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Société - Témoignage

« Ça y est, Beyrouth n’existe plus »

Miraculé, Afif Hajj Hassan était à son poste au port au moment de l’explosion du 4 août; il raconte ce moment cauchemardesque.

« Ça y est, Beyrouth n’existe plus »

Afif Hajj Hassan quittant le port de Beyrouth après l’explosion. Photo AFP

Afif Hajj Hassan s’assoit sur une chaise en plastique et allume fébrilement une cigarette. La végétation luxuriante de sa terrasse tranche avec les blocs de béton et les fils électriques pendants, qui composent le quartier populaire de Roueissat, surplombant Jdeidé. L’homme de 62 ans au physique de cascadeur laisse exploser toute la rage qu’il semblait contenir depuis des semaines. « Les responsables politiques ont brisé la vie des gens et s’en fichent complètement. Il faut leur couper la tête sur la place publique. On leur dédiera un cimetière, ce sera la “décharge de l’histoire” », lâche-t-il.

Cet employé du port de Beyrouth est l’un des rescapés des explosions du 4 août qui ont ravagé la capitale et fait 190 morts. « Ce n’était pas mon heure », dit-il. Depuis, des images le poursuivent la nuit. Celles de corps démembrés, de peau calcinée ou d’une femme agrippée aux barreaux qui hurle le nom de son mari disparu. « Je croyais avoir tout vu dans ma vie après avoir vécu la guerre », souffle l’homme. Ce jour-là, Afif passe devant le fameux hangar 12 et tique sur un groupe d’hommes qui tentent d’en forcer la porte. Il pense d’abord qu’ils sont là pour chaparder, leur demande si tout va bien et comprend que ce sont des ouvriers syriens et leur contremaître libanais venus réparer le sas. « S’ils avaient su ce que ce dépôt contenait, ils n’y seraient jamais allés comme des pieds nickelés en jouant de la scie électrique », dit-il. À l’intérieur, 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium sont entreposées depuis six ans, ce qu’ignore Afif. Il regagne le bureau de la compagnie pour laquelle il travaille, situé à une vingtaine de mètres. Deux heures plus tard, des collègues viennent le chercher pour aller pêcher et c’est là que des détonations de « feux d’artifices » démarrent. Bou Ali, un soldat de l’armée, court à toute allure pour prévenir les services de renseignements. Trois camions de pompiers arrivent sur les lieux pour éteindre le départ de feu. « J’ai tout de suite compris que quelque chose clochait, que certains sur place savaient ce qu’il y avait dedans », dit-il.

Barque qui coule
Afif saute alors dans son pick-up et ressent une première explosion. Il appuie de toutes ses forces sur la pédale en direction de la mer et se retrouve dans les airs avec le véhicule pendant quelques secondes avant qu’il ne retombe brutalement sur le flanc droit. « Je ne voyais plus rien devant moi, j’étais recouvert de sang. Je suis sorti par la vitre avant qui était cassée et là, c’était la consternation. Un paysage de fin du monde. On pouvait entendre une aiguille tomber. Je me suis dit : “Ça y est, Beyrouth n’existe plus” », se souvient-il. Plus loin, une barque est en train de couler sans qu’il puisse distinguer si quelqu’un est à bord. Au sol, un officier des renseignements dont le corps est déchiqueté et un second totalement brûlé qui lui lance : « Afif, il est où mon short ? » « Et moi elles sont où mes godasses ? », lui répond le sexagénaire sans bien comprendre ce qui se passe.

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Pendant ce temps, sa famille, comme beaucoup d’autres, n’arrive pas à le joindre sur son téléphone. « On a allumé la télévision et c’est là qu’on a vu Afif témoigner en direct sur Mayadine », interrompt sa sœur. Le rescapé sort alors de ses gonds, traite la journaliste de folle lorsqu’elle lui demande s’il y a beaucoup de blessés. De tous les côtés, des corps inanimés sont portés et empilés les uns sur les autres. Le sol est jonché de mortadelle italienne déchiquetée provenant d’un stock réfrigéré. Dans ce décor apocalyptique, l’homme ne se rend pas compte qu’il est plus blessé qu’il n’y paraît. Devant les urgences de l’AUBMC où il est conduit, des centaines de personnes jouent des coudes pour entrer. Le personnel refuse de le prendre en charge. « Trois jeunes Palestiniens plus baraqués les uns que les autres m’ont porté et m’ont enfoncé de force à travers les portes jusqu’à un brancard », raconte-t-il. Les médecins lui expliquent que son nez et quatre de ses côtes sont cassés. Son crâne et ses mains nécessitent des points de suture. Son oreille gauche aussi l’a lâché à cause de la détonation. « Dire que j’ai mis près de 4 000 dollars pour me refaire les chicots. Déjà que je suis vieux, je suis un “sans-dent”, je n’ose plus sourire maintenant », lance-t-il pour détendre l’atmosphère.

Véritable passoire
Trois jours après les explosions, Afif est revenu au travail. La zone n’est plus qu’un ground zero encore fumant où se croisent des secouristes, des militaires et des officiels. Des collègues sont morts, des compagnons de pêche aussi, avec qui il avait l’habitude de tremper la ligne devant les quais. C’était la « belle » époque. Une vie de labeur, pour 1 million de livres par mois, sans espoir aucun de grimper dans l’échelle sociale, mais où les patrons « savaient très bien traiter leurs employés ».

