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Économie - Crise

Importations : le spectre de l’arrêt possible des subventions

Plus d’un quart des dépenses des ménages seront affectées par l’abandon des mécanismes de soutien du taux de change entre la livre et le dollar.

Importations : le spectre de l’arrêt possible des subventions

Selon le Consultation & Research Institute (CRI), le taux d’inflation en juillet atteint 91 % en glissement annuel. Photo C.A.

Plongés depuis un an dans une crise d’une rare intensité marquée par des restrictions bancaires et un dévissage sans précédent de la livre par rapport au dollar, les Libanais ne semblent pas encore près de sortir la tête de l’eau tant les mauvaises nouvelles continuent de s’amonceler – une situation que la double explosion survenue le 4 août au port de Beyrouth a encore aggravée. La dernière en date, révélée jeudi à la presse par une source anonyme mais qui n’a toujours pas été officiellement confirmée, concerne la possibilité que la Banque du Liban (BDL) n’ait plus suffisamment de réserves en devises disponibles pour maintenir tous ses dispositifs de subventions aux importations. Incapable de stabiliser le taux de change comme elle le faisait depuis 1997, la BDL a mis en place depuis octobre dernier plusieurs dispositifs pour que les importateurs de produits jugés stratégiques puissent échanger leurs livres contre des dollars soit au taux officiel (1 507,5 livres pour un dollar), soit à un taux intermédiaire (3 900 livres pour un dollar, celui imposé aux agents de change agréés), afin de régler leurs fournisseurs.

Les différentes circulaires publiées englobaient les importations de carburant, de blé, de médicaments (n° 530), de matériel médical et de matières premières destinées à l’industrie pharmaceutique locale (n° 535) et enfin de certaines denrées alimentaires de base et matières premières destinées à l’agriculture et à l’industrie (n° 557 puis n° 564). Ces mesures visent à limiter l’inflation liée à la dévaluation de la livre (6 800 à 7 000 livres pour un dollar hier sur le marché noir), dans un pays qui importe l’essentiel de ses besoins.

Réserves liquides
Or pour financer ces mécanismes, la BDL doit puiser dans ses réserves en devises, qui n’ont cessé de fondre ces dernières années. Selon la dernière actualisation, elles ont atteint 30 milliards de dollars (-19,6 % depuis le début de l’année) à mi-août, sans compter 18 milliards de dollars d’or (+28,9 % en raison de la hausse des cours). Mais selon la source anonyme précitée jeudi, la BDL ne disposerait plus que de 19,8 milliards de dollars de liquidités, dont environ 17,5 milliards qui correspondent aux réserves obligatoires de banques – qu’elle ne peut en principe pas entamer. La source a enfin conclu que cela ne lui laisserait donc que 2,3 milliards de dollars de réserves, soit assez pour subventionner les importations de carburant, de blé et de médicaments pendant seulement trois mois.

Le fait que la BDL ne publie pas le détail de ses réserves liquides ainsi que la gravité de la crise financière que le pays traverse (près de 70 milliards de dollars de pertes réparties entre l’État, la BDL et les banques, selon l’exécutif) alimentent les spéculations concernant le montant réel de la quantité de devises disponibles. Selon l’économiste et directeur du Consultation & Research Institute (CRI) Kamal Hamdan, contacté par L’Orient-Le Jour, elles auraient déjà atteint un montant situé entre 17 et 18 milliards de dollars, soit au minimum deux milliards de moins que le montant rapporté jeudi. Un banquier sous couvert d’anonymat rapporte pour sa part avoir entendu que les réserves liquides ne suffiraient qu’à couvrir cinq à six semaines de subventions. « Certains pensent que la situation n’est pas aussi grave, d’autres craignent que les réserves obligatoires soient déjà entamées », confie-t-il.

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Il reste que le dernier compte rendu de la réunion de mercredi entre la BDL et le conseil d’administration de l’Association des banques du Liban n’incite pas à l’optimisme. Selon ce document, que L’Orient-Le Jour a pu consulter, le gouverneur de la BDL, Riad Salamé, a indiqué que le Fonds monétaire international (FMI) avait refusé, lors d’une récente réunion à Washington, une demande du Liban visant à débloquer immédiatement 800 millions de dollars, ce montant correspondant à sa quote-part au sein de l’organisation. Cette dernière, auprès de qui les dirigeants libanais cherchent à obtenir une assistance financière depuis mai, a une nouvelle fois conditionné le déblocage de toute aide au lancement des réformes identifiées pour redresser le pays, en défaut partiel de paiement de sa dette depuis mars. « Le fait que cette demande ait été effectivement formulée en dit long sur la gravité de la situation », ajoute le banquier.

Un autre économiste, sous couvert d’anonymat, souligne pour sa part que la décision prise par la BDL, au lendemain de la double explosion du port, de laisser les sociétés de transfert d’argent décaisser à nouveau les montants envoyés à leurs clients au Liban en dollars, après avoir imposé pendant plusieurs mois de le faire en livres, allait la priver d’une source de devises qu’elle pouvait réinjecter dans les subventions. Jusqu’ici, la BDL rachetait directement aux acteurs de la filière les dollars transférés, à un taux de 3 800 livres pour un dollar.

