Rechercher
Rechercher

Société - Explosions de Beyrouth

Durement touchée par la catastrophe, la communauté homosexuelle se mobilise

De nombreux membres de la communauté LGBTQ se retrouvent sans abri, sans travail et sans revenu. Mais une initiative, lancée par Sandra Melhem, fondatrice du club Ego Beirut, leur permet de ne pas sombrer.

Durement touchée par la catastrophe, la communauté homosexuelle se mobilise

Andréa, Lary, Firas, Kevork et Sandra ont tous été touchés par l’explosion. Mais ils s’engagent pour venir en aide aux sinistrés de la communauté gay de Beyrouth et pour soutenir les plus marginalisés. Photo A.-M.H.

Depuis ce funeste 4 août qui a vu la capitale libanaise dévastée par une double déflagration, la communauté gay du Liban se sent désorientée. Désorientée, parce qu’elle a perdu ses repères et son espace sûr, les quartiers de Gemmayzé, de Mar Mikhaël et d’Achrafieh où elle aimait vivre, travailler et passer le plus clair de son temps libre, sans se sentir en danger. Désorientée aussi, parce que de nombreux membres de la communauté LGBTQ (lesbienne, gay, bisexuelle, trans, queer, intersexe et asexuelle) se retrouvent sans abri, sans travail et sans la moindre source de revenu. Leur logement a été soufflé ou fortement endommagé, et ils n’ont nulle part où aller, car ils sont rejetés de leurs familles. Et lorsque leur lieu de travail n’a pas été détruit, la crise économique, le Covid-19 et le confinement se sont chargés de provoquer leur licenciement ou, au mieux, leur congé sans solde. Car une grande partie d’entre eux travaille dans les métiers de la restauration, du tourisme et du divertissement, de nuit pour certains.

Queer Relief Fund
Dans cette noirceur ambiante, une initiative leur permet de ne pas sombrer, lancée par Sandra Melhem, fondatrice du club Ego Beirut, avec un groupe d’activistes de la communauté homosexuelle. Mobilisés depuis une dizaine d’années au service des populations marginalisées, ils ont créé le fonds d’aide Queer Relief Fund, quelques jours après le drame, à l’intention des membres de la communauté gay du Liban victimes de la catastrophe. Un fonds qui a déjà collecté depuis le 9 août, par le biais de la campagne « go fund me », le montant de 47 184 dollars américains, grâce à la générosité de la communauté internationale queer de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, du Canada, des États-Unis, et à des dons locaux aussi. Et qui servira, malgré les restrictions bancaires, à payer les soins médicaux des blessés, le loyer, les meubles et les vivres de ceux qui ont tout perdu, mais aussi à réparer ce qui peut l’être. « En toute transparence, reçus à l’appui », promet la jeune femme. L’initiative a vu le soutien de l’association locale Haven for Artists (un havre culturel qui sensibilise à travers l’art) et sa directrice exécutive Dayana Ayache, qui se démène pour abriter, reloger, nourrir les personnes sinistrées marginalisées, principalement la communauté LGBTQ et les femmes, mais aussi des personnes âgées sans ressources et des travailleuses domestiques migrantes en situation de grande détresse. Le tout « en bonne coordination entre les deux parties, afin d’éviter les doublons et cibler les personnes qui en ont le plus besoin », précise Mme Ayache.

Lire aussi

« Ça y est, Beyrouth n’existe plus »


Dans l’appartement en chantier de Sandra, qui sert de cellule de crise pour la distribution des donations malgré d’importants dégâts, Andréa, Lary, Firas et Kevork évoquent les répercussions de la catastrophe sur leur communauté. Qu’il soit soutenu, toléré ou rejeté par ses proches, le petit groupe d’amis revendique ouvertement son homosexualité. Et lutte ferme, avec militantisme, contre le harcèlement qui vise les personnes gay du Liban, contre cette législation d’un autre âge qui criminalise « les relations contre nature », comme le dit le texte de loi. « Si vous ne m’acceptez pas, restez en dehors de ma vie », lance Sandra, comme pour illustrer l’état d’esprit de ceux qui veulent changer les choses. Elle souligne par ailleurs sa méfiance à l’égard de la récente promesse du Courant patriotique libre de décriminaliser l’homosexualité.

Renvoyé pour la deuxième fois par ses parents
Au fil de la conversation, Firas raconte sa grande détresse face à la catastrophe. Le choc qu’il a vécu à Gemmayzé, au moment de l’explosion, sa vie qui a basculé, l’appartement qu’il doit quitter, son travail à l’arrêt. « Mes parents m’ont appelé le 4 août pour la première fois après m’avoir renvoyé de la maison, il y a deux ans, à cause de mon homosexualité », raconte le jeune Tripolitain, l’une des drag-queens en vue de la night life beyrouthine. Ramené à la maison, il est de nouveau renvoyé deux jours plus tard par les siens qui ne supportent pas ses manières, sa façon de s’habiller, ses cheveux teints. « Ils sont très religieux », explique-t-il, évoquant par le fait même « la pression de leur entourage ». Depuis que la vie nocturne est interrompue à Beyrouth, le jeune homme, qui gagnait sa vie en se produisant la nuit dans des clubs, peut difficilement s’assumer. « J’ai perdu mon emploi après l’explosion. Avec la crise économique et le coronavirus, je n’ai pas grand espoir que mon travail reprenne de sitôt », déplore-t-il. Impossible dans cette situation de se faire aider par ses parents. Firas n’a aujourd’hui que ses amis pour le soutenir.

