Critiques littéraires

Flynn Maria Bergmann : Conte d’enfance au couteau

Fidèle à son écriture charnelle, viscérale, tourmentée et pulsatile, le poète, sculpteur et plasticien vaudois Flynn Maria Bergmann nous immerge dans la tête et le corps de Blade, lanceur de couteaux déchiré par son enfance et la mort de son aimée Stella. Avec le cirque pour univers, ce récit hallucinogène est sillonné par l’art somptueux du fil de Liliana Gassiot.

Flynn Maria Bergmann : Conte d’enfance au couteau

D.R.

Amor fati, injecte son récit de poème en poème, le long d’un monologue intérieur imbibé de passion et de liquides corporels divers. Amour et mort sont intrinsèquement noués dans le destin de Blade dont l’histoire ressemble à tant d’autres : violence et détresse de l’enfance ; violence, nausée et révolte de l’adolescence ; sublimation aux prises avec l’autodestruction ensuite. Ce qui est exceptionnel est la capacité de Flynn Maria Bergmann à raconter cette histoire au plus près de son protagoniste et au plus près du poème.

« Finalement, tu parviens à éteindre tes pensées en allumant une cigarette. Tu tires sur le filtre tellement fort que la cendre se tord. (…) Ton verre une minuscule mangrove, les mégots gisant dans l’eau brunâtre, les racines d’un palétuvier auxquelles tu t’agrippes avec acharnement. »

Le récit se dévide hors-temps, le temps d’un numéro de cirque. Il y a les préparatifs, la montée sur scène, les moments forts, la chute finale ; le tout doublé par le discours intérieur incessant et les sensations de Blade. Pour toujours, Stella, l’amour de sa vie perdu(e) se tient dans sa ligne de mire, attendant qu’il lance ses couteaux. Chaque couteau mime par sa trajectoire électrique le mouvement de la voiture paternelle volée par Blade décampant loin du foyer familial dans la terreur et l’ivresse de la fuite. Blade ignore alors qu’il emporte avec lui l’enfer et qu’il se tiendra, dans son amour pour Stella, sur les rebords de sa blessure. Charrié par l’inévitable, il ne fait que « suivre et aimer son destin » : Amor fati.

« La langue de Stella est dans ta bouche, sa voix aussi, ou plus exactement le souvenir de sa voix qui rampe autour de tes oreilles tel un serpent à sonnette. Stylo virtuose à l’encre framboise écrivant simultanément un conte érotique, des recettes de cuisine siciliennes et un thriller palpitant. Vas-y, roule-moi une pelle. 9h51. Cela fait presque dix minutes que vous vous embrassez. 9h53. Tu pries pour que ça ne s’arrête jamais. 9h54. Tu implores le ciel pour qu’elle se dise la même chose. 9h55. Tu ne sais plus quel corps appartient à quelle existence. 9h57. Tes poumons se dilatent si violemment que tu as l’impression que les seins de Stella bourgeonnent sous ta chemise. 9h59. Tu pousses ta langue encore plus loin, fermes les yeux, un pélican géant vous emporte tous les deux, dilués l’un dans l’autre, vers la morsure d’un soleil qui enfle un peu plus chaque seconde. »

Au premier accident qui préside à leur rencontre, Stella et Blade tombent en amour. Ils ont à jamais à peine vingt ans et le sang qui bat dans leurs veines se nomme désir à mort. Bergmann sait écrire l’ivresse première de l’amour, sa pulsion adolescente, sa dimension absolue. Chez Blade, l’état amoureux reste proche du meurtre : meurtre du passé, meurtre de l'instant, mais aussi de soi, et éventuellement de l’autre. Et dès le début, on sait que le pire est déjà arrivé et que par lui le vertige de la scène et l’irréel de la vie quotidienne ont fusionné.

Délirant, flamboyant, subversif, en ruines sous ses habits étincelants de scène, Blade est constamment aux prises avec les flashs de souvenirs et les pensées automatiques. Tout ce que l’extérieur lui prête de main forte : orages, applaudissements, cigarettes, alcool, corps offerts à la consommation, difficulté d’enfiler une tenue trop moulante ; il en fait un rempart contre les ténèbres intimes. Blade maîtrise parfaitement ses gestes qui transcendent la teneur ordalique de son numéro mille fois exécuté, de ville en ville, d’année en année. Un numéro qui fait battre les cœurs, qui tente la mort par son pouvoir de préserver ou détruire, qui donne – quelle que soit son issue – jouissance après la peur.