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La sécurité au port de Beyrouth ? « Moumtaz (parfaite). Je peux vous dire qu’il y en a qui bossent », avance-t-il, avant d’admettre une demi-heure plus tard que la rade pouvait parfois être une véritable passoire. Il laisse entendre qu’en 25 ans de carrière, il a été témoin de pots-de- vin, de complaisances, de petits arrangements et de « guéguerres » entre formations politiques, sans en dire plus, alors que sa sœur lui fait les gros yeux. Il se souvient du jour où il avait vu un politicien à la gouaille notoire lancer à la télévision : celui qui travaille au port et ne vole pas est un âne ! « J’ai travaillé toute ma vie pour manger. Comment quelqu’un au pouvoir peut sortir des choses comme ça. On nous traite comme des moustiques dans ce pays », enrage-t-il. Aucun politicien n’a osé se rendre dans les rues de Beyrouth après le drame ni même est allé au chevet des victimes. Son pick-up, son outil de travail acheté avec les économies d’une vie, est parti à la casse et il sait qu’il ne sera jamais indemnisé. Sans parler du préjudice physique et moral. Son téléphone sonne. C’est un collègue du port. « Ils t’ont retiré un œil ? Et ta main, elle va comment ? », dit-il en hochant de la tête. Afif est désorienté. Mais surtout en colère. Tous les matins à l’aube depuis ce « maudit » 4 août, il reprend le chemin du port, sa deuxième maison. Celle qui l’a accueillie après un démarrage raté dans la vie 35 ans plus tôt, à cause d’un ami qui l’avait lancé sur une fausse bonne combine. Une livraison d’alcool soit-disant destinée à un émir saoudien interceptée par les douanes, qui lui vaudra huit ans de prison. Revenu au pays les mains dans les poches, Afif redécouvre ses enfants désormais adolescents et doit rebâtir sa vie de zéro. « J’espère qu’on arrivera à reconstruire Beyrouth sans que cette classe politique fasse partie du paysage. Ils ont bousillé nos vies. Et encore, je ne suis pas le plus à plaindre », dit-il.

Afif Hajj Hassan s’assoit sur une chaise en plastique et allume fébrilement une cigarette. La végétation luxuriante de sa terrasse tranche avec les blocs de béton et les fils électriques pendants, qui composent le quartier populaire de Roueissat, surplombant Jdeidé. L’homme de 62 ans au physique de cascadeur laisse exploser toute la rage qu’il semblait contenir depuis des semaines....
commentaires (3)

Emouvant ! je reste bouche bée sans voix, éberlué, sonné par tant de misère et en même temps de courage incommensurable, après une telle épreuve avoir la volonté de poursuivre et de vivre avec plus rien dans la vie. Nous avons l’exemple d’un Homme avec tous les qualificatifs nobles du terme, qui ne baisse pas les bras après tout ce qu’il a vécu. Que Dieu l’aide et le bénisse! Je ne crois pas que j’aurai le courage ni la volonté de continuer à revivre une vie sans avenir, qu’a Dieu ne plaise!

Le Point du Jour.

22 h 55, le 07 septembre 2020

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Commentaires (3)

  • Emouvant ! je reste bouche bée sans voix, éberlué, sonné par tant de misère et en même temps de courage incommensurable, après une telle épreuve avoir la volonté de poursuivre et de vivre avec plus rien dans la vie. Nous avons l’exemple d’un Homme avec tous les qualificatifs nobles du terme, qui ne baisse pas les bras après tout ce qu’il a vécu. Que Dieu l’aide et le bénisse! Je ne crois pas que j’aurai le courage ni la volonté de continuer à revivre une vie sans avenir, qu’a Dieu ne plaise!

    Le Point du Jour.

    22 h 55, le 07 septembre 2020

  • Il a raison quand il dit qu'aucun homme politique a été voir ou consoler les familles , quelle honte

    Eleni Caridopoulou

    16 h 53, le 07 septembre 2020

  • Tous ces articles qu’on lit sur le port et le sort de ces malheureux survivants de ce genocide est tellement triste. Il reflète exactement ce que tous les libanais de bonne volonté ressentent dans leur corps et esprit. Que l’âme de toutes les victimes de ce désastre du 4 août 2020 repose en paix ??. Quant aux survivants: sains de corps ou blessés, mais sains d’esprit, ce ne sera jamais plus pareil après ce funeste 4 août. On ne peut pas continuer à gouverner un pays avec ces mêmes crapules qui ont commanditées ces crimes. IMPOSSIBLE IMPOSSIBLE..... IMPOSSIBLE n’est pas français mais est bien franco-libanais ?? Trooo c’est trop il faut un jugement indépendant capable de condamner tous les coupables sans exception. C’est le souhait de tous les libanais et pour repartir zéro il faut une nouvelle chambre de députés et interdire à toute personne élue par le passé de se représenter aux élections. Aussi chaque candidature doit avoir un programme et ce programme doit être accessible à tous via internet. À ce moment on pourra parler franchement d’une renaissance du Liban en tant que pays libre et indépendant

    Khoury-Haddad Viviane

    13 h 35, le 07 septembre 2020

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