Critiques littéraires

La katiba des ombres

La katiba des ombres

D.R.

À l’heure du procès Charlie et de l’Hyper Cacher, qui se tient actuellement à Paris, il est frappant de voir combien l’attentat et la formidable onde de choc qu’il a provoquée, y compris au niveau international, intéresse peu les romanciers français. Beaucoup de fictions, en cette rentrée littéraire, sur le réchauffement climatique, les problèmes sociaux, la prédation sexuelle, les questions de genre, l’immigration... De l’autofiction aussi, bien sûr. Mais bien peu d’écrivains osent aborder franchement ce continent aussi terrifiant que mystérieux qu’on appelle la djihadosphère. Pourtant, le sujet nous concerne et nous bouleverse à chaque attentat. Et, parce que le romancier apporte de la chair aux mots pour qu’ils expriment la haine, la souffrance ou le chagrin, il est important qu’il ne soit pas laissé aux seuls politologues, sociologues, islamologues et experts du cyber-terrorisme.

Curieusement, c’est une écrivaine que l’on n’attendait pas sur un tel sujet – ses précédents ouvrages étaient plutôt des romans de « génération » – qui nous donne un roman puissant sur l’entreprise djihadiste telle qu’elle se manifeste sur les réseaux sociaux. De ce djihad 2.0, qui a fait rêver des milliers de jeunes gens – avec quelque 1500 volontaires, la France a été le premier pourvoyeur européen de combattants islamistes en Syrie et en Irak –, Ann Scott ne savait rien jusqu’à ce qu’elle s’immerge complètement dans les bas-fonds virtuels à la faveur d’une enquête qui a duré deux ans. Mais plutôt que de nous retracer l’itinéraire d’un candidat au djihad, d’un policier ou d’une victime, elle choisit de raconter l’épopée d’une cyber-organisation secrète qui organise un contre-djihad sur les réseaux sociaux.

Ce collectif, baptisé la Katiba des Narvalos, (« bataillon » en arabe ; des « fous » en langue romani, un idiome que parlent les Roms), elle l’a découvert en se connectant sur Twitter et Telegram, le réseau favori des jeunes djihadistes. Et certains de ses membres ont accepté de lui raconter à une partie de leur histoire et leur tableau de chasse.

Cette katiba virtuelle, née après les attentats de janvier 2015 à Paris, réunit une poignée de bénévoles qui se sont donné pour mission de recenser, signaler ou infiltrer les profils d’islamistes radicalisés sur les réseaux sociaux, ralentir leur recrutement, protéger les adolescents internautes des images atroces qu’ils diffusent, aider les services de renseignement débordés pour les empêcher de diffuser de la cyber-propagande, des appels au meurtre ou de préparer des attentats sur le territoire français. Parfois, l’échec est terrible : la Katiba des Narvalos avait ainsi débusqué le tueur qui allait assassiner le vieux curé de Saint-Etienne-du-Rouvray mais n’a pas cru qu’il passerait à l’acte.

La Grâce et les Ténèbres est donc un document passionnant sur cette guerre largement inconnue que livrent ces citoyens anonymes, cachés derrière des pseudonymes et observant de strictes règles de sécurité, contre les djihadistes dans le cyberespace. Mais c’est aussi un roman puissant avec comme héros Chris, un musicien trentenaire, mal dans sa peau, décalé, fasciné par ses deux sœurs reporters de guerre et une mère climatologue mais elle-même ancienne baroudeuse, qui se laisse happer à son tour par la lutte contre le Mal et cherche à rejoindre cette katiba des ombres engagée dans une lutte sans fin contre la nuit du nihilisme religieux.

Bientôt, Chris va abandonner peu à peu la musique, qui est sa seule passion, pour s’efforcer de traquer à son tour les djihadistes et s’immerger dans les ténèbres, qui, fussent-elles répugnantes, n’en restent pas moins fascinantes parce que le Mal y est à l’œuvre. Mais on ne fréquente jamais impunément le Mal, en particulier si l’on est intensément fragile, même s’il s’agit de le combattre. On se salit à son contact. Et, à force de l’observer, c’est lui qui, finalement, vous observe.

Le roman n’est pas sans clichés. Le regard porté sur les grands reporters est caricatural et le récit perd de sa force dans les dernières pages avec un dénouement assez conventionnel. Mais il nous emmène loin dans sa quête de vérité, même si, au final, les résultats de celle-ci sont mitigés : on n’en sait pas davantage sur les motivations de ceux qui hantent la jungle du cyber-espace pour se cacher, recruter des tueurs et se préparer au djihad.

Pour mieux s’enfoncer dans les ténèbres du 2.0, la romancière maille les chapitres de son livre d’extraits de vidéos djihadistes, de notes de synthèse de la katiba, de conseils empruntés au Guide pratique de la sécurité des journalistes ou de passages de Putain de mort, le célèbre récit du journaliste américain Michel Herr sur la guerre du Viêt Nam. On a dès lors l’impression non seulement de partager les recherches du jeune héros mais de tâtonner avec lui, et même de partager avec lui un coin de son bureau.

Heureusement, il y a aussi la musique. C’est elle est la gardienne de l’humanité. C’est elle qui nous permet de ne pas suffoquer dans les Ténèbres. Et c’est encore elle, qui, comme disait Péguy, « mouille à la Grâce ».

La Grâce et les Ténèbres d’Ann Scott, Calmann-Lévy, 2020, 318 p.


À l’heure du procès Charlie et de l’Hyper Cacher, qui se tient actuellement à Paris, il est frappant de voir combien l’attentat et la formidable onde de choc qu’il a provoquée, y compris au niveau international, intéresse peu les romanciers français. Beaucoup de fictions, en cette rentrée littéraire, sur le réchauffement climatique, les problèmes sociaux, la prédation...

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