La situation d’Andréa est aussi problématique. Lui aussi gagne sa vie en se produisant dans des clubs nocturnes, travesti en drag. Lui aussi jouissait d’une « indépendance financière » qui lui permettait de « s’affranchir d’une famille aux relations compliquées ». Lui aussi n’a plus de revenus depuis l’arrêt de la vie nocturne et la destruction d’enseignes qui employaient une importante communauté LGBT. Mais ce qui est le plus dur, outre les blessures physiques dont il porte encore les traces, à la main, au bras et à la nuque, outre cette peur de mourir qui l’a pris alors qu’il saignait abondamment après l’explosion, c’est qu’il n’a nulle part où aller. « L’appartement où je vivais avec ma mère est complètement soufflé. Il risque de s’effondrer », se désole-t-il. Logé par une amie, le jeune homme « salue la solidarité dont fait preuve son noyau dur d’amis, particulièrement soudé ». « D’autres n’ont pas ce privilège », note-t-il.

Plus de 80 appels à l’aide
C’est pour soutenir des personnes comme Firas et Andréa, que Sandra et les autres se sont mobilisés. « Nous avons lancé la campagne avec un objectif premier de 10 000 USD, invitant les personnes touchées par la catastrophe à nous contacter », explique Sandra Melhem. « Plus de 80 cas ont fait appel à nous. Ils sont tous dans une situation plus ou moins similaire. Comme cette jeune transsexuelle qui est retournée chez les siens à Bécharré après avoir perdu sa maison et que ses oncles voulaient tuer, ou cette réfugiée syrienne qui a dormi dans la cage d’escalier parce qu’elle n’avait nulle part où aller », regrette la jeune femme.

L’initiative fait parler d’elle. Des bénévoles s’engagent. En apportant sa contribution sur le terrain pour panser les plaies de la population marginalisée, la communauté LGBTQ se sent désormais moins isolée et mieux tolérée. « Beaucoup de stéréotypes sont tombés », note la militante. L’occasion de continuer à réclamer ses « droits les plus basiques ».

Pour plus d’informations ou pour contribuer à l’initiative, se connecter sur le site fr.gofundme.com, Funds for LGBTQ victims of Beirut’s explosion ou sur Instagram @queerrelieffund

Depuis ce funeste 4 août qui a vu la capitale libanaise dévastée par une double déflagration, la communauté gay du Liban se sent désorientée. Désorientée, parce qu’elle a perdu ses repères et son espace sûr, les quartiers de Gemmayzé, de Mar Mikhaël et d’Achrafieh où elle aimait vivre, travailler et passer le plus clair de son temps libre, sans se sentir en danger. Désorientée...
commentaires (4)

Bravo pour cet article. Pour répondre à l'un des commentaires sur ce sujet, la communauté LGBT souffre déjà d'un problème d'acceptation auquel se rajoute la catastrophe. Lorsque les parents même rejettent leurs enfants jusqu'au point de vouloir les tuer... Il est temps que les lois et les mentalités libanaises changent.

KARAM Peter

04 h 58, le 08 septembre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Bravo pour cet article. Pour répondre à l'un des commentaires sur ce sujet, la communauté LGBT souffre déjà d'un problème d'acceptation auquel se rajoute la catastrophe. Lorsque les parents même rejettent leurs enfants jusqu'au point de vouloir les tuer... Il est temps que les lois et les mentalités libanaises changent.

    KARAM Peter

    04 h 58, le 08 septembre 2020

  • Le seul intérêt de cet article est de mettre à jour une communauté longtemps méprisée, méconnue et pourchassée dans un pays soit disant "moderne".

    Citoyen

    11 h 06, le 07 septembre 2020

  • Bonjour depuis la Suisse, Je vous félicite pour la qualité de vos articles et en particulier de celui-ci. Abonnée depuis quelques semaines, je découvre toute une réalité à travers votre journal. Cet article sur la communauté LGBTQ de Beirut est excellent. D'ailleurs, je suis allée faire un don sur le site mentionné. Bravo encore.

    Odile Nerfin

    08 h 37, le 07 septembre 2020

  • Je ne comprends pas très bien en quoi les homos sont plus touchés que les hétéros. La catastrophe n'a pas d'orientation sexuelle, me semble-t-il.

    Yves Prevost

    08 h 04, le 07 septembre 2020

Retour en haut