. Quand j’ai vu le nuage de fumée qui ressemblait à celui d’une bombe atomique, j’ai pensé que j’allais mourir. Les déflagrations m’ont projeté sur les escaliers et je me suis blessé au dos », raconte Souren à L’Orient-Le Jour.

« J’ai pris l’avion en direction de Erevan une semaine après le drame, en compagnie d’un couple d’amis. Ici je repars de zéro. Mais ce qui s’est passé était traumatisant et cauchemardesque », confie-t-il. Comme Souren, de nombreux Libano-Arméniens ont quitté le pays dernièrement à cause de la crise économique. Pour certains, les explosions meurtrières du port, qui ont fait plus de 300 000 sans-abri dans la capitale, dont de nombreux Arméniens, ont constitué un motif de plus pour partir.

Arine Chamassian, 22 ans, s’est installée à Erevan il y a trois mois.

« À mon arrivée à Erevan, il y avait des avions de chasse qui effectuaient des entraînements. J’ai cru que j’étais encore au Liban et que les avions israéliens allaient nous attaquer », raconte Souren. Visiblement traumatisé par les explosions du port, le jeune homme est malheureusement confronté aux affrontements au Haut-Karabakh, qui opposent l’Arménie à l’Azerbaïdjan et qui ont éclaté peu de temps après son arrivée. « J’ai fui la destruction, je voulais me reposer, et voilà qu’une guerre éclate ici ! Certes, c’est loin de Erevan où j’habite, mais les gens sont démotivés. Si la situation empire, je ne sais pas quoi faire mais je ne pense pas que je reviendrai au Liban », indique-t-il. Pour trouver un emploi, dans un pays où il ne connaît personne, Souren a commencé à fréquenter les cafés, dans l’espoir de tomber sur de potentiels employeurs. « J’ai passé environ un mois à me rendre tous les jours dans les cafés-trottoirs. Là-bas, je parlais aux gens, je me présentais et je leur expliquais mon métier. C’est comme ça que j’ai pu me lancer dans deux projets. J’ai eu beaucoup de chance », souligne-t-il.

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Mais les débuts n’ont pas été faciles pour ce Libano-Arménien, notamment en raison d’une différence majeure au niveau de la langue. « Ici, on parle un mélange de russe et d’arménien. L’accent et le dialecte sont différents de ceux des Arméniens du Liban. Je comprends tout maintenant, même s’il est difficile de m’exprimer avec cet accent », raconte l’ingénieur.

Blessé lors des explosions de Beyrouth, Souren Gosdanian est reparti à zéro en Arménie.

« Au Liban, rien ne va jamais changer »
Raffi Kibarian, 31 ans, est parti en novembre 2019, soit un mois après le début du soulèvement populaire à Beyrouth. Il a eu le temps de récupérer son argent avant que les banques ne commencent à imposer des restrictions draconiennes sur les virements et les retraits. « Le jour de mon départ, la route de l’aéroport a été bloquée par les manifestants un quart d’heure après mon passage, raconte-t-il. Je voulais venir depuis longtemps, et puis quand j’ai senti que la crise allait empirer, j’ai pris ma décision », se souvient Raffi.

Alors qu’il était entraîneur sportif au Liban, Raffi a changé de carrière en Arménie. Fort de ses instincts de commerçant, le jeune homme s’est lancé à l’assaut d’un « marché vierge ». « Il y a beaucoup d’opportunités ici, les Libano-Arméniens sont des professionnels dans leurs domaines. On a besoin de nous en Arménie », indique-t-il. À son arrivée, Raffi a ouvert un restaurant et un bar avec son frère. Il a ensuite inauguré un café librairie et travaille même dans l’immobilier. « Après les explosions, je suis rentré à Beyrouth pour ramener mes parents à Erevan. Quand j’ai vu la tension dans le pays, je me suis dit que je ne voudrais plus vivre cette situation », confie le jeune homme.

Interrogé sur son avis sur la guerre dans le Haut-Karabakh, Raffi reconnaît que le conflit « influe sur tout le monde ». « Les gens sont déprimés ici. Mais en Arménie, l’avenir est prometteur, malgré la guerre. Alors qu’au Liban, rien ne va jamais changer », estime-t-il. « Le seul problème ici, c’est que le salaire minimum est beaucoup trop bas. Pour bien vivre, il faut avoir son propre business. Mais les Arméniens qui viennent du Liban s’en sortent bien car ils sont créatifs », estime Raffi.