Impact sur l’inflation
Qu’elle survienne maintenant ou dans trois mois, la suspension des subventions aura logiquement des conséquences sur le pouvoir d’achat de ménages libanais de plus en plus pauvres (plus de 55 % de la population en mai, selon un récent rapport onusien). Kamal Hamdan rappelle par exemple que les dépenses de santé représentent 9,8 % de la consommation des ménages, contre 12 % pour le transport et 4,5 % pour le blé, soit un total de 26,3 %. Une suspension des subventions sur ces produits pourrait à terme contribuer à une hausse de l’inflation « à hauteur de 180 à 200 % en glissement annuel dans quelques mois ». Selon le CRI, le taux d’inflation en juillet a atteint 91 % en glissement annuel.

« C’est un grand problème pour les ménages qui voient leur pouvoir d’achat diminuer, sachant que 80 % des salaires au Liban sont perçus en livres » et non en devises, ajoute l’économiste. Il relève enfin qu’en plus d’accélérer la paupérisation de la population, la suppression des subventions sur le carburant, pour ne citer qu’elle, se répercutera sur d’autres catégories de dépenses et de produits (chauffage, coûts de production locaux, etc.).

Moins alarmiste, l’économiste Jean Tawilé relativise en affirmant que les subventions, toutes catégories de produits confondues, bénéficiaient jusqu’ici davantage aux marges de certains commerçants et que leur suppression ne devrait donc pas se traduire par une hausse excessive des prix. « S’ils augmentent trop leurs prix, ils ne vendront plus grand-chose », compte tenu de la baisse du pouvoir d’achat. À l’instar du président du syndicat des supermarchés, Nabil Fahed, qui considère qu’ils bénéficient davantage « aux riches qu’aux pauvres », l’économiste juge les mécanismes actuels de subventions peu efficaces, si le but est effectivement de venir en aide aux plus démunis.

Si Nabil Fahed appelle à la mise en place de « bons de consommation », à l’image de ceux évoqués en mai par le ministère de l’Économie et du Commerce, Jean Tawilé recommande l’adoption d’un système de « transactions ou de prestations sociales, financé par le budget de l’État » dès que le pays aura enfin entamé le processus de réformes devant assainir ses finances et relancer son économie.

Car la question de savoir combien de temps la BDL pourra subventionner tel ou tel produit, stratégique ou non, reste secondaire par rapport aux chantiers majeurs qui doivent être lancés pour éviter que la crise ne prenne une tournure encore plus dramatique. Dans un tweet, le PDG de FFA Private Bank, Jean Riachi, a rappelé que les réformes les plus urgentes – et réclamées par le FMI et la communauté internationale – devraient porter sur la restructuration du secteur financier et l’audit des comptes de la BDL, la réforme du secteur de l’électricité et enfin la réforme du contrôle aux frontières et de l’administration des douanes (frontières terrestres, ports et aéroports compris).


Plongés depuis un an dans une crise d’une rare intensité marquée par des restrictions bancaires et un dévissage sans précédent de la livre par rapport au dollar, les Libanais ne semblent pas encore près de sortir la tête de l’eau tant les mauvaises nouvelles continuent de s’amonceler – une situation que la double explosion survenue le 4 août au port de Beyrouth a encore...

commentaires (4)

LA GOUTTE QUI VA FAIRE DEBORDER LE VERRE DE LA REVOLUTION.

L,AUTHENTIQUE LIBRE EXPRESSION

11 h 26, le 22 août 2020

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Commentaires (4)

  • LA GOUTTE QUI VA FAIRE DEBORDER LE VERRE DE LA REVOLUTION.

    L,AUTHENTIQUE LIBRE EXPRESSION

    11 h 26, le 22 août 2020

  • On revient toujours aux mêmes questions que tout un chacun se pose? Je cite, 30milliards plus 18 milliards de dollars ont été puisés dans les réserves, depuis le début de cette année jusqu’à Août courant. A quoi ont servi ses sommes puisque le pays est paralysé, qu’il n’a ni eau ni électricité ni infrastructures qui fonctionnent? Pourquoi toute ces dépenses en milliards pour un si petit pays? et qui bénéficient de ses sommes astrométriques dépensées? C’est sûrement pas le peuple. Pas d’indemnité de chômage technique pas d’aides au plus démunis sauf celles qui arrivent des pays aidants, pas de mazout, du blé au compte gouttes et le plus ahurissant dans tout cela c’est que les habitants qui ont été touchés dramatiquement dans cette catastrophe du 4 août sont invités à se débrouiller pour trouver un toit, ainsi de réparer les dégâts infligés par le soin des autorités et tout ça alors que leur argent est bloqué par ces mêmes voleurs qui prétendent souffrir avec le peuple. Je ne sais pas ce qui retient les libanais d’aller leur arracher tout qui leur est essentiel pour vivre alors qu’ils leur ont ôté le simple sentiment de se sentir vivant. journalistes locaux émettent de signaler que la pauvreté des 50 % des libanais est due au pillage de l’argent du peuple. A quand le châtiment du peuple et la justice la vraie, qui définira qui sont les nouveaux pauvres qui ont permis que certains pauvres deviennent des nouveaux riches? La réponse est tout trouvée. THAWRA.

    Sissi zayyat

    10 h 54, le 22 août 2020

  • Subventions pour la contrebande et pour tous ceux présents sur le sol libanais... qui finance cette subvention?? L'épargne qui est en retenue en otage par les banques et la BDL. Alors oui... elle finira par s'épuiser cette subvention. Il en où l'audit de la BDL?? Pour qu'on sache l'argent de qui de quoi et d'où est parti...

    Sybille S. Hneine

    09 h 38, le 22 août 2020

  • Dormez sur vos lauriers, messieurs les responsables, la vraie famine tape à la porte, et c'est elle qui vous emportera.

    Esber

    09 h 37, le 22 août 2020

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