Quatrième opus de la collection « So/So » qui allie deux artistes autour de la littérature et des arts plastiques, Amor fati est d’abord un beau livre. Sa couverture noire, brillante, trace les lettres du titre dans un graphisme hypnotique et géométrique au sillage médiéval (bizarre mais vrai). De profil, les pages roses qu’on devine doublées, sont blanches à l’envers, dans la doublure. Rose bonbon ou rose coquillage d’Odilon Redon. Cœur et sexe, rose muqueuse. Une perception possible de ce livre-objet serait celle d’un steak cramé, resté chair rosée à l’intérieur. Ou encore organe blessé sous la pellicule noire latex.

Raffinement, brutalité et invisibilité, caractérisent le rapport entre les textes et le fil. Ils sont l’un à l’autre un curieux tatouage. L’art de Liliana Gassiot offre un écrin somptueux à l’écriture. Un écrin qui est parfois écran total. Le fil blanc et rouge captive dans ses maisons d’araignée, entraîne sur son autoroute, intrigue par sa géographie, se démultiplie dans ses figurations. L’art du fil de Gassiot s’imprime sur la pupille en résille, explosion muette. Les mots de Bergmann sommeillent alors rangés dans leur bloc rectangle, vivarium de pensées.

Il est mentionné à maintes reprises dans les présentations de son art, que le fil de Liliana Gassiot suture. Dans Amor Fati, il dessine la plaie. Il désigne l’écoulement du sang en globules rouges et globules blancs. Liliana brode comme on grave au couteau. Son point zigzag est un alphabet filiforme qu’il faut déchiffrer du bout des doigts. Quand le regard saisit que ces mouvements sont la danse patiente et lente d’une aiguille et d’un fil, nait alors le désir de toucher ce fil, de sentir sa rugosité, tissu vivant le long de la page lisse. Beaucoup peut être écrit sur l’art de Liliana Gassiot, sa dimension fabuleuse (au sens de fable), le mystère brut et tragique de son fil brodé, et sa relation au féminin et à la nostalgie.

La potentialité romanesque a toujours existé dans la poésie de Flynn Maria Bergmann, et d'une certaine manière, la plupart des poèmes de ses recueils précédents couvent un potentiel récit à venir. Dans Amor Fati, chaque poème porte en lui la tension entière de l’histoire. Les poèmes se succédant sont des sortes de matriochkas qui ont toutes la même taille et s'emboîtent quand même, comme par magie.

« Le deuxième couteau part juste derrière. (…) Le public t’applaudit. Comment pourrait-il faire autrement ? Tu souris. Comme tu souriais déjà à la maison. Comment aurais-tu pu faire autrement ? Dans certaines familles, les enfants existent pour se taire et prendre la place du mort. Mais comment pardonne-t-on à un mort ? »

Amor fati gravite autour d’une douleur nodale qui n'admet pas que l'amour s'en émancipe. Bénédiction imméritée, loyauté tordue, peur de la répétition qui débouche quand même sur la répétition, Blade est crucifié par les paroles du père, oracle du malheur. Flynn Maria Bergmann a composé son héros et son texte dans la fièvre et l’innocence. Amor fati est un conte où la confiance dans le monde adulte est entaillée depuis l’enfance. Et c’est par l’intrication de l’amour, du meurtre et du deuil, que s’y profile la rédemption.

Amor fati de Flynn Maria Bergmann, Fil de Liliana Gassiot, Art&fiction éditions d’artistes, « So/So », 2019, 96 p.


Amor fati, injecte son récit de poème en poème, le long d’un monologue intérieur imbibé de passion et de liquides corporels divers. Amour et mort sont intrinsèquement noués dans le destin de Blade dont l’histoire ressemble à tant d’autres : violence et détresse de l’enfance ; violence, nausée et révolte de l’adolescence ; sublimation aux prises avec...

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