L’installation en Arménie n’est pourtant pas simple, les mentalités étant différentes de celles de la communauté arménienne du Liban. « Certaines choses qui peuvent paraître banales au Liban ne le sont pas à Erevan. Mais au moins, le pays n’est pas contrôlé par la politique et la religion », lance Arine Chamassian, 22 ans. Après avoir passé sa vie au Liban, elle est arrivée il y a trois mois à Erevan, où elle travaille dans le domaine du marketing.

« Je suis venue seule. Mes parents sont aux États-Unis et le reste de ma famille est au Liban. Mon départ a été motivé par les explosions ainsi que par la situation économique, l’absence de gouvernement, le chaos, la politique », dit-elle. « On repart à zéro en Arménie, car on a perdu tout espoir au Liban. J’aime beaucoup ce pays, mais il a trop changé. Je me sens plus en sécurité ici. Nous sommes unis malgré la guerre », estime Arine.

Raffi Kibarian a quitté le Liban, un mois après le début de la thaoura. Photos DR

« On privilégie les Libano-Arméniens car ils sont qualifiés »
Bien avant que la crise économique n’éclate au grand jour, de nombreux binationaux avaient pressenti les difficultés à venir. Parmi eux, Hratch Zenian, mécanicien de 50 ans, qui a choisi de partir dès 2018 et de tout recommencer. Il a ouvert un garage dans la capitale arménienne, avant d’être rejoint par sa femme et ses enfants début 2020.

« Je n’ai pas eu la chance de vivre la crise, ironise Hratch. La situation est stable ici, au moins je n’ai pas peur de manquer d’eau ou d’électricité », ajoute-t-il. « Je vivais bien au Liban avant la crise et quand je suis parti, ça allait encore. Je pourrais facilement rentrer maintenant. Mais je suis fatigué de l’ambiance du Liban. Il n’y a aucun moyen de se changer les idées dans ce pays. On ne parle que de politique et de problèmes, tout le temps », soupire ce père de famille. « Je suis étonné de voir débarquer dernièrement certaines personnes qui étaient en bonne situation au Liban. Elles sont en train de tenter leur chance ici car il n’y a plus de travail là-bas. »

« Ici, dans mon domaine, on privilégie les Libano-Arméniens car nous sommes plus qualifiés que les autres », explique Hratch qui indique que son frère et sa sœur s’installent bientôt à Erevan même s’ils n’ont toujours pas trouvé de travail. Interrogé sur son adaptation à son nouveau pays de résidence, Hratch évoque lui aussi une différence au niveau des mentalités, qui frappe tout Libano-Arménien à son arrivée à Erevan. « La difficulté pour moi, c’est que je suis né au Liban et j’y ai toujours vécu. La vie ici est très différente de ce à quoi j’étais habitué. Mais si on réussit à trouver du travail, on arrive à s’intégrer », raconte-t-il. « Quand mes enfants sont venus, ils étaient tristes. Mais malgré tout, je ne pense pas que je rentrerai au Liban un jour. Je ne m’imagine pas en train de trimer à nouveau pour porter une bonbonne de gaz jusqu’à chez moi par exemple. Ici, on peut cuisiner un repas pour une famille entière avec 11 dollars », assure-t-il.

Kevork Georges, 34 ans, a lui aussi tout laissé tomber pour refaire sa vie en Arménie. Parti du Liban il y a deux ans, cet ancien employé de la télécommunication et figure de la vie nocturne beyrouthine s’est reconverti... dans la viticulture. « Je gagnais bien ma vie au Liban et j’étais satisfait de ma vie sociale. Mais je voyais la crise économique venir et je ne me sentais pas en sécurité », confie Kevork à L’OLJ. Je gagne moins d’argent ici mais, au moins, je suis heureux et mon business fonctionne bien », indique le viticulteur, installé dans le village d›Aghavnadzor, à 120 kilomètres de la capitale. « Il y a des centaines de personnes qui ont débarqué ici après les explosions de Beyrouth. Certains ont trouvé du travail, d’autres cherchent encore. Ma famille veut venir, mais c’est difficile car mon père est malade et son argent est bloqué, comme c’est le cas pour tous les Libanais », soupire Kevork. « Ici, on vit la crise autrement qu’à Beyrouth. Certes, on est en guerre depuis plus d’une semaine, mais on ne perd pas espoir. En général on se sent en sécurité en Arménie. Au final, on ne vit pas sous les bombes », lance-t-il.


