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Culture - Initiative

L’héritage artistique en danger, sauvons-le !

Avec Nayla Yared, Gaby Maamari (tous deux au sein de Beirut Art Nub) lance la campagne « Beirut Fine Art Heritage Rescue », en partenariat avec « L’Orient-Le Jour », qui a pour objectif de préserver et conserver les œuvres artistiques endommagées par l’explosion du 4 août.

L’héritage artistique en danger, sauvons-le !

Gaby Maamari et Nayla Yared (Beirut Art Nub) lancent une campagne intitulée « Beirut Fine Art Heritage Rescue  », en partenariat avec « L’Orient-Le Jour », avec pour but de sauver l’héritage artistique de Beyrouth. Photos DR

Créée il y a plus de deux ans, Art Nub avait accueilli dans ses ateliers (dessin, photo, peinture) un noyau respectueux de l’art. L’initiative « Beirut Fine Art Heritage Rescue » s’inscrit aujourd’hui dans la même démarche. Comment est-elle née ?

Dès le quatrième jour, après l’explosion du port de Beyrouth, quand nous avons commencé à nous réveiller de ce cauchemar, nous nous sommes rendu compte que les gens descendaient travailler dans la rue, bénévolement. Nous avons voulu, à notre façon, participer à ce travail collectif. Comment le faire dans notre propre spécialisation pour témoigner de notre appartenance à la ville de Beyrouth ? Si nous avons eu la chance de n’avoir pas été touchés de près par cette explosion, il ne fallait pas nous laisser submerger par des états d’âme qui ne nous appartiennent pas. Dans des situations pareilles, il faut qu’il y ait des gens qui puissent rebondir pour aider les autres et reconstruire. En l’absence de toute initiative de l’État, nous avons pensé à ce projet parce que nous sommes des enfants de Beyrouth et nous sommes concernés. Et ce n’était certainement pas le moment de faire de l’argent sur le sang des autres.


Gaby Maamari : « Une œuvre restaurée ne perd pas de sa valeur, sauf si la restauration a été mal faite. »


En quoi consiste exactement « Beirut Fine Art Heritage Rescue » ?

Lorsque nous avons réalisé combien de toiles, d’œuvres artistiques en papier ou de sculptures en bois ou même de la céramique ont été endommagées, nous avons pensé proposer notre aide. Ce n’est pas la valeur monétaire de l’œuvre qui nous dicte de la traiter, mais bien sa portée patrimoniale. Il faut d’abord se débarrasser des idées reçues. Une œuvre restaurée ne perd pas de sa valeur sauf si la restauration a été mal faite. Nous proposons trois niveaux de travail qui commencent par une estimation des dégâts. Ensuite, nous procurons les conseils nécessaires et enfin la troisième étape – qui dépend du bon vouloir du consultant –, la restauration. Il arrive parfois qu’on ait besoin uniquement de conserver l’œuvre, non de la restaurer. Ainsi, si l’œuvre est très endommagée, la garder et la conserver telle quelle lui donne plus de valeur que tenter de la restaurer. Je parle de la valeur historique et philosophique. Quand j’ai été à Hiroshima, il y avait un seul bâtiment que la population avait gardé depuis la bombe nucléaire pour dire « on est là et l’événement a eu lieu ». Il ne faut pas oublier. Parfois des maisons ou des musées sont restaurés mais distants du tissu socio-culturel. Autre exemple : l’icône. Celle-ci a pour intention d’inviter à la prière. Si elle a perdu une partie du texte et qu’on ne peut plus la lire alors qu’elle doit être remise dans l’église, il faudrait tout reprendre et la repeindre pour que les gens utilisent l’icône dans sa fonction de lecture. Mais si on la sort de son contexte et qu’on la met dans un espace où elle est vue comme une œuvre d’art, alors dans ce cas, on peut ne plus y toucher. Un autre cas de figure : ceux qui ont acheté des toiles pour un investissement ne vont pas accepter de les garder seulement pour conserver un témoignage d’un événement horrible de Beyrouth. Ils doivent les restaurer. Il y a donc des méthodologies et des philosophies et des approches différentes pour la restauration.

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Quelles démarches ont été faites pour entreprendre le projet ? Aviez-vous déjà le matériel nécessaire pour démarrer ? Et qu’en est-il de l’appel à bénévolat ?

Avec Nayla Yared, ma partenaire de vie, spécialiste en publicité et support de communication, nous avons lancé cette campagne pour expliquer exactement de quoi il s’agit et ensuite pour faire appel à des bénévoles de tous les milieux (experts en chimie, en laboratoire, en physique et autres…), pour nous aider dans ce grand chantier (re)constructif d’un patrimoine. Il pourrait s’agir d’étudiants en chimie avec lesquels on peut étudier l’analyse de la surface et de l’état physique de l’œuvre, les dégâts du soleil, les couches picturales et les pigments, des composants des solvants et des médiums et ainsi définir également les styles des artistes.

Il y a toutes sortes de disciplines qui peuvent être impliquées et avoir leur place dans ce travail. Tout le monde pense à la restauration, mais on ne pense pas à l’analyse chimique ou laboratoire ou d’autres études comme la technique du textile et du bois (puisqu’on attaque aussi les châssis) qui entrent en jeu. L’appel au bénévolat vise donc les personnes de tous les milieux ayant un rapport à l’art.

