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Un double non-sens

Un double non-sens

Hussein Haidar par © Hassan Ammar / AP

Nous ne saurons probablement jamais ce qui s’est réellement passé : c’est peut-être ce qu’il y a de plus terrifiant dans l’explosion du 4 août au port de Beyrouth.

Cette ignorance des faits n’implique pas que la responsabilité politique – et criminelle – ne soit pas manifeste. Bien au contraire, elle est tellement évidente qu’elle en devient éblouissante, aveuglante, voire assourdissante comme l’explosion elle-même. Quelle qu’en soit la cause – négligence, corruption, sabotage, attaque aérienne, etc. –, ce qui est arrivé le 4 août au port de Beyrouth est un crime atroce perpétré par ce monstre qu’est le système politique libanais.

Tous ceux qui ont contribué à l’établissement de ce système politique et à sa perpétuation – tous sans exception, même ceux qui n’avaient jamais entendu parler des 2750 tonnes de nitrate d’ammonium avant le 4 août – ont participé (à des degrés divers bien entendu) à ce crime. Or, pour ne pas flotter dans le vague, nommer les plus grands criminels s’impose : Hassan Nasrallah, Michel Aoun, Nabih Berri, Saad Hariri, Walid Joumblatt, Gebran Bassil, Samir Geagea.

Mais même si nous connaissons les coupables, savoir ce qui s’est réellement passé demeure crucial. Non pour que justice soit faite, car nul tribunal, local ou international, ne pourra rendre un verdict à la mesure du crime avant que le système politique libanais ne soit démantelé ; autrement, nous verrons, dans le meilleur des cas, quelques ministres servir de boucs émissaires. Pareille comparaison est peut-être outrée, voire scandaleuse, mais elle est pourtant valide : est-il possible d’imaginer la tenue du procès de Nuremberg avant la défaite du Troisième Reich ?

Savoir ce qui s’est réellement passé est crucial afin de pouvoir donner un semblant de sens au traumatisme collectif causé par l’explosion. Tout traumatisme est une déchirure de la membrane protectrice dont chacun s’enveloppe pour être capable d’affronter la réalité ; tout traumatisme est une irruption de l’innommable, une confrontation au non-sens. Nommer l’innommable, lui donner un sens, aussi fragile et imprécis qu’il soit ; bref, avoir l’illusion de comprendre ce qui s’est passé est peut-être le seul moyen de surmonter un traumatisme.

Dans le cas de l’explosion du 4 août, nous avons été confrontés à un double non-sens : d’une part, le traumatisme en tant que tel, et d’autre part l’absence totale de toute forme d’explication factuelle plausible. Non seulement les faits les plus élémentaires ne nous sont pas connus, mais de surcroît, ils ne cessent de se modifier d’un jour à l’autre. Qu’est-ce qui a explosé ? Quelle quantité ? À qui appartiennent ces matières explosives ? Pourquoi se trouvaient-elles au port ? Qu’est-ce qui a causé leur explosion ? Nulle réponse. Ou plutôt toutes les réponses sont possibles simultanément.

Connaître les faits est absolument nécessaire pour pouvoir se créer ne serait-ce que l’illusion d’un sens et commencer à surmonter quelque peu le traumatisme. Mais il est très peu probable que ces faits soient dévoilés, car leur dévoilement mettra sans doute en cause tout un système politique, qui risquerait alors de s’effriter. Nous ne saurons donc probablement jamais ce qui s’est réellement passé ; nous resterons prisonniers d’une logique paranoïaque, nous croirons à toutes sortes de théories du complot puisqu’aucune ne pourra être complètement réfutée, et nous demeurerons incapables de donner un semblant de sens à ce qui nous est arrivé. L’explosion du 4 août est un traumatisme qui se perpétuera dans le temps, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus atroce et de plus terrifiant dans ce crime. Notre membrane protectrice ne s’est pas seulement déchirée, elle a éclaté ; et nous vivons désormais dans un monde qui n’a plus de sens.

Nous ne saurons probablement jamais ce qui s’est réellement passé : c’est peut-être ce qu’il y a de plus terrifiant dans l’explosion du 4 août au port de Beyrouth. Cette ignorance des faits n’implique pas que la responsabilité politique – et criminelle – ne soit pas manifeste. Bien au contraire, elle est tellement évidente qu’elle en devient éblouissante,...
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