Les explosions meurtrières du port de Beyrouth ont été, pour Souren Gosdanian, ingénieur électrique de 34 ans, la goutte qui a fait déborder le vase. Depuis qu’il avait perdu son emploi il y a quelques mois, ce jeune Libano-Arménien mûrissait le projet d’un retour au pays de ses ancêtres, mais sa décision a été précipitée par la catastrophe du 4 août dernier....

commentaires (8)

Depuis 1975 vous surfez sur la vague opportuniste, dans toutes les élections votre parti a toujours voté par intérêt des ministres nommés. Votre priorité était la priorité Arménienne jamais Libanais .Vous avez voté tous comme un seul homme pour le Hesbollah et ses armes! Souvenez-vous en 1975 vous étiez les seuls à avoir deux commerces un dans leur quartier et un autre dans les quartiers Chrétiens, vous pouviez vous déplacer sans risque partout. Vous avez toujours joué sur les deux tableaux et maintenant que les temps ont changé et qu’il n’y a plus d’espoir économico-politique vous quittez le bateau qui coule. En plus vous avez le culot de critiquer le pays qui vous a tant donné. A Dieu Messieurs les Arméniens puisque vous êtes Arméniens avant d’être libanais, c’est à se demander si vous avez été Libanais un jour à plein temps? Je vous souhaite bonheur et réussite dans votre fuite en avant. Le proverbe dit qui a trahi un jour trahira toujours .A bon entendeur salut !

Le Point du Jour.

20 h 53, le 08 octobre 2020

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Commentaires (8)

  • Depuis 1975 vous surfez sur la vague opportuniste, dans toutes les élections votre parti a toujours voté par intérêt des ministres nommés. Votre priorité était la priorité Arménienne jamais Libanais .Vous avez voté tous comme un seul homme pour le Hesbollah et ses armes! Souvenez-vous en 1975 vous étiez les seuls à avoir deux commerces un dans leur quartier et un autre dans les quartiers Chrétiens, vous pouviez vous déplacer sans risque partout. Vous avez toujours joué sur les deux tableaux et maintenant que les temps ont changé et qu’il n’y a plus d’espoir économico-politique vous quittez le bateau qui coule. En plus vous avez le culot de critiquer le pays qui vous a tant donné. A Dieu Messieurs les Arméniens puisque vous êtes Arméniens avant d’être libanais, c’est à se demander si vous avez été Libanais un jour à plein temps? Je vous souhaite bonheur et réussite dans votre fuite en avant. Le proverbe dit qui a trahi un jour trahira toujours .A bon entendeur salut !

    Le Point du Jour.

    20 h 53, le 08 octobre 2020

  • Longue vie au Liban et à l'Arménie pays frères de cœur et de sang.

    Je partage mon avis

    15 h 52, le 08 octobre 2020

  • Je comprends parfaitement que ces jeunes retrouvent le pays de leurs ancêtre. Il suffit de voir nos jeunes libanais, qui pourtant sont du pays , n'aspirent qu'à partir ailleurs où le soleil se lève librement. Ce peuple a beaucoup apporté au Liban et a participé à son développement économique, culturel et sportif, même si on pourrait leur reprocher leur replis sur eux même et la préservation de leur communauté, mais ca me parait légitime et concevable. Bonne chance à tous ces jeunes arméniens et à tous les jeunes libanais volontaires et courageux.

    Citoyen

    15 h 17, le 08 octobre 2020

  • C'est bien de cracher dans le puits duquel on s'est longtemps abreuvé. Quiconque n'aime pas le pays n'a qu'à débarrasser le plancher .

    Hitti arlette

    14 h 31, le 08 octobre 2020

  • Finalement ils ont bien fait d'avoir transmis la langue et la culture arménienne de génération en génération.

    Sybille S. Hneine

    14 h 23, le 08 octobre 2020

  • Cest triste pour nous, les libanais, mais cest légitime et réparateur pour nos amis Armeniens, puissent il rapporter à leur patrie ce qu'ils nous ont apporté.

    Je partage mon avis

    10 h 30, le 08 octobre 2020

  • Liban 1915 pays refuge des Arméniens, , Arménie 2020 pays refuge de leurs descendants...

    AntoineK

    10 h 17, le 08 octobre 2020

  • Heureux ceux qui peuvent retourner au pays de leurs ancêtres! Quelles que soient les conditions, ça ne pourra pas être aussi merdique qu'au Liban: s'il y aura une guerre, c'est l'armée qui s'en chargera, pas un quelconque "parti de Dieu" qui continuera à prendre le pays en otage ad vitam aeternam!(pauvre Dieu qui ne sait plus où donner de la tête...)

    Georges MELKI

    09 h 41, le 08 octobre 2020