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Nous avions certainement le matériel nécessaire pour débuter. D’ailleurs, nous n’avons pas lancé cette campagne avant de nous concerter avec des personnes expertes du monde de l’art comme Nadine Begdache (galerie Janine Rubeiz), Antoine Haddad (Art Lab), Nada el-Assaad (enchères) ou Johnny Mokbel (collectionneur et amateur d’art). Les personnes qui nous ont répondu peuvent nous soutenir et faire parvenir le message par leurs contacts. Certes, il y a des galeries que nous n’avons pas appelées car elles ne se sont pas encore relevées du drame vécu. Je tiens à préciser que le partenariat avec L’OLJ est un grand soutien pour notre campagne.

Cette initiative va donc au-delà du geste de restauration ?

Il ne s’agit pas d’une initiative de restauration. C’est une sensibilisation personnelle envers le patrimoine national qui dépasse les individus. Ce n’est pas une initiative décidée à la légère, elle est destinée à grandir pour aboutir à une connaissance de l’histoire de l’art, à une analyse des œuvres et la réalisation d’une base de données complète. Nous ne nous revendiquons pas comme une autorité de restauration. Nous sommes au service des gens. Il ne s’agit pas uniquement de remettre un œil perdu à sa place dans une œuvre. Il est temps de reconnaître notre patrimoine. C’est pourquoi nous avons besoin de la bonne expertise. Ce chantier peut être une étape sur le plan académique. Les bénévoles peuvent profiter de cette initiative pour faire des maîtrises, des doctorats, présenter cela dans leurs universités. Tous peuvent être des collaborateurs avec leur expertise et leur expérience, de réels acteurs dans le paysage à Beyrouth, au Liban et dans l’histoire.

Qui fera le casting de ces bénévoles ?

Je pense que je suis habilité à le faire et à jouer le rôle de chef d’orchestre. Mes travaux et mon expertise ici et ailleurs avec l’Union européenne m’ont aidé à comprendre le comment. J’ai des projets dont l’un a été présenté au département d’histoire de l’Université Saint-Joseph pour faire un centre de conservation. J’ai même réalisé des organigrammes sur la place des étudiants en paramédical (laboratoires et autres) ou spécialistes en échographie. Je peux donc savoir où mettre les violons, les tambours, comment ils peuvent jouer, afin que le son soit harmonieux. De plus, j’enseigne la photo à Art Nub et je suis le seul expert en photo scientifique. Quand il s’agit de l’infrarouge et de l’ultraviolet, j’ai tout à fait une autre lecture pour détecter les pigments et les couleurs à partir des fluorescences. J’ai parfois découvert des dessins invisibles à l’œil nu sous des peintures. Notre initiative n’est pas une initiative de charité mais d’héritage, afin d’incruster une fois pour toutes la notion d’héritage dans notre pays. Toute personne prête à aider est la bienvenue, nous lui trouverons certainement une activité adéquate. Chacun a son grain de sable à apporter. Il suffit de travailler ensemble. Quand le Louvre va venir pour nous aider, j’ai envie de leur montrer qu’une organisation non institutionnelle a pu se hisser au même niveau de qualité qu’eux.



Œuvres endommagées : les gestes à faire et à ne pas faire

Si chaque matériau nécessite une démarche particulière pour ne pas accroître les dégâts, il y a cependant des règles absolues qui s’adaptent à tous genres d’œuvres.

À faire  : réfléchir avant d’entreprendre quoi que ce soit et se demander si ce geste va causer des dégâts supplémentaires. Si on ne sait pas quoi faire, appeler un expert.

À ne pas faire  : attention à ne pas toucher à l’œuvre, la déplacer ou mettre les mains dessus.

À faire : si l’on a besoin de la déplacer, il faut porter des gants.

À ne pas faire : bouger l’œuvre à mains nues car on aura ajouté d’autres particules sales.

À faire : essayer de poser l’œuvre à l’horizontale. Ainsi les débris ne tomberont plus. L’expert pourra venir soit transporter la toile, soit procéder à une fixation sur place avec une matière de collage que lui seul connaît avant le transport.

À ne pas faire : en attendant, ne jamais les remettre à la verticale. Il se peut que des particules minuscules y soient accrochées et tombent dès qu’elles sont dans cette position. Ne pas rouler la toile ou la couvrir.

À faire : poser doucement l’œuvre par terre à l’horizontale sans la recouvrir, la laisser à l’air libre. Quand il s’agit de céramiques, retrouver les pièces et les mettre dans des boîtes mais pas de sac de nylon pour qu’il n’y ait pas condensation de particules d’eau. Fermer la boîte et écrire le nom de ce qu’elle contient dessus.

À ne pas faire : ne pas entreposer les œuvres face au soleil ni dans un endroit sujet aux courants d’air. Au soleil, les pigments tendront à s’effacer et les débris risquent de voler en cas de courant d’air. Quant aux céramiques, ne pas les mélanger car on aura besoin de les trier à nouveau.

Créée il y a plus de deux ans, Art Nub avait accueilli dans ses ateliers (dessin, photo, peinture) un noyau respectueux de l’art. L’initiative « Beirut Fine Art Heritage Rescue » s’inscrit aujourd’hui dans la même démarche. Comment est-elle née ? Dès le quatrième jour, après l’explosion du port de Beyrouth, quand nous avons commencé à nous réveiller de ce...
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arc-nucleart.fr demander conseils? stagiaire? BRAVO J.P

Petmezakis Jacqueline

10 h 10, le 27 août 2020

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  • arc-nucleart.fr demander conseils? stagiaire? BRAVO J.P

    Petmezakis Jacqueline

    10 h 10, le 27 août